SUR LES MÉMOIRES
[ Nouvelle collection des Mémoires. 2c série, tome vu. |
Lorsque le duc de Sully, dans le long chagrin d'une vieillesse inutile, ramassait à loisir les souvenirs d'un règne où il avait eu si grande place, il écrivait bien véritablement des Mémoires. Il était tout à fait dans les conditions du genre; il avait la préoccupation personnelle, le regret, la rancune, peu de ménagements à garder, entière facilité d'exagération, de blâme, de vanterie, suivant l'intérêt toujours dominant de sa propre gloire, entée fort habilement sur celle
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de son maître. Il n'en a pas été ainsi d'un autre ministre qui, quatorze ans après la retraite du surintendant, vint mettre un terme à ce qu'on pourrait appeler l'anarchie du pouvoir absolu. Richelieu ne survécut pas à son autorité. Il mourut en pleine possession de ia puissance qu'il exerçait sur le royaume et sur son roi. Pour lui, il n'y eut pas d'autre passé que celui qui avait précédé son administration. Jusqu'au dernier jour de sa vie, le présent fut à lui, soumis à sa volonté forte et active. Dès lors on pourrait croire, et il se trouverait aisément une phrase pour dire, qu'il ne fut jamais en posture d'écrire ce qu'il avait fait, ce qu'il faisait encore en mourant.
Or? ce qui serait une déduction parfaitement logique, se trouverait , comme il se voit souvent, un fait complètement faux. Il est certain, au contraire, que cet infatigable esprit, logé parla Providence dans un corps faible et délicat, ne se contentait pas de l'immense travail des affaires, et n'avait pas sa pensée seulement fixée sur le monde de son temps qu'il embrassait tout entier, mais qu'il songeait aussi à l'avenir de sa renommée, et s'occupait, avec un soin jaloux, de la figure que les actions de son ministère* nous al-
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lions dire de son règne, pourraient avoir dans l'histoire. Cette vérité n'était pourtant pas difficile à découvrir; car on en trouvait l'indication dans plus d'un livre contemporain du cardinal. Dès l'année 1635, quand son autorité n'avait duré encore que dix ou onze ans, comme s'il eût craint déjà, soit l'oubli., soit la disgrâce, il s'empressait de faire enregistrer ses actes, et de marquer le point du progrès où il était parvenu, dans un ouvrage que l'auteur, Scipion Bupleix, passait pour avoir écrit sur* ses mémoires ou par son ordre; ainsi du moins Fin-folio de l'hisloriographe était-il annoncé, attendu, jugé parles curieux et les habiles. Dans le même temps il faisait recueillir, par Paul Hay du Châtelet, tous les pamphlets publiés pour la défense du gouvernement contre les libelles venus de Flandre ou d'Espagne, et cette collection, imprimée avec luxe, avait en tète un « Discours d'État '» qui formait une apologie générale de toute sa conduite. La part directe du cardinal dans la rédaction de l'un et de l'autre volume ne saurait être bien appréciée. Cependant, comme Richelieu se piquait d'éloquence et de bon style, comme on sait qu'il trouvait du temps pour faire des plans de comédie, pour ajuster des, scènes et corriger des
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vers, on peut penser qu'il ne laissait pas circuler dans les mains du public les pages auxquelles il avait confié la défense de sa réputation, sans y mettre du sien. Le cardinal se plaisait d'ailleurs singulièrement à la dispute de plume où il croyait toujours avoir l'avantage, et, quoique ce goût soit assez suspect chez les gens qui ont pouvoir de punir, il est juste de remarquer qu'on ne trouve, sous son administration, aucunecondamnation pour offenses par la voie de la presse. Les délits pourtant ne manquaient pas ; mais les châtiments de Richelieu frappaient plus haut.
La même attention à ne rien perdre de ce qu'il faisait paraît encore aussi clairement dans i établissement delà 8 Gazette de France, » fondée en 1631 par un protégé du cardinal, et dés lors placée sous sa direction. Outre ce premier de nos journaux, dont la postérité s'est multipliée si fort, il existait alors, depuis 1610, un recueil annuel de faits et de documents intitulé le « Mercure français , » qui n'a rien de commun , par parenthèse, avec le « Mercure de France, » et de qui descend en droite ligne « l'Annuaire a historique » de nos jours. Cette compilation, bien que déjà suffisamment laudative, ne parut pas au cardinal lui appartenir assez. En 1639, la
vingt-unième continuation du recueil, ! qui s'ap* pliquait aux années 1635, 1636 et 1637, parut chez un autre libraire que celui qui avait publié les vingt premiers volumes j et l'année suivante < le rédacteur nouveau se nomma aux lecteurs. C'était encore l'infatigable auteur de la a Gâte zette,» Théophraste Renaudot, qui s'était emparé de cette autre publicité au profit de soit maître.
