‹ Études d'histoire et de biographieChapitre 4 sur 12 · ET DES SERVITVDES UTILES OBÉISSANCES · texte numérisé non relu

ET DES SERVITVDES UTILES OBÉISSANCES

convenables et administrations loyales de maximilian de bethiinf.

l'un des-phts confidens , familiers et utiles soldats et serviteurs du

grand Mars des François.

Dédiez à la Franco, à tous les bons soldats et tous peuples françois.

Une vignette gravée, entourée de la devise «Nusquàm marcescil virtos,» montrait, sous une couronne d'amaranthe., trois grands V à îa suite l'un de l'autre, dans l'ouverture de chacun desquels se trouvait le nom d'une des trois Vertus qu'ils désignaient, « foi, espérance, charité, » le tout assez grossièrement colorié de vert et de rouge, d'où est venu que cette édition s'est appelée, en style de bouquinistes, l'édition aux V verts.

Les bibliographes donnent à cette impression la date de 1638, et nous ne croyons pas faire une conjecture hasardée en trouvant la preuve de l'exactitude de cette date dans un passage même du livre. On y raconte (deuxième partie, chapitre V) que le feu roi s'étant fait donner l'horoscope du dauphin naissant par le sieur de la Rivière son médecin , celui-ci lui annonça que * son fils vivrait âge d'homme, régnerait plus « que lui , et aurait lignée. » Or, Louis XIII né en 1601, roi en 1610, avait bien accompli, dès 1632, les deux premiers chefs de cette prophétie; mais, quoiqu'il se fût marié en 1615 et qu'il eût commencé en 1619 la vie conjugale, il ne vit naître son premier enfant , Louis XIV , qu'en 1638. 11 nous semble donc fort probable que, pour mieux accréditer les autres prédictions du même astrologue qui sont passablement épigrammatiques , on y aura inséré après coup celle d'un événement heureux qui venait de se réaliser hors de toute espérance. La date de 1638, qui n'est pas de médiocre importance pour la foi qu'on doit ajouter à ces lointains souvenirs , est encore confirmée du reste par des témoignages matériels. Le père Lelong nous fournit celui d'un notaire de Sully, qui avait reçu

le contrat passé avec l'imprimeur, et auquel le duc voulut bien donner un exemplaire sorti de la presse seigneuriale. Ainsi le lieu , le temps et les circonstances mystérieuses de cette publication peuvent être considérés comme acquis à celui qui veut en apprécier le caractère. C'est bien le duc de Sully vivant qui la fit faire, chez lui, pour lui , longtemps après le règne où il avait eu si grande part , et qui en délivra les exemplaires à ceux qu'il jugea dignes d'un tel présent. Il ne paraît pas, ou qu'il en eût été tiré, ou qu'il en ait distribué un assez grand nombre pour que cette édition de château tombât dans le cabinet des gens de lettres. Il est certain d'ailleurs qu'ils en auraient fait peu de cas. On était alors en plein règne littéraire de Balzac, sous l'influence de l'Académie naissante; ce qu'on recherchait dans les livres, c'était surtout l'élégance, l'ordre , la régularité , la correction , et le style du surintendant ne ressemblait guère à celui de la reine Marguerite, dont les Mémoires avaient été si favorablement acceptés comme un modèle de grâce et de bon langage. Quant aux personnes d'un rang plus élevé, et qui avaient pu recevoir la confidence de cette œuvre , nous n'avons pu trouver nulle part la trace du jugement qu'elles en

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auraient porté. Ce fut seulement onze ans après l'impression à huis-clos ? en 1649 , qu'un libraire de Rouen mit le livre en circulation. Le médecin Guy Patin signala ainsi, le 27 novembre de cette année, l'apparition prochaine de l'édition vulgaire : « Nous aurons ici bientôt, de Rouen, en « deux volumes in-folio, les mémoires de feu « M. de Sully, qu'il avait fait imprimer de son « vivant, en sa maison, et qui n'ont jamais été « vus que très-peu. » Et, le 10 janvier 1650, il écrit : « On vend ici fort librement et publi- « quement les mémoires de M. de Sully en deux ( petits volumes in-folio. » C'est donc à partir de cette époque , que la lecture des « OEcono- « mies royales » fut accessible à tout le monde. Notez que c'était aussi le temps où l'on imprimait tout, où on lisait tout, au plus fort de la querelle politique suscitée par le ministère du cardinal Mazarin.

Cependant le duc de Sully avait survécu, trois années au moins, à l'impression des deux premières parties de ses Mémoires; car il mourut le 25 décembre 1641. Les rédacteurs de ce commencement d'ouvrage annonçaient l'intention de le continuer, et, dans le fait, ils le devaient, lis étaient restés en chemin d'un règne, au milieu

d'événements entamés, sans qu'on vît bien pourquoi ils n'étaient pas allés plus avant. Maintenant que le public avait pris connaissance de l'ouvrage, par l'édition de Rouen qui reproduisait seulement celle de Sully, il en demandait la suite. Cette suite, disait-il, devait exister; on l'avait promise,, on avait eu du temps pour la faire. Ce désir, plus ou moins vif, trouva bientôt un éditeur et un libraire empressés d'en faire leur profit. L'infatigable Jean le Laboureur, historien, généalogiste, compilateur, déchiffreur de vieilles écritures et annotateur vraiment érudit, obtint la permission de fouiller dans le cabinet du ministre depuis longtemps défunt, et il en rapporta , au libraire Courbé, la continuation des i OEconomies royales » qui était restée manuscrite.

