‹ Études d'histoire et de biographieChapitre 3 sur 12 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

[ Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'Histoire de France. 2e série, tome IL ]

Ce monument, élevé à la mémoire d'un grand roi par un grand ministre qui ne s'est pas oublié, est certainement l'ouvrage le plus singulier que la préoccupation de soi-même ait jamais légué à la curiosité publique. Tout y est hors des habitudes adoptées par les hommes qui ont voulu laisser un souvenir de leur présence dans les événements du siècle où ils ont vécu, et faire en quelque sorte les affaires de leur renommée. Pour en comprendre seulement la forme, il faut

se représenter, dans une salle du château de Vilïebon ou de Sully, quatre hommes de plume qui viennent tour à tour, après avoir employé de longues journées à feuilleter notes , relations, lettres, mémoires ou états entassés dans une armoire, lire au seigneur du lieu, lequel écoute, approuve ou reprend, le récit de ce qu'il a fait, vu, dit et entendu : s'adressant, non pas au public, comme les écrivains de métier, non pas à des lecteurs choisis, comme les plus modestes des hommes célèbres, mais à lui-même en face, au héros, au témoin, au personnage de tous les faits qu'ils racontent. Si les choses se sont ainsi passées, si ce n'est pas là un artifice d'auteur qui recherche l'originalité, il n'y a rien assurément de plus piquant, dans tout ce livre si plein de renseignements précieux, que la façon même dont il a été rédigé; il ne s'y trouve pas de scènes plus curieuses, même parmi celles dont la vérité est contestable, que cette espèce de frontispice où l'on voit un homme d'état assis pour entendre le compte à lui rendu de ses propres actions, auditeur patient de sa vie, donnant la réplique à son historien, et se prêtant pour ainsi dire à essayer sa gloire.

On ne se douterait guère, en le lisant, que îa

tâche imposée à ceux qui l'ont écrit était d'abord d'abréger et de réduire ; et pourtant ce qui nous a été transmis ne serait, au dire des rédacteurs, qu'un extrait de plus amples mémoires recueillis au fur et à mesure des événements, presque depuis la naissance de Maximîlien de Béthune (1560) jusqu'à la mort de Henri IV et à la retraite de son principal ministre. Les mémoires primitifs étaient, suivant eux, l'ouvrage de trois secrétaires dont il ne restait plus alors qu'un seul au service de l'ancien surintendant, les deux autres s'étant sans doute perdus dans sa disgrâce. Celui qui était demeuré fidèle, et qui parle souvent en son seul nom, s'était associé trois collaborateurs, domestiques de nouvelle date , pour la compilation dont le maître l'avait chargé. L'époque où l'on se mit à l'œuvre est assez vague^ ment indiquée. Ce fut, dit-on, « plusieurs années (( après la mort de Henri IV, $ lorsqu'il avait été déjà publié nombre d'ouvrages sur le règne de ce prince, et les rédacteurs prenaient la plume sous l'inspiration avouée « du dépit et de la cote 1ère » que leur causait l'ignorance ou la malice des autres historiens. Nous croyons d'autant plus volontiers à cette déclaration, qu'une composition d'aussi longue haleine n'a pu être entreprise

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et finie que dans un temps de parfait repos. Or, malgré ce qu'on en croit généralement, ce ne fut pas aussitôt après avoir quitté le maniement des affaires que le duc de Sully se résigna aux tristes loisirs de la vie seigneuriale. Pendant assez d'années on retrouve son nom mêlé, quoique sans éclat, à toutes les agitations comme à toutes les solennités du règne de Louis XIII. C'est seulement bien tard, après la ruine entière du parti réformé, qu'il s'éteint dans la retraite pour ne plus retentir qu'au moment de la mort.

Les quatre rédacteurs ne furent pas longtemps à travailler ensemble : deux seulement y persistèrent, deux autres en furent détournés « pour (c avoir trouvé des emplois plus profitables. » La besogne fut ainsi poussée jusqu'à la composition de deux parties ou livres ~} après quoi l'on s'arrêta pour avoir l'agrément du noble personnage à qui l'on rendait ses souvenirs. Le premier livre contenait tout le temps écoulé depuis l'année 1570 jusqu'au commencement de l'an 1601, à partir de la paix qui prépara le massacre de la Saint-Barthélemi, en finissant à la paix de Savoie et au mariage du roi avec Marie de Médicis; le second livre menait la suite du récit à la fin de l'année 160o. Là, les deux secrétaires, qui n'a-

vaient pas écrit moins qu'il ne fallait pour remplir mille pages in-folio d'une impression fort menue, demandaient la permission de faire une pause, parce que le temps leur manquait pour aller jusqu'au bout, s ce qu'ils désespéraient de « pouvoir ni bientôt, ni entièrement; » et, pour compléter au moins le principal objet de leur travail, ils adressaient au duc un épilogue de leur façon, un panégyrique à bout portant, qui embrassait toute son administration et même sa retraite : de telle sorte que, le recueil historique venant à faillir par l'impossibilité d'en réunir assez vite les matériaux, la part personnelle, celle de l'éloge, et, sans qu'on voulût prononcer ce mot, de l'apologie, aurait du moins atteint sa perfection. Si l'on ne pouvait achever le tableau, le portrait se trouverait fini.