Tout cela pourtant , même eh y joignant « l'Histoire enrichie de réflexions politiques » qu'écrivait dans le même temps , au fond de son cabinet, sur le « Ministère de Richelieu, *> le père Vialart, supérieur des Feuillants, lequel y gagna un évêché ; tout cela* disoris-nous* lie pouvait s'appeler justement l'œuvre du cardinal* pas plus que ne l'étaient en effet les tragédies des cinq auteurs, auxquels il fournissait hn salaire, des sujets, des avis* une scène* des approbateurs, et , malheureusement, des vers. Mais il y avait d'autres preuves pour établir que, dans le service intime de rédaction placé auprès de lui, se préparait un document plus entier , plus pet Soritteï. Les matériaux trahissaient en quelque sorte Fotivrage. C'était bien en effet pour être employé par le cardinal au récit des premières années de
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la régence, que le maréchal d'Estrées, mêlé, sous le nom de marquis de Cœuvres, à toutes les intrigues de ce temps, avait k écrit en cinq ou « six jours)) le sommaire des événements remarquables arrivés depuis la mort de Henri IV jusqu'à celle du maréchal d'Ancre. C'était aussi pour la même destination qu'un agent plus obscur de cabales , un confident du connétable de Luynes , Déageant , recueillait ses souvenirs , dans une chambre de la Bastille où le cardinal l'avait fait mettre, et payait de cette monnaie sa rançon.
Cependant le cardinal de Richelieu était mort sans avoir passé par les jours de repos. Il était entré dans sa tombe, tenant encore en main la plus grande autorité qu'un sujet de roi eût jamais possédée. Il n'avait donc pu ni achever sa propre histoire, ni apercevoir le moment où les hommes d'action se recueillent pour paraître devant la postérité. Son travail commencé, dont tous les gens approchant de la cour savaient bien l'existence, était sans doute ce qu'il y avait de moins important pour la duchesse d'Aiguillon , principale héritière du ministre, dans la succession de son oncle. D'ailleurs le temps n'était pas favorable pour publier un texte, où bien des
gens, alors pourvus de la puissance, pouvaient se trouver offensés. Quoiqu'il n'y eût pas, à proprement parler, de réaction violente contre la mémoire du cardinal , il y avait pourtant une disposition complaisante pour beaucoup de choses et de personnes qu'il avait assez rudement traitées. Le livre dont nous avons parlé, celui du père Vialarl, en fit l'épreuve. L'auteur, après avoir été récompensé de sa bonne volonté par le siège épiscopal d'Avranches, était mort en 1644, sans avoir achevé son ouvrage. Un libraire le fit imprimer en 1649, et répandit adroitement le bruit que le manuscrit lui en était venu du portefeuille le plus secret du cardinal. Le parlement, qui était en veine d'opposition contre les ministres, se saisit de ce livre, que la duchesse d'Aiguillon s'empressa de désavouer, et, par arrêt du \ 1 mai 1650, il en ordonna la suppression. Ce qui fit qu'il en fut publié huit éditions successives.
11 n'y avait donc pas moyen d'exposer à pareil risque l'œuvre môme du ministre défunt, et les précieux cahiers restèrent ensevelis dans une obscurité prudente ou dans un oubli dédaigneux. Toutefois ii s'en était détaché une partie, confiée à l'historiographe de France Eudes de Mezerav,
qui commença par être pamphlétaire sous les ordres du cardinal. On n'a pu savoir quand, par qui et pourquoi cette communication avait eu lieu, toutes les conjectures émises sur ce point ayant toujours élé repoussantes d'absurdité. La grande Histoire de cet écrivain, publiée en 1643, 1646 et 1651 , finissait à la paix de Venin s (1598); l'Abrégé chronologique, qui fut, sans aucun doute, composé plus tard, vers 1665, n'allait pas plus loin que la mort de Henri IV. La pensée et l'espoir de continuer, soit l'un, soit l'autre, et d'y employer le document emprunté au cabinet du cardinal; devaient donc être fort loin de l'exécution quand Richelieu mourut (1642), et il n'est guère probable que celui-ci eût fourni légèrement des matériaux, tirés de son propre fonds, pour une destination aussi incertaine.