S'il faut en croire Fépître liminaire placée en tête de cette troisième partie, elle ne serait pas des mêmes mains que les deux premières. Les rédacteurs en seraient deux nouveaux secrétaires « reçus au service du duc après les quatre prête cédents. s Leur récit, tout à fait semblable, pour la prolixité du style et la liberté des digressions , à celui de leurs devanciers , part en effet du point où ceux-ci s'étaient arrêtés , au

commencement de Tannée 1606, et marche, du même pas à peu près, jusqu'au mois de février 1611, époque à laquelle le duc de Sully fut mis hors de ses charges. Comme il a, en étendue, environ le tiers de ce que forment ensemble les deux parties déjà publiées, on aurait pu, avec quelques préfaces, notes et pièces justificatives, en composer un troisième volume de grosseur égale. Mais, parce qu'il convenait au libraire d'en avoir deux à vendre (considération déjà puissante en ce temps-là), on entassa pêle-mêle , à la suite du récit , tout ce qu'on avait pu ramasser de vieux papiers dans les armoires , jusqu'à ce qu'on eût deux tomes d'épaisseur raisonnable, qui furent publiés in-folio l'an 1662, et réimprimés en 1664 avec les deux premiers. Il est bon de remarquer que, dans ce fatras additionnel ., dont l'éditeur des Mémoires de Castelnau avait d'ailleurs la mauvaise habitude, se glissa un morceau qui n'est pas autre chose que le texte altéré des Mémoires du duc de Bohan , morceau pieusement reproduit par tous les éditeurs subséquents., sans que nul se soit aperçu du double emploi qu'il faisait avec les Mémoires de ce duc publiés dès l'année 1644. Le plus savant de ces éditeurs, M. Petitot, a seulement deviné que

c'était l'ouvrage a d'un officier protestant qui « se trouvait dans La Rochelle durant le siège. » et la dernière collection des Mémoires, où nous avons inséré cette notice, n'en a pas moins maintenu l'erreur dont nous venions charitablement d'avertir le public.

Avec cette œuvre de première origine, un écrivain du dix-huitième siècle a composé un ouvrage de seconde main, qui a longtemps fait oublier, par son succès même, la source d'où il était tiré, et qui n'en a pas moins puissamment contribué à rendre populaire l'autorité historique de ce document. Depuis 1745 jusqu'à notre temps, les % Mémoires de Sully, » mis en ordre par l'abbé de l'Écluse des Loges, ont passé, dans le vulgaire , pour l'ouvrage du ministre de Henri IV. Multipliés par de nombreuses éditions, ils ont eu plus de lecteurs certainement que les « OEconomies royales » n'en avaient eu et n'en auront jamais. Ils ont prêté aux historiens ces longues pages qu'ils aiment tînt à trouver toutes faites et à transcrire dans leurs livres. Maintenant qu*on affiche, et, nous le craignons bien, qu'on affecte une passion exclusive pour les originaux, il est assez reçu de déprécier cette œuvre bâtarde. Ni l'engouement de plus d'un demi-

siècle, ni le dédain superbe de notre époque, ne nous semblent éclairés et justes. Le contemporain de Voltaire, vivant dans un monde où l'on avait peu de goût pour l'étude des matériaux historiques, où l'on voulait de commodes et faciles lectures, a imaginé de faire pour lous ce que chacun éprouve l'envie de faire pour soi en lisant un livre comme les « OEconomies royales. » Il en a tiré un récit ayant suite et ordre, écrit d'un bon style, selon ses idées, son esprit, sa foi, sa conscience, son intérêt, toutes choses dont nul homme ne peut se départir. La critique, qui lui reproche ce dernier tort, est puérile et absurde. Car l'abbé ne prétendait tromper personne ; il n'appelait pas le public à venir prendre chez lui une nouvelle édition du texte original, ce revue « sur les manuscrits de la bibliothèque du roi, » comme on dit aujourd'hui, « et augmentée de « plusieurs passages inédits. » I! donnait son travail pour ce qu'il était,, et n'en laissait pas moins les cinq éditions déjà publiées des « OEco- « nomies royales » à la disposition de ceux qui voudraient le recommencer. Le profit de cette publication a été, sans aucun doute, de répandre extrêmement la renommée du duc de Sully et les souvenirs de Henri IV. L'inconvénient devait

être, non pas de mettre aux mains des lecteurs mondains un document altéré, modifié , partant corrompu, car ceux-là ne seraient pas allés chercher le vrai à la source, mais de fournir, à ceux qui veulent paraître savants et font profession d'instruire les autres, une besogne achevée qui les dispensait de s'instruire eux-mêmes, et peutêtre, de voir différemment en regardant par leurs yeux. Nous savons plus que personne combien les « Mémoires de Sully » ont accrédité d'erreurs sur le règne de Henri IV. Mais la faute n'en était pas à l'auteur; elle était chez ceux qui s'en rapportaient à lui, qui le citaient aveuglément, comme si, en publiant son livre, il eût déchiré celui d'où il l'avait extrait et fermé la mine où il avait puisé. A présent encore que les « OEconomies royales » ont été plusieurs fois reproduites dans les collections, l'ouvrage de l'abbé de l'Écluse peut fort bien continuer à faire son chemin avec elles. Car ces deux livres ne sont pas destinés aux mêmes lecteurs, l'un étant pour le passe-temps qui fuit la peine, l'autre pour l'élude qui s'y complaît.

La personne du duc de Sully occupe tant de place dans le volumineux recueil de ses secré t aires, qu'il faudrait le suivre page à page pour

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savoir sur chaque fait ce qu'il y a de vrai ou de faux daris le témoignage qu'il lui plaît d'en rendre. Ce serait, nous devons le dire, une investigation curieuse et qui donnerait lieu à bien des surprises. Cette auto-biographie pourtant se termine à Tannée 1611, époque où le ministre de Henri IV cessa de diriger les finances et de siéger dans les conseils. Le duc n'avait guère alors que cinquante ans ; car il était de six ans moins âgé que son maître, quoique la tradition et les arts persistent à nous le représenter vieux ministre. Nous avons déjà dit que sa retraite ne fut pas le repos et ne demeura pas confinée dans une terre, en dépit de ce qu'assurent ses panégyristes. La vérité est qu'il prit sa part de tous les troubles qui agitèrent les premières années du règne de Louis XIII, qu'on le voit sans cesse reparaître à la cour, aux lits de justice, aux assemblées, mais toujours en seconde ligne; effacé dans les intrigues par le duc de Bouillon, dans les transactions par le maréchal de Lesdiguières, dans les actes de fidélité par le duc d'Épernon, dans la révolte ouverte par son gendre le duc de Rohan. Ensuite il disparaît tout à fait sous le ministère du cardinal de Richelieu, qui le fait pourtant maréchal de France en 1634, pour lui

retirer sa charge de grand-maître de l'artillerie. Enfin il meurt, presque ignoré, en 1641, à l'âge de quatre-vingt-un ans, après en avoir passé trente d'une vieillesse verte et vigoureuse, comme il semble qu'elle était partout alors, sans que l'admiration, justement due à la première partie de sa vie, puisse trouver une seule action à prendre dans la seconde.