Le nom des rédacteurs est resté à peu près inconnu, et ne donnerait lieu, en réalité, qu'à une recherche d'intérêt domestique ; car l'ouvrage en lui-même n'a certainement aucune valeur littéraire, et, quant à celle du témoignage pour les événements qu'on y voit racontés , elle est tout entière à l'honneur, ou à la charge, du duc de Sully. Cependant , sans mettre un grand prix à savoir quels furent ceux qui tinrent la plume

sous sa dictée, il faut rectifier ce qu'on a pu à tort en dire ailleurs. L'éditeur de la première collection des Mémoires sur l'histoire de France publiée dans notre siècle, M. Petitot, donne la liste de douze secrétaires qui servirent le surintendant, soit pendant , soit depuis son administration. Cette liste est tirée du discours dont nous venons de parler, et où elle se trouve plus complète et plus claire. Il se demande si les quatre « Arnaults » qui en font partie étaient de la célèbre famille des Arnauld ; il le nie dans le texte de sa notice, il paraît le supposer dans une note de l'ouvrage. Sur ce point, l'affirmative n'est pas douteuse ; le discours le dit nettement. « Les quatre Arnaults, dont l'un mourut avant « le roi, l'autre a été intendant des finances, le « troisième mestre-de camp, le quatrième tré- « sorier de France et de la voirie, » sont bien quatre des huit fils d'Antoine Arnauld, mort en 1585, savoir : Claude, qui mourut en 1602, Isaac l'intendant, Pierre le mestre-de«camp des carabins, et Louis , contrôleur des restes de la chambre des comptes. Cette observation n'aurait d'autre importance que la réparation d'une erreur imprimée, puisque aucun des trois frères survivants ne suivit le duc de Sullv hors des af-

faires, et ne put prendre part à la rédaction des « OEconomies royales; h mais il y est entré un morceau notable, tout entier de la main de deux d'entre eux, l'intendant, sans doute, et, sans aucun doute, le mestre-de-camp : c'est la relation de l'ambassade du marquis de Rosny (l'an 1603) vers le roi Jacques d'Angleterre. Le seul des douze secrétaires qui, n'ayant pas eu d'emploi, paraît être resté auprès du duc, s'appelait Legendre. Deux autres , qui ne se nomment pas et se déclarent auteurs pour leur compte du discours placé à la fin de la seconde partie, furent introduits dans sa maison par ceux-là même qui en sortaient, et reçurent, des frères Arnauld notamment, toutes les communications nécessaires à leur service d'historiographes.

Les deux premières parties étant terminées , on s'occupa de les imprimer, Car, bien que le récit fût adressé au duc de Sully, il était fait pour le public, « les changements des temps, « celui de l'état des affaires, les diverses sortes « d'administration que l'on avait vues, ayant « donné lieu de croire que quelque jour les li- << bertés dont on avait usé à dire la vérité de « beaucoup de choses importantes ne seraient

(c plus hors de saison. » Cette phrase, qui se trouve dans l'avant-propos du deuxième livre, annonce clairement que Ton écrivait sous le ministère du cardinal de Richelieu, qui avait en effet ramené la marche des affaires à la politique de Henri IV. Les formes employées pour « la « mise en lumière » furent aussi singulières que l'avaient été celles de la composition. Dans le château de Sully fut appelé un imprimeur d'Angers, auquel on livra le précieux manuscrit, pour le reproduire sous les yeux du maître et sous la garde des serviteurs. Mais à cette précaution, dont plusieurs seigneurs s'étaient servis déjà pour l'émission de leurs œuvres par la presse , et notamment ceux de la religion, comme du Plessis-Mornay et d'Aubigné , on ajouta un raffinement de bizarrerie et de mystère. Au lieu de n'inscrire sur le titre ni indication de ville, ni nom d'imprimeur, suivant la coutume des publications clandestines ou destinées à un petit nombre de lecteurs choisis , on affubla de noms bizarrement grecs deux prétendus libraires, Alethinosgraphe de Giéarétimelée et Graphexechon de Pistariste , lesquels adressaient, d'Amsterdam, « aux lecteurs vertueux « et judicieux ? » deux volumes in-folio, l'un

de 535, l'autre de 459 pages, portant le titre suivant :

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