Quoiqu'il en soit, Mezeray avait en sa possession un manuscrit pour servir à l'histoire des premières années du règne de Louis XIII. Après sa mort, advenue l'an 1683, ce manuscrit fut remis à la bibliothèque du roi, où Daniel de la Roque (qui a publié en 1723 la vie de Mezeray) put le parcourir. Plus tard, il disparut de ce dépôt pour reparaître i mpri mé ( 1 730) par les presses d'Amsterdam, sous le titre de « l'Histoire de la
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i Mère et du Fils. » Comme il y avait assurément une soustraction à confesser dans cette restitution faite au public, l'éditeur ne se déclarait pas. Il en agissait môme assez lestement avec le biographe de Mezeray, qui peut-être lui avait indiqué sa proie. Mais il désignait , sans hésiter, pour auteur de l'ouvrage, celui dans les papiers duquel on l'avait trouvé, encore bien qu'il fût forcé de n'y reconnaître ni son style, ni sa manière, ni son esprit, ni son jugement. Malgré {'habitude où l'on est chez nous de croire iout ce qui s'annonce hardiment dans un prospectus ou dans une préface, il s'éleva cependant quelques doutes sur la paternité imputée à Mezeray. Et de fait, il fallait, pour s'y prêter, commencer par démentir la forme même du récit, placé presque tout entier dans la bouche d'Armand de Richelieu, évêque de Luçon, dont le rédacteur aurait voulu ainsi jouer le personnage, ce qui eût été vraiment par trop hardi. Ensuite, le langage appartenait évidemment à une époque plus ancienne que celle où Mezeray avait écrit ses livres. Pour lui attribuer celui-ci, il fallait de toute nécessité, ou faire remonter ce travail aux premières années de sa jeunesse , ce que toutes les circonstances repoussaient, ou supposer, de sa
part, un effort continu d'imitation, auquel un écrivain, qui avait assez bonne opinion de lui , aurait difficilement pu se soumettre. Bref, il était beaucoup plus naturel de reconnaître comme auteur du livre celui qui s'y nommait à chaque page, que celui dont un i éditeur inconnu avait inscrit le nom sur le titre.
La seule objection peut-être qu'il y eût à faire contre cette restitution était l'espèce d'incompatibilité, alléguée par quelques-uns, entre les vastes occupations d'un ministre et la chétive besogne d'un historien. Bien des gens auraient cru rabaisser le génie de Richelieu en se l'imaginant courbé sur le papier, dans l'occupation de polir des phrases, d'arrondir des périodes et de peser des épithètes. Or, c'était là encore une complète erreur. Richelieu se croyait assez sûr d'être grand seigneur et grand homme d'état, pour aspirer surtout avec obstination à la gloire, qu'on pouvait lui contester, de grand écrivain et de grand orateur. Bans tout ce qu'il a laissé de lettres, de relations, de rapports, d'instructions, on trouve une attention délicate pour l'arrangement des mots, une recherche de la pompe et des figures , une certaine coquetterie de style, qui sentent l'homme de lettres et le
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bel esprit. Aussi cette qualité fut-elle toujours en grand honneur auprès de lui. Cet homme fier de son pouvoir et de son rang , qui ne cédait qu'aux rois , et encore pour leur imposer ses volontés, qui refusait les avances de simple politesse aux princes du sang et aux princes souverains, traitait sur le pied d'une respectueuse égalité les écrivains de profession. Les personnages qu'il admettait à lui parler la tête couverte, qu'il faisait asseoir dans un fauteuil, dont il voulait être salué par le terme de civilité le plus vulgaire , n'étaient ni le prince de Condé, ni le duc de Saxe-Weimar, mais bien Gombauld ou Desmare ts.