C'est heureusement cette première partie, si belle, si glorieuse, mêlée aux plus grands événements et aux plus nobles figures de notre histoire, qui remplit tout ce livre des « OEconomies royales » où semble respirer Henri IV. Le duc dé Sully lui-même y tient le second rang, aimant son maître avec passion, mais d'un amour grondeur et jaloux , semblant ne vouloir laisser personne s'en approcher, mordant également qui le menace et qui lui demande une caresse. Il est presque inutile de dire qu'on doit se tenir en garde contre les jugements portés sur les hommes et sur les choses par les rédacteurs des Mémoires. Ce n'est pas sans doute un bien grand mal de prendre trop haute estime de l'homme d'état qui les a fait écrire, mais c'en serait un de flétrir, sur la foi de sa mauvaise humeur , les réputations moins bien traitées que la sienne. Ici même

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il n'y a pas la haine ou la complaisance des partis. Leduc de Sully n'épargne personne : huguenots et jésuites, catholiques et politiques, d'Épernon comme Du Plessis-Mornay, Lesdiguières comme le comte d'Auvergne, amis, ennemis, parents, maîtresses du roi, collègues ou prédécesseurs du ministre, tout est coupable ou suspect, tout subit une impitoyable censure. Il faut aussi ne pas accepter religieusement l'importance de certains faits où le duc de Sully figure, et ne pas renfermer toute l'histoire , surtout des premières années, dans la part que le jeune Rosny a pu y prendre. Enfin, lorsqu'on trouvera de si longs et de si fréquents développements sur ce que les rédacteurs appellent « Les hauts et magnifiques « desseins de Henri le Grand,» on aura soin de se souvenir que la rédaction définitive et la mise en ordre des Mémoires est postérieure de vingt-cinq ans au moins à la mort de ce roi, que c'est une œuvre de vieillesse et de retraite, de chagrin et de regret. Alors on comprendra que l'envie de blâmer le présent a dû conduire nécessairement à « magnifier » le passé, que les rêveries du vieux ministre s'étendant à l'aise hors des choses positives et mesurées qui l'avaient occupé autrefois, ont pu se formuler ea projets sans fin, en possi-

bilités capricieusement enchaînées, dont il a prêté le plan et la déduction à l'ancien règne, pour la plus grande gloire de son maître et la plus profonde humiliation du règne suivant. La république européenne de Henri IV est certainement née au château de Sully. Au Louvre, à l'Arsenal, on avait bien autre chose à faire qu'à bâtir des utopies; et certes un roi, auquel il avait fallu cinq ans de sa vie pour rentrer dans sa capitale, dix ans pour achever son dernier traité avec le dernier de ses sujets rebelles, aurait été le plus insensé de tous les hommes, s il eût pensé, lui presque sexagénaire, qu'il lui restait encore assez de temps pour refaire à neuf la chrétienté, dis tribuer les couronnes, répartir les lots, fixer à chacun ses limites et à tous une loi commune. Ces longues vues appartiennent au loisir, à l'inoccupation, au besoin d'employer un esprit actif et remuant, qui n'a plus à s'exercer sur les affaires réelles. L'homme de génie, appelé à les diriger, sait trop bien l'incertitude du lendemain pour laisser sa pensée se perdre dans les calculs d'un avenir infini.

[jRevue de Paris. — Novembre i83g. ]

Il n'y aurait certainement rien d'étrange ni de paradoxal à introduire dans l'histoire littéraire les mêmes divisions qui partagent l'histoire politique. Là aussi on trouverait de longs règnes paisiblement reconnus, des changements de dynastie, des usurpations, des interrègnes et des révolutions. Malherbe, par exemple, dont la royauté est contemporaine de celle de Henri IV, domine tous les écrivains de son temps avec un pouvoir incontesté. Après lui, dans les lettres comme dans l'état, on aperçoit une espèce d'anarchie turbulente, d'où ne sort aucune supé-

riorité, mais où se perdent, avec un bruit stérile, quelques jeunes talents sans subordination et sans puissance.

Le premier, parmi ceux-là, est sans contredit Théophile. C'est maintenant un souvenir bien confus que celui qui reste de ce poëte, malheureux, mais non de misère et de faim, martyr du gai propos et de la vie joyeuse. Le commun des gens qui lisent ne rattache guère à son nom qu'un peu de curiosité honteuse pour les poésies obscènes qu'on lui attribua, un peu de compassion pour les persécutions qu'elles lui attirèrent 5 puis sa mémoire s'éteint sous une sentence cruelle de Boileau5 et, ce qui survit de ses ouvrages, ce sont deux mauvais vers que le même Despréaux a condamnés à l'immortalité par une de ses préfaces. Voilà donc, dans les exemples du passé, une destinée accomplie. Vivre quelques années d'éclat et de désordre, recueillir beaucoup de haines, souffrir l'exil et la prison, mourir en sa fleur, avoir rêvé la gloire, et ne laisser de renom que par le ridicule.

Ce fut l'année même de la mort de Henri IV (1610) qu'arriva obscurément dans Paris, avec le plus mince équipage, un jeune voyageur âgé de vingt ans, venu des rives du Lot ou de la Ga-

ronne , et qui se faisait appeler Théophile ûe Viau. Il racontait que son grand- père avait été secrétaire de la reine de Navarre, que son père, après avoir plaidé quelques causes à Bordeaux, s'était retiré dans un village pour vivre en commerce avec les Muses. Il nommait le lieu du fief paternel Boussères Sainte-Radegonde en Agenois, près du port Sainte-Marie, ou s'élevait « un « petit château , joignant le pied d'un grand « coteau » qui produisait un vin délicieux. Plus tard les mauvaises langues firent du château un cabaret où le prétendu avocat versait à boire. Il paraît cependant que le nouveau venu fut reconnu de bonne maison par un autre Gascon d'esprit, Jean-Louis Guez de Balzac ; car ce gentilhomme, qui ne se commettait pas volontiers, le prit pour compagnon de son voyage en Hollande (1612). Là ilsfurent si intimement liés, si fort confidents l'un de l'autre, qu'il leur en demeura de quoi se haïr mortellement. Treize ans plus tard , Théophile écrivait , du fond de son cachot, que « l'aventure la plus ignominieuse de « sa vie avait été la fréquentation de Balzac. » Il se vantait d'avoir autrefois « pris l'épée pour « le venger du bâton. » Il lui reprochait enfin d'avoir adopté un étrange moyen pour se préser-

ver ce du danger que l'on court à suivre les « grâces. » Voilà comment les deux amis, gens de lettres, réglaient le compte de leur association.

