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LES LOLLARDS

ET LE SOULÈVEMENT DES TRAVAILLEURS ANGLAIS EN i38i

Par Ch. PETIT -DUTAILLIS

Personne jusqu'ici n'a retracé dans un tableau d'ensemble exact et complet la révolte des travailleurs anglais en 1 38 r, ni étudié à fond les causes de cet événement, que Stubbs'a appelé « le plus monstrueux phénomène de l'histoire d'Angleterre ». Mon ami André Réville avait projeté de résoudre ce problème d'un intérêt si vif, et avait mené dans les archives d'outre-Manche une enquête déjà longue et approfon-? die, mais que la mort l'a empêché d'achever. Provisoirement détenteur des nombreuses notes laissées par lui, j'en ai détaché les matériaux principaux du présent essai ; sa mémoire se trouvera ainsi associée à l'hommage offert ici au maître qui le comptait parmi ses plus brillants disciples.

L'Angleterre, en i38j, était en pleine crise politique, religieuse et économique. Innombrables étaient les motifs du mécontentement qui agitait les classes populaires. Mais, pour que la rébellion se soit déchaînée aussi générale et aussi furieuse qu'elle a été, encore a-t-il fallu des hommes capables de préciser et de grouper les haines, d'indiquer nettement les abus à détruire et les victimes à frapper. Qui donc a organisé la révolte? Quelles mains ignorées ont préparé l'incendie dont l'Angleterre orientale a été en quelques instants embrasée ?

Les historiens anglais n'ont jamais approfondi cette question. M. Jusserand a supposé ingénieusement que les rôdeurs répandus

alors sur les routes et dans les bois avaient dû jouer le rôle d'intermédiaires entre les mécontents et servir à unir tout le peuple. Les vilains fugitifs, les soldats licenciés, les outlaws, et même les gens qui avaient fui leur domicile pour éviter les charges de la Poll-Tax, comptèrent évidemment parmi les organisateurs de la révolte et les premiers révoltés x . Je me propose aujourd'hui d'élucider une autre partie, assez obscure, du même problème : quel a été le rôle joué dans la préparation du soulèvement par le clergé anglais, par les prêtres, et surtout par les moines, vagabonds ou sédentaires, hérétiques ou orthodoxes a ?

En lisant les récits partiels de l'insurrection dus à André Réville et à M. Powell, j'ai été frappé de voir combien de gens d'Église, sans compter le fameux John Bail, figurèrent parmi les meneurs. Ce fut un clerc excommunié, William Grindecob, qui dirigea la révolte à Saint- Alban. La bande qui brûla les archives du seigneur Edmund de Stonore, dans le comté de Hertford, était conduite par le curé de Puttenham. Le prêtre John Wrawe fut dès le début à la tête des rebelles du Suffolk et eut pour lieutenant un vicaire, Geoffrey Parfay. A Ipswich, le principal meneur fut un clerc nommé John de Battisford 3 . A Ely, ce fut le chapelain John Michel; etc. 4 . . .

Ces gens d'Eglise ont-ils prêché la révolte avant de prendre euxmêmes les armes? Aucun document ne le prouve, et je me contente d'estimer fort invraisemblable l'hypothèse contraire. Nous n'avons de certitude que pour ce qui concerne le chapelain John Bail, le « fols prestres » dont nous parlent Froissart et les chroniqueurs anglais. Cet agitateur est si connu qu'il nous suffira de rappeler brièvement avec quelle énergie féroce il prêcha la destruction du gouvernement et de la société, longtemps avant de conduire lui-même les rebelles à Londres. Les chroniques, confirmées par des mandements de Richard II et de Parchevêque de Cantorbéry, nous le représentent, pen-

i. Jusserand, La vie nomade en Angleterre au moyen âge (Paris, 1889); 3 e partie, chap. 11, Outlaws et ouvriers errants. — Powell, The rising in East Anglia in 1 38 1 (Cambridge, 1896), p. 7. M. Poweil a narré la révolte dans les comtés de Norfolk, de Suffolk et de Cambridge, d'après des documents inédits.