L'Histoire de la mère et du fils avait pourtant fait son chemin dans le monde, où elle se répandit beaucoup; car il y en eut deux nouvelles éditions en 1743. Mais elle ne fut pas appréciée comme elle devait l'être , parce qu'on refusait de se mettre au point de vue d'où on pouvait bien la juger. Le dix-huitième siècle, il faut le répéter quand on l'a dit, n'aimait pas les livres à étudier; il voulait des livres à lire, faciles, élégants, agréablement écrits. Voltaire lui-même, qui eût tiré si grand parti d'un tel document si le petit-neveu du cardinal le lui avait confidem-
ment prêté, ne se donna pas même la peine de le lire en entier, et le frappa, dès les premières feuilles , d'un de ces mépris capricieux qu'il défendait ensuite avec tant d'esprit. L'origine que l'erreur commune donnait à ce livre ne lui parut pas mériter l'honneur d'un doute, tant la chose en elle-même valait peu. Ce fut pour lui un mauvais ouvrage de Mezeray, et rien de plus. Mais, par un hasard singulier, une autre dispute, dans laquelle il s'engagea presque en même temps, contribua surtout à faire retrouver le véritable auteur et le complément, bien autrement important, de ce morceau qu'il dédaignait. Il lui avait pris envie de contester l'authenticité du ce Testament politique du cardinal de Richece lieu, » depuis plus de cinquante ans (1688) imprimé en Hollande. Un savant académicien, Foncemagne, entreprit de soutenir l'assertion du premier éditeur. Contre un jouteur pareil, si fécond en ressources de plaisanterie, échappant sans cesse à l'argument par la dérision , à la démonstration par l'épigramme, il fallait avoir plus de vingt fois raison et se munir de toutes pièces. Foncemagne, sentant que la discussion l'écrasait, se mit à la poursuite des témoignages. Ce débat avait lieu en 1750, et ici commence un
voyage de découverte tout aussi curieux, selon nous, que celui qui a pour but la recherche de terres nouvelles.
Nous savons assez que Christophe Colomb ne demandait qu'un passage plus court vers le monde ancien pris à revers, lorsque son heureuse obstination le conduisit aux premières limites de cet autre monde dont il n'avait pas soupçonné l'existence. Foncemagne aussi, dans sa navigation poudreuse à travers les archives, voulait seulement atteindre l'objet dont il était préoccupé, c'est-à-dire, un texte du <c Testament « politique, » portant les traces de la main du cardinal. Après quatre ans de tentatives inutiles, en 1754, il crîa également « terre » en apercevant quelque chose qui lui parut être ce qu'il avait dans la pensée. Mais, au lieu d'un manuscrit dont les copies imprimées étaient dans toutes les mains, il vit se déployer un livre de grande étendue, que nul compositeur d'imprimerie n'avait jamais visité. Il ne cherchait qu'un cahier de mince épaisseur, il se heurta contre huit gros volumes in-folio. Ces huit volumes « reliés en « veau , portant au dos en caractères imprimés,
« HISTOIRE DU CARDINAL DE RICHELIEU, éciïtS de
« la main d'un copiste, mais remplis de correc-
« tions marginales ou interlinéaires où l'on pouce vait reconnaître l'écriture du cardinal, » n'étaient pas moins que le texte des Mémoires de ce ministre, rédigés par ses ordres, devant lui, sous sa dictée, d'où l'on avait extrait la première partie, remise à Mezeray, et qui, depuis la mort de Richelieu, étaient restés, d'abord chez sa nièce, puis chez l'héritière de sa nièce, et enfin, depuis environ cinquante ans, là où Foncemagne les trouva : car la circonstance la plus amusante de cette découverte était qu'il n'avait pas été permis à l'heureux voyageur de désigner en aucune façon la région où il avait abordé. Les naturels du lieu étaient gens défiants à l'excès. Ils lui avaient bien permis de contempler leurs richesses, d'en compter et d'en étiqueter les masses, d'en prendre même un faible échantillon (six pages publiées par lui en 1765); mais sur tout le reste, on lui avait imposé la loi d'un respectueux silence. Les Mémoires de Richelieu existaient; ils avaient huit volumes; ils contenaient l'histoire du règne de Louis XIII, depuis 1610 jusqu'à la fin de 1638; ils finissaient à la naissance du dauphin, et le fragment qu'il avait eu la permission d'emporter traitait de cet heureux événement. Le public ne devait pas en savoir plus : aussi fut-on assez
longtemps sans en apprendre davantage. Mais quinze ans plus tard, en 1769, un autre savant toucha au même rivage et vit les mêmes trésors. Dans l'intervalle, les indigènes s'étaient apprivoisés au point de souffrir que ce second voyageur, Fontette, indiquât positivement le degré de latitude où la trace de son prédécesseur l'avait guidé. Il fut connu alors que les Mémoires de Richelieu étaient situés à Paris, dans le donjon au-dessus de la chapelle du vieux Louvre, sous la garde d'un commis de la diplomatie, qui n'en laissa plus approcher personne.