De retour à Paris, Théophile se mêla dans la société des auteurs qui fournissaient des vers aux recueils du temps et aux divertissements de la cour, tous gens de gaillarde humeur et de bon appétit, faisant grande chère, au cabaret de la « Pomme de pin, » lorsqu'ils avaient trouvé quelque généreux patron; car telle était en ce temps la condition des écrivains. Il n'y avait pas pour eux de communication ouverte avec le public^ pas d'accueil chez les libraires, pas d'entrée aux assemblées, s'ils ne portaient la livrée d'un grand seigneur, s'ils ne s'étaient fait inscrire parmi les commensaux d'un noble hôtel. Aucun nom, de quelque gloire qu'il ait brillé par la suite, n'a pu échapper à cette nécessité, et personne ne songeait à s'en plaindre. Là était l'honneur, de là venait le profit. Cette espèce de domesticité, comme nous l'appellerions aujourd'hui dédaigneusement, et comme on la nommait alors pour s'en vanter, on la partageait avec une foule d'excellents gentilshommes, de braves capitaines, d'austères magistrats aussi, qui se glorifiaient

tous d'appartenir à quelque illustre maison. On n'était de la cour, c'est-à-dire du monde, qu'à ce prix. Tout l'emploi consistait à divertir le personnage auquel on s'était donné, à grossir sa suite dans les occasions d'éclat, à lui dédier parfois une ode ou un sonnet, à lui préparer les stances qu'il réciterait dans le prochain ballet de la cour, où il devait faire le personnage de « Per- « sée, » du « prince de Chypre, » de « l'un des « quatre Vents. » Le loyer se payait en abbayes, en bénéfices, en pensions. Les grands seigneurs mettant leur honneur à se montrer prodigues, et les beaux esprits à se déclarer besoigneux, on s'arrangeait facilement ; et telle a toujours été en France la multitude des talents, que, lorsque les hôtels en étaient meublés, il s'en trouvait encore pour amuser les clercs et les laquais.

Théophile eut donc à se chercher un « maître. : Sa bonne fortune lui désigna le duc Henri de Montmorency, le frère de la belle princesse de Condé, ce brave et malheureux seigneur qui abandonna follement les douceurs d'une vie pleine de gloire, d'amour et de grandeur, pour livrer à Richelieu une illustre victime : malheureux, dis-je, parce qu'il mourut de la mort des rebelles sans en avoir la passion et la foi, sans

aucune de ces illusions qui déguisent l'horreur de Péchafaud, sans même espérer de vengeurs. Le duc de Montmorency était alors seulement F héritier d'un grand nom et d'une vaste fortune, un jeune homme puissant par ses charges et par ses biens, amiral, duc et pair de France, gouverneur du Languedoc, marié depuis peu à une parente de la reine-mère. Tout ce qu'il y avait à la cour de princes, de seigneurs, de gentilshommes, ayant atteint leur vingtième année, était naturellement attiré vers le fils du connétable par le goût commun du jeu , des fêtes et des plaisirs. Théophile, doué d'un esprit vif et d'un caractère enjoué, amusait la compagnie par ses bons mots et ses saillies piquantes. 11 tenait bureau de raillerie et prêtait des épigrammes aux courtisans. La réputatiou qu'il s'était faite en si bon lieu, rassembla autour de lui le troupeau des jeunes poètes, qui le reconnurent pour leur chef, qui l'enivrèrent de leurs louanges et excitèrent encore plus son audace. Dans la route de la moquerie on ne s'arrête pas aisément. Gomme il y a d'ailleurs toujours quelque risque à s'exercer sur les choses de la terre, on se croit mieux à Taise avec les choses saintes qui sont plus haut, mais plus loin. Il se répandit bientôt que, dans

la joie des banquets, une troupe de gais convives conspirait contre la religion, à l'aide de sonnets, d'élégies et de stances. La cour n'était pas alors très-scrupuleuse sur la morale enseignée par l'Évangile. Mais on s'y comportait honnêtement en tout ce qui concernait l'Église; le comte de Bassompierre était exact à faire ses Pâques. Comme les prêtres avaient beaucoup à pardonner dans la conduite des grands, ils se trouvaient obligés à plus de rigueur contre les débauches de l'esprit. Théophile leur fut signalé comme une espèce de Luther en goguettes, qui prêchait dans ses vers le libertinage et l'athéisme. Notez bien qu'il n'avait jamais rien publié ; car ce dont on se souciait le moins alors, quand on se trouvait bien vêtu et bien logé, c'était de voir ses œuvres passer, en forme de livre, dans les mains du vulgaire. On rimait pour la cour; les poésies les plus recherchées couraient manuscrites dans les bonnes maisons, et les libraires en attrapaient ce qu'ils pouvaient pour grossir leurs & Recueils, » leurs « Cabinets, » leurs « Pâmasses, » leurs (v Temples des muses. » Chastes ou téméraires, c'était ainsi que les vers se répandaient dans le monde, sans l'aveu de l'auteur, et, ce qui paraîtra de nos jours bien énorme, sans aucun profit pour

lui. Théophile avait sans doute été coupable de quelques sonnets orduriers, de quelques épigrammes impies, qui circulaient sous son nom'; il devint dès lors responsable de toutes les saletés inspirées par l'orgie. Le scandale en arriva jusqu'au roi Louis XIII, qui s'essayait alors à régner sous la conduite de son fauconnier, Charles d'Albert de Luynes. Le duc de Montniorency reçut l'ordre de congédier le poëte qu'il tenait à sa suite, et le chevalier du guet, embusqué « à la « porte » de l'hôtel d'où sortait Thédphile,lui enjoignit de vider le royaume dans les vingt-quatre heures, «ce qu'il fit en diligence, » disent les relations du temps ; « car le commandement était a très-exprès. » Ceci avait lieu au mois de mai