2. Rogers (History of agriculture, I, 95-100) n'a pas traité cette dernière question avec une précision suffisante ni discuté sérieusement les textes, non plus que M. Jusserand (op. cit., a° part., chap. m, Les Prêcheurs). D'autres historiens, tels que Stubbs, Pauli, M. Wallon, ont résolu le problème par quelques affirmations parfois contestables. Miss Toulmin Smith n'a même point voulu se le poser, dans le mémoire d'ailleurs intéressant qu'elle a intitulé : English popular preaching in the XlV th century (En§l. histor. rewiew, 1892, p. 2 5 et suiv.).

3. André Réville, thèse manuscrite soutenue en 1890 à l'Ecole des Chartes sur La révolte dans les comtés de Hertford, de Norfolk et de Suffolk, Cet ouvrage sera bientôt publié.

4. Powell, op. cit., p. 47 et suiv. ; cf. p. 62. — » Voyez aussi les noms cités par Rogers, op. cil , I, ioo t

LES PREDICATIONS POPULAIRES ^ 1 î

dant les vingt années qui ont précédé la révolte, errant dans les villes et les campagnes, prenant la parole dans les rues, au milieu des marchés, ou même dans les églises, malgré les objurgations des curés, excitant ses auditeurs contre leurs maîtres et surtout contre le clergé, se moquant des censures ecclésiastiques et échappant au bras séculier • comme le renard évite les embûches des chasseurs ». Il fut mis en prison très peu de temps avant la révolte : les insurgés n'eurent rien de plus pressé que de l'en tirer. On peut se douter du succès qu'obtenait ce prédicateur; quand il conseillait aux pauvres de ne point payer la dtme aux prêtres plus riches qu'eux. L'auteur des meilleures annales de ce temps, le chroniqueur de Saint-Alban, s'accorde avec Froissart et le compilateur des Fasciculi zizaniorum pour placer dans la bouche de John Bail les harangues les plus ardemment révolutionnaires 1 . Durant le soulèvement de i38i, le i3 juin, au milieu des paysans d'Essex et de Kent massés sur la colline de Blackheath, il prononça un sermon pour démontrer l'égalité originelle des hommes, et engagea les insurgés à « arracher les mauvaises herbes » et à tuer les seigneurs, les juges et tous ceux qui pourraient nuire à leurs intérêts. C'est à la suite de ce discours, dit un contemporain, que les rebelles résolurent le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry 2 . On sait aussi combien ils se montrèrent impitoyables envers les juges, et quelle terreur inouïe ils inspirèrent aux nobles : peu s'en fallut qu'ils n'obéissent fidèlement au mot d'ordre de John Bail. C'est à lui enfin qu'on attribue quelques-unes au moins de ces lettres mystérieuses, de forme apocalyptique, qui circulaient parmi les révoltés, et qui contenaient soit des appels aux armes, soit des exhortations à la concorde et à la persévérance 3 . Bref, parmi les agitateurs qui ont préparé de vieille date, fait éclater et entretenu quelque temps l'insurrection de i38i, la personnalité du prêtre vagabond John Bail paraît la plus notable et la plus influente.

Il est certain cependant que d'autres prédicateurs nomades ont contribué à exciter et à organiser le soulèvement. Partout, pendant tout le Moyen Age, je pense, il y a eu des moines et des prêtres qui menaient une existence irrégulière et errante. Mais ils étaient particu-

i. Chronicon An g Hz (Rolls séries), p. 3 2o-32i ; reproduit par Walsingham, Historia angticana (R. S. h U, 3 2. — Froissart (édit. Kervyn de Lettenhove), IX, 388-389. — Fasciculi zizaniorum [R. S.), p. 273. — Voy. aussi Knighton (R. S.), 11, i3i-i32 ; Wilkins, Concilia, 111, 64-65. — Mandement de Richard II (1 3 déc. i38o, ordte d'arrêter John Bail excommunié et contumax), édité par Kervyn de Lettenhove, Froissart, IX, 56 1. — Mandement de l'archevêque de Cantorbéry contre John Bail, 26 avril t 38 1, dans Wilkins, Concilia $ III, 1 5 2-1 53.

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