Beaucoup d'années, et tous les événements d'une révolution profonde passèrent sur ce fait, qu'il eût été fort excusable d'oublier. Quand, après la Restauration, la mode revint de continuer les fouilles historiques, on se demanda ce que pouvaient être devenus ces inaccessibles documents, conservés avec tant de soin par l'ancienne monarchie pour qu'il n'en fût fait aucun usage. Les Mémoires de Richelieu avaient-ils péri avec tant d'autres pièces,, par le pillage, par le feu, par le trafic? On fit des démarches, on impatienta les commis, et à la fin, un demi-siècle s'étant écoulé depuis la dernière nouvelle qu'en
avait eue le monde savant, le manuscrit se re-
trouva entier, avec sa reliure, ses armoiries et ses étiquettes . dans le même dépôt où il avait été deux fois aperçu, et qui seulement avait changé de place ; tant on est à l'abri au fond d'un ministère. M. Petitoten sollicita la communication pour le copier et l'insérer dans sa collection des Mémoires sur l'histoire de France. Malgré les changements survenus dans la forme du gouvernement de notre pays, une prétention aussi ambitieuse révolta encore la vieille tradition des bureaux, et il fallut, de la part de cet éditeur, une constance vraiment héroïque pour en triompher. Par une singularité fort remarquable, un héritier du nom de Richelieu, alors assez près du pouvoir, n'eut pas, malgré toute sa bonne volonté, le crédit suffisant pour obtenir que l'œuvre de son grand- oncle sortît des secrets de l'état et allât jusqu'au public; ce fut un héritier du nom de Montmorency qui laissa lire dans ce livre où sa maison trouvait une page sanglante. Fermé en 1638, il se rouvrit pour tout le monde en
[Revue de Paris. — Juillet i833. ]
Nous pourrions suivre aisément ici le rapprochement que nous avons déjà indiqué, à l'occasion du poëte Théophile, entre les événements littéraires et les faits politiques de l'histoire. Théophile, comme nous l'avons vu, appartient au temps du maréchal d'Ancre et du connétable de Luynes, temps de dissipation, de désordre, de mutinerie, où il n'y avait ni passion, ni docilité, ni volonté de repos, ni puissance d'action; temps d'avortement en tout genre, pour l'esprit comme pour l'ambition. Le pouvoir se rétablit bientôt en la personne de R.chelieu, pendant que la suite du progrès dans les lettres se retrouve chez Balzac. Écrivain sévère et réglé, as-
pirant dés les premiers pas à commander et à conduire, réformateur du langage, mais réformateur soumis lui-même à des lois et à des mo dèles, homme de raison exacte plus que d'imagination hardie, capable de travailler à loisir l'expression sans être emporté par la pensée \ tel fut celui qui sut imposer à ses contemporains ses formes d'élocution, qui fut proclamé par eux le maître en l'art d écrire, à qui les auteurs les plus purs du siècle de Louis XIV se reconnaissaient obligés d'une partie de leur style. Et encore bien que, dans nos jugements superbes, il y ait peu d'estime pour les gens qui n'agrandissent pas l'horizon de l'intelligence, qui ne découvrent pas un monde nouveau de sentiments et d'idées,, ainsi que cela se voit parmi nous tous les jours, il ne faut pas trop dédaigner les premiers ouvriers, les utiles préparateurs de cette langue, avec laquelle nous faisons nos romans et nos discours.
Jean-Louis Guez, né dans la ville d'Angoulême (1594), n'appartenait pas à cette illustre famille de Balsac, où la maîtresse de Charles IX trouva un mari, et qui fournit une maîtresse à Henri IV. Le comte d'Entragues , gouverneur d'Orléans, celui qui épousa Marie Touchet et qui
en eut la marquise de Verneuil, l'aurait renié pour son parent. Il prit son nom d'un village situé sur le bord de la Charente, où son père, Guillaume , honnête gentilhomme du pays de Languedoc, avait fait construire un château. Avec ce nom, qui sonnait assez noblement, une suffisante provision d'étude, et la protection du duc d'Épernon, son parrain, le jeune Gascon partit de bonne heure pour voir le monde. En ce temps, il n'était fils de bonne mère qui ne visitât volontiers la Hollande, pays nouvellement sorti des eaux par un effort de la liberté, soit pour y faire son apprentissage de la guerre, soit pour y fréquenter les savants ; car c'était en même temps le lieu où l'on se battait le mieux, et celui où l'on écrivait le plus. Comme il y avait alors trêve entre les Espagnols et les Provinces- Unies, ce n'était pas le prince Maurice de Nassau que Balzac allait chercher, mais bien le docte Baudius. C'était en 1612, et il avait alors dix-huit ipiis. A cet âge, on ne choisit pas ses sujets, ses opinions, ses principes, avec le calcul et la prudence d'un homme qui veut arranger sa vie : on se jette sur tout ce qui prête à l'argument et à la phrase. Balzac se trouvait en pays révolté, sous un professeur hérétique