Les biographes prétendent qu'il passa le tempg de son bannissement en Angleterre ; ses amis et lui-même attestent qu'il se retira dans les Pyrénées « où Apollon le suivit, » qu'il y fît quelque séjour, et qu'il put ensuite revenir à Boussères boire du bon vin de son crû. Ce premier adoucissement de son exil paraît avoir eu pour cause une ode assez belle qu'il adressa au roi du milieu des montagnes, et dans laquelle il peignait de couleurs affreuses le lieu de sa retraite. Il y fàp-

pelait que l'empereur Auguste avait perdu de sa gloire en éloignant Ovide, et il se disait plus innocent que le poêle romain, « lequel au moins avait « osé médire. » Le roi pardonna bientôt tout à fait. Théophile reparut à la cour un an après en être sorti, et paya son retour en monnaie de poète. Louis XIII en ce moment (1620) se disposait à marcher contre les grands de son royaume coalisés avec sa mère. Le nouveau gracié emboucha aussitôt la trompette pour exciter le monarque « à ne plus user de pitié. » Il paraît même qu'il poussa le zèle de la réconciliation jusqu'à prendre les armes, et lorsque, peu de jours après, il eut à chanter le rétablissement de la paix , il se plaça fièrement au nombre des vainqueurs. Il s'éprit en même temps d'une vive admiration pour le duc de Luynes, dont il avait dit déjà que « la créature du roi était aussi celle des (c dieux, » et qui devint alors » un Atlas soute- « nant de ses fortes épaules cet empire dont le (c roi avait fait un ciel. » li finit par lui jeter ail visage toute une ode remplie d'hyperboles flatteuses. « Pour s'être tu longtemps sur cette glo- « rieuse vie, il méritait bien, disait-il, toutes les « peines dont on lui avait donné un premier « effroi. Lé favori d'un roi tenait le milieu entré*

ia qualité de dieu et la condition des hommes. « La vertu consistait à l'aimer, l'innocence à lui « complaire. » En continuant ainsi, le bannissement n'était plus chose à craindre. Car jamais parvenu, sorti de la vénerie ou du collège, ne s'est avisé de punir comme un crime l'effronterie de l'adulation. L'expérience de l'exil lui fît faire encore mieux. Il se trouva que cet homme, qu'on accusait d'être sans religion, en avait au contraire à revendre. Le poëte se souvint à propos que son grand-père avait vécu à la cour de Navarre, où l'on était forcément huguenot, et, bien sûr de l'être aussi par héritage, il ramassa tout ce qu'il put se rappeler de cette doctrine pour se donner le mérite d'y renoncer. 11 se mit entre les mains du confesseur du roi, et, une fois catholique, il crut pouvoir reprendre son train de vie sous la sauvegarde de sa conversion, ayant soin seulement « d'aller à la messe,, de ce communier, de se confesser, de jeûner aux « jours maigres, ou de s'en faire délivrer une « dispense par le curé de la paroisse. »

Ce fut alors aussi (1621) qu'il consentit à devenir auteur, auteur comme le premier et le moindre de ceux qui sont aujourd'hui, imprimé, étalé, colporté, sollicitant ou attendant des ache-

teurs. Il expliquait, dans sa préface, les motifs de cette résolution. « Puisque ma conversation « est publique, disait-il, et que mon nom ne se (c peut cacher, je suis bien aise de faire publier « mes écrits, qui se trouveront assez conformes « à ma vie et très-éloignés du bruit qu'on a fait « courir de moi. » Grande fut, en effet, la surprise des hommes qui s'apprêtaient à rire, des femmes qui espéraient rougir, quand le volume en s' ouvrant leur montra d'abord « le Traité de « l'immortalité de l'àme ou la Mort de Socrate, » c'est-à-dire un sujet que la poésie la plus religieuse de notre temps n'a pas abordé sans crainte, l'enseignement de Socrate conservé par Platon, cette fois traduit, commenté,, délayé en prose lâche semée de vers faciles : véritable « potpourri, « comme on l'a dès lors très-justement qualifié. A la suite de ce morceau, qui restait pourtant grave par le fond, se trouvait rassemblé le menu bagage d'un poëte amoureux et courtisan, des stances, des odes, des élégies, des étrennes, des vers à Chloris et à Philis, des consolations, des sonnets, à peine deux satires les plus innocentes du monde, et quatre ou cinq épigrammes dont une seule pourrait sembler un peu hardie ; encore avons-nous failli la transcrire.

Dans tout cela, il n'y avait pas de quoi beaucoup admirer. Il nous faudrait la résolution bien prise d'étudier minutieusement les différents essais de notre langue et de notre poésie dans la suite des siècles, pour distinguer ce qui caractérise en particulier la manière de Théophile. Nous y trouverions alors un abandon assez marqué de la forme sévère, de l'expression châtiée, dont Malherbe avait donné l'exemple et la loi, une recherche coquette de la vieille naïveté, et la préférence donnée au mot qui peint sur celui qui fait sentir. Facilement pourrions-nous découvrir une certaine parenté entre plusieurs passages de ces pièces fugitives et quelques tentatives modernes de renouvellement dans le langage ; en poussant ce rapprochement, comme on en use volontiers aujourd'hui, jusqu'à l'extrême, il nous en coûterait peu pour faire à ce poëte l'immense honneur de le considérer comme le précurseur de l'école romantique. Mais ce qui nous importe ici, dans l'intérêt purement biographique auquel nous avons voulu nous réduire, c'est que son recueil ne présentait aucune trace d'impudence ou de péché. Avec de pareilles productions, un homme d'esprit pouvait s'assurer de vivre de longs jours, sans connaître d'autre remords que

celui d'une rime incorrecte ou d'une pointe vicieuse.

Aussi notre poëte passait-il agréablement le temps, abrité par son honnête volume, lorsque réveillés, excités à l'espoir du gain par le nouvel éclat de cette renommée, des libraires inconnus , des imprimeurs clandestins, s'avisèrent de créer un odieux supplément à ses œuvres avouées, à ses chastes compositions. Il se vendait alors « sous la cape » un recueil de joyeusetés impies, ayant pour titre ce le Cabinet Satyrique, » où l'on avait ramassé quelques vers cyniques de Motin, de Sigogne, de Bertheîot, et d'un autre poëte plus célèbre qui eut le tort de mettre son talent en mauvaise compagnie. Ce vilain livre, fait tout exprès pour « les lieux que fréquentait Ré- (c gnier, » avait obtenu bien plus de succès qu'il n'en est promis aux ouvrages de mérite. En moins de deux ans, ce sont les marchands qui s'en vantent, il s'en était distribué trois éditions, et, plus affamés que satisfaits de leur profit, les faux-sauniers de la presse en fabriquèrent un nouveau. Ces misérables, dont l'industrie n'allait pas jusqu'à pouvoir imprimer correctement un seul vers, tant sale fût-il. se mirent à fouiller dans tous les cabarets où s'enivraient les gens

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d'esprit, et lis en rapportèrent une assez ample provision d'ordures. Leur récolte est sous nos yeux en 208 pages de papier enfumé, ayanl pour titre « le Parnasse des poètes satyriques, » avec la date de 1622 (les bibliographes disent 1623), sans lieu d'impression ni indication de boutique. Mais leur prudence s'arrêtait à se cacher euxmêmes, et la première pièce qu'on y trouve, un sonnet à faire jeter un homme par les ^épaules hors d'un corps-de-garde, portait , écrits en toutes lettres, ces mots a Par le sieur Théo- « phile. » C'était la seule fois pourtant qu'il était nommé dans le volume. Les autres coupables s'appelaient Frenide, Colletet, Maynard, Berthelot, tous vivants; Motin, Sigogne, Régnier, dont au moins on ne compromettait que la cendre. Le plus grand nombre des pièces restait anonyme. Telle fut la première cause des imprécations et des poursuites qui vinrent, de nouveau et plus sérieusement, troubler la vie du poète réhabilité. Sous ce rapport, le crasseux petit livre, dont nous avons un exemplaire échappé à la justice contemporaine, est un monument historique,, bien autrement précieux que la réimpression élégante, mais non moins incorrecte, qui est sortie, en 1660, des presses de Hollande.

Ajoutons que ce recueil., à peine publié, fut presque aussitôt doublé par la rivalité ou l'association d'un second volume intitulé « la (Juince tessence satyrique, » ayant 270 pages d'impression à peu près pareilles et toutes remplies de la même matière, où le nom de Théophile ne se trouve pas, mais dont on le rendit également solidaire.

Cependant nos coquins ne s'en tinrent pas encore à cette impudence qui, pour quelques écus levés en cachette sur le vice, exposait l'honneur, le repos et la vie d'un écrivain. Leur publication eut une seconde, une troisième édition, où le frontispice même se parait du nom de Théophile. On fit plus : dans les contrefaçons que Ton vendait de ses véritables œuvres,, on osa coudre le volume impur comme un appendice nécessaire et authentique. Alors un cri de réprobation s'éleva de tous côtés , non contre cette canaille obscure qui diffamait pour gagner , mais contre le pauvre auteur qui ne gagnait rien à devenir infâme. Que faire contre cet orage ? A qui s'en prendre? imprimeurs, libraires, colporteurs, tous se cachaient ; le livre seul était en vue. Il entrait partout ; il se multipliait, par cet attrait puissant qu'ont toujours les choses défendues.

Chacun voulait l'avoir pour en jouir ou s'en indigner. Le bruit courait même que le coupable, Fauteur nommé, allait subir bientôt ou avait déjà subi sa peine. Théophile ne trouva rien de mieux, pour se défendre, que de publier (1Ô23) une seconde partie de ses ouvrages, dont la préface devait lui servir de justification et en même temps attester son existence. « Ceux qui veulent « ma perte, disait-il, en font courir de si grands « bruits que j'ai besoin de me montrer publie quement si je veux qu'on sache que je suis au « monde. Ce travail fera voir que Dieu veut que ce je vive et que le roi souffre que je sois à la c< cour. On a suborné des imprimeurs pour « mettre au jour en mon nom des vers sales et « profanes qui n'ont rien de mon style et de « mon humeur. J'ai voulu que la justice en sût « l'auteur pour le punir, Mais les libraires n'en 0 connaissent, à ce qu'ils disent, ni le nom, « ni le visage. Les juges les ont voulu traiter « avec sévérité ; mais j'ai pardonné à des « ignorants qui n'ont abusé de mon nom que « pour l'utilité de la vente de leurs livres, et je « me suis contenté d'en faire supprimer les « exemplaires avec défense de les réimprimer. » Ce qu'il donnait maintenant au public» c'étaient

les premiers chapitres d'un roman assez pâle, encore des odes, des élégies, des sonnets, et enfin cette funeste tragédie, où Boileau est allé chercher les deux vers qu'il a trop fidèlement cités.

Cette démarche, assez candide en effet, ne suffit pas pour désarmer la colère intéressée de ces gens qui se font vertueux, purs et dévots, aux dépens d'autrui. Dans l'ombre d'un cloître, où il semblerait au moins que le Parnasse et la Quintessence satyrique n'auraient pas dû pénétrer, il se préparait un gros livre contre « la Docte trine curieuse des beaux esprits de ce temps « ou prétendus tels. » Théophile devait y obtenir une large place, à côté du « gros homme » Luther, « du méchant athée » Lucilio Vanino, te de l'âne bâté » du Moulin , et « du bavard » Etienne Pasquier, tous ennemis particuliers, de Fnuteur, qui avait déjà eu querelle avec les deux derniers. Cet auteur se nommait François Garassus, de la compagnie de Jésus. Il ne crut pas devoir retrancher un seul mot de ses attaques, pour le désaveu incomplet, selon lui, que le poète venait de publier, « Quant au sieur Théophile, ce dit-il dans sa préface, qu'il sache que quand « il aura plus vivement poursuivi les impri-

(f meurs qu'il dit avoir pardonnes, quand il « aura fait publiquement brûler non-seulement « le Parnasse satyrique, mais encore la seconde « partie de ses œuvres, où se trouve un grand « nombre de propositions indignes d'une plume « chrétienne., je me servirai de l'exemple de sa « pénitence pour exhorter ses semblables à « suivre en un si honorable chemin celui qu'ils « ont imité en une si abominable façon de « vivre et d'écrire. » Et en conséquence, il se hâtait de faire imprimer, feuille sur feuille, les 1024 pages in-quarto de son verbeux pamphlet, approuvé par les docteurs en théologie le 8 mars 1823, achevé le 18 août suivant : ouvrage aussi facétieux qu'il s'en puisse trouver, plein d'anecdotes divertissantes et de saillies bouffonnes, qui semblerait indiquer dans le pieux théologien une étude profonde de Rabelais, s'il n'affirmait quelque part « qu'il n'avait « jamais lu quatre lignes de ce vaurien. » Malheureusement la conclusion de ce joyeux factum, de toute cette érudition plaisante, était qu'il fallait condamner un homme à être rôti sur un bûcher.

Le pire cependant n'était pas qu'un religieux demandât ce châtiment dans un accès d'indi-

gnation fantasque, mais que des juges pussent l'ordonner. Or, pendant que le père Garassus travaillait à son livre, le parlement, excité par la clameur publique, informait contre le pauvre Théophile, qui, sachant trop bien à qui il avait affaire, n'ignorant pas qu'on avait animé le roi contre lui, « ne faisait que camper » depuis le retour de ce prince à Paris (en janvier 1623)., et se tenait prêt à la fuite. Le 11 juillet de cette année, « sur la plainte faite par le procureur géa néral du roi et livres par lui représentés, » un arrêt de la cour ordonna « que les nommés « Théophile, Bertheîot, Colletet et Frenide, au- ( teurs de sonnets et de vers contenant les im- « piétés, blasphèmes et abominations y men- « tionnés, et contenus au livre très -pernicieux « intitulé le Parnasse satyrique,, seraient pris au « corps pour être leur procès fait et parfait. » Les quatre accusés gagnèrent aussitôt le large, si déjà ils n'étaient loin; et, le 19 août suivant, intervint arrêt de la grand' chambre et de la tournelle assemblées, qui déclarait irois des contumaces, Théophile, Berthelot et Colletet, atteints et convaincus du crime de lèse-majesté divine, pour réparation duquel ils étaient condamnés, savoir, le premier à être brûlé vif avec tous ses

livres sans distinction, Berthelot à être pendu, Colletet à neuf années de bannissement hors du royaume. Quant à Frenide, la cour ordonnait qu'il en serait informé plus amplement. L'arrêt fut exécuté le même jour, c'est-à-dire le lendemain de celui où l'on tirait de la presse la dernière feuille de la « Doctrine curieuse. » On fit a un fantôme » d'osier, à peu près vêtu comme l'était ordinairement Théophile. On le mit dans un tombereau, et on le mena devant l'église de Notre-Dame pour y faire le simulacre de l'amende honorable; après quoi le mannequin fut brûlé en place de Grève avec tout ce qu'on avait pu ramasser de ses ouvrages, y compris la tragédie de Pirame, qui eut le malheur d'en réchapper.

Cependant le condamné s'était retiré à Chantilly, où le duc de Montmorency ne put pas le garder longtemps; puis il avait trouvé en Picardie un asile dans la maison moins connue d'un ami. Bientôt il crut plus sûr de passer la frontière, et gagna le Cateàet où il fut reçu par le gouverneur lui-même, gentilhomme de bonne humeur , qui crut pouvoir le cacher dans sa citadelle. Mais la justice était sur les traces du fugitif, et elle alla le déterrer jusqu'au fond d'une

casemate. On le conduisit à Saint-Quentin où un huissier du parlement, nommé Sainte-Beuve, vint le quérir pour l'amener à la Conciergerie, 11 y entra, le 28 septembre 1623, dans le même cachot où avait été renfermé Ravaillac. Rien ne saurait mieux prouver de quelle importance était cet événement dans le temps où il s'est passé, que le frontispice d'un livre où nous avons lu ce titre : « Histoire des choses mémorables ad- « venues tant en France qu'en Italie, Espagne, (v Angleterre, Allemagne, Hongrie, Bohême, « Suéeie , Moscovie , Turquie , comme aussi a es Indes orientales et occidentales, depuis « l'an 1618 jusqu'à la condamnation de Théo- « phi le. ))

Lorsqu'il fut en prison, il appela ses amis à son secours par des plaintes touchantes, et tous ne lui répondirent pas. Ceux qui lui manquèrent surtout furent ces courtisans dont il avait égayé les festins, auxquels il avait souvent fourni de l'esprit pour la débauche, et il leur reprocha cette lâcheté avec plus de candeur que de raison, comme si ce n'était pas là, et toujours et partout, la condition de ces liaisons inégales formées pour le plaisir, qu'elles cessent et se rompent devant le péril. Il n'obtint guère meil-

leure assistance des poètes, encore bien qu'il les eût tous invoqués par leur nom , Malherbe d'abord, puis Hardy, Porchères, Boisrobert, Saint- Amand? Gombauld, Maynard, en protestant de sa haute estime pour leurs ouvrages. Quelques* uns seulement se hasardèrent à rimer en sa faveur, sous le pseudonyme d'Alexis, de Corydon, de Philothée; d'autres le renièrent hautement. Cependant « les mois et les jours, puis les sai- « sons » s'écoulaient sans ouvrir « les vingtce deux portes et les trois grilles » qui le séparaient de l'air et du jour. Il avait d'abord paru se consoler dans « l'entretien céleste de saint « Augustin , » mais la résignation que lui avait donnée la Cité de Dieu fut bientôt épuisée. Alors il écrivit à ses juges, au roi, en latin, en français , en vers , en prose , et non pas toujours d'un ton humble et soumis, souvent avec l'accent chaleureux du désespoir. Ce fut dans un de ces moments où l'extrême infortune ne ménage rien qu'il osa s'en prendreà toute la société de Jésus, par deux strophes dont les journaux de notre temps, avec un moindre risque, n'ont pourtant pas surpassé l'énergie. Il paraît qu'il s'était procuré un moyen « connu de Dieu seul, » dit-il, pour pouvoir écrire dans l'ombre de sa prison et

malgré la surveillance la plus inquiète. Mais ce qu'il y a sans doute de plus singulier, c'était le silence et l'inaction du tribunal qui avait prononcé une sentence de mort pour venger le ciel , et qui ne se décidait ni à l'exécuter, ni à la révoquer, attendant toujours des témoins, échafaudant froidement sa procédure, et comptant pour rien , dans la lente déduction de ses formes, le temps qu'un homme passait à souffrir. Nous avons vu que Théophile fut mis à la Conciergerie en septembre 1623. Il y était encore, non jugé, au mois de mai 1625, lorsque le bel envoyé de Charles 1 vint chercher à Paris la femme du roi d'Angleterre et voulut plaire à celle du roi de France. Le galant Buckingham intercéda généreusement pour le prisonnier , mais il ne put le tirer des mains de ses juges. Ce fut seulemenl deux ans après son arrestation que la même cour 3 qui l'avait condamné au feu , prononça contre lui la peine du bannissement, châtiant ainsi , comme dit Théophile lui-même , « non « plus le crime, mais le scandale. » Il sortit de la Conciergerie le 1er septembre 1625.

Le bannissement, c'était la privation du sol natal, des amis qui lui restaient, mais c'était au moins la vue du ciel, le mouvement libre j le

commerce des hommes. Entre le moment où s'ouvraient les portes de son cachot et -celui où il devait quitter la France, il y avait quelque répit du malheur. Le hasard voulut qu'il vînt s'y placer encore un événement fortuné. Son protecteur, le duc de Montmorency, commandait alors les vaisseaux du roi contre les huguenots rebelles. L'amiral, en ce temps (16 septembre), attaqua la flotte du duc de Soubise devant l'île defihé, et la dispersa complètement. Le contrecoup de cette victoire profita au poète qui promit aussitôt de la" célébrer. On le pressa moins de partir. On lui avait d'abord accordé quinze jours de pleine liberté; on lui permit d'allonger ce temps en se tenant à moitié caché. Les prétextes qu'il donnait pour ne partir point furent accueillis; il avait, disait il, de l'argent à recevoir, des dettes à payer, quelque chose à écrire pour sa justification, pour l'honneur du roi et à la gloire du premier président. îl fit si bien qu'il n'alla pas plus loin que Chantilly, cette belle et presque royale demeure qui l'avait reçu fugitif, qui le retenait banni, qui lui était apparue avec tous ses trésors de verdure, de ruisseaux et d'horizon, avec toute sa population d'oiseaux et de nymphes, jusque dans les ténèbres de son cachot,

et qu'il avait décrite d'une manière assez bizarre, sous le titre de « ia Maison de Sri vie, » Au même instant on représentait à la cour son Pirame, où iî n'avait été remarqué qu'un défaut, savoir « que « sa poésie saisissait trop vivement l'âme des (( spectateurs qui croyaient assister à une catas- « trophe véritable au lieu d'assister à une co- « médie. » Le duc de Montmorency, qui était venu prendre des ordres à Paris pour la suite de la guerre, voulut l'emmener avec lui sur sa flotte; et peu s'en fallut qu'il ne fît l'apprentissage d'un nouveau péril, passant, comme il dit, « du feu à « l'eau.)) Mais la paix faite avec les réformés (février 1626) vint terminer son noviciat de marin. Il continua donc à vivre agréablement dans le royaume, toujours sous le coup de cet arrêt qui ne faisait guère que le dispenser d'avoir un logis à lui. Bientôt il eut la consolation de voir son grand ennemi, le père Garasse, poursuivi à son tour, non pour le zèle grotesque qu'il avait mis à l'injurier, mais pour s'être avisée dans un nouvel ouvrage, de traiter les « Vérités capitales de « la religion » avec cette pétulance d'esprit et de style qui convenaient tout au plus à la polémique. Un an, jour pour jour, après que Théophile était sorti de prison , le 1er septembre

1626, la Sorbonne condamna « la Somme théoce logique » du père Garasse c< comme contenant « plusieurs propositions hérétiques, erronées, v scandaleuses, téméraires, ainsi que des bouf- (( fonneries sans nombre, indignes d'être écrites « et lues par des chrétiens. » Mais à peine eutil le temps de s'en réjouir. Le 25 du même mois, on apprit que Théophile de Viau, âgé de trentesix ans, banni à perpétuité par arrêt de la cour, venait de rendre l'àme en pleine ville de Paris, à deux pas du parlement, sans qu'il y eût eu, dans l'accident qui termina sa vie, d'autre particularité,, si c'en est une, que la bévue d'un médecin. Cinq ans plus tard, en 1631, le père Garasse mourait aussi à Poitiers, où l'avaient relégué ses confrères, mais d'une façon bien différente. Le théologien hargneux, auquel on défendait d'écrire, s'était fait infirmier, et il avait gagné la peste en soignant les pauvres d'un hôpital.

Et ce sont encore là de ces retours qui se rencontrent si souvent dans les destinées humaines, comme pour déconcerter l'observation et retenir le jugement. À celui qui vécut poursuivi et menacé, une fin douce et vulgaire; au persécuteur haineux, une mort sainte et sublime. Après quoi vient la postérité, aussi capricieuse

dans ses dédains que dans ses préférences, qui condamne au même oubli les violences et les disgrâces,, les attaques et les apologies, rejetant sans choix et ce qui fut scandale et ce qui parut être célébrité. De tout ce bruit passé, où pourtant les passions d'une époque ont pris part, il demeure à peine quelques volumes, devenus rares à force d'être méprisés, pour occuper, bien inutilement sans doute, une fantaisie de travail et d'étude. Car à quoi bon, me demanderez-vous, aller si loin chercher des médiocrités tracassières et des réputations avortées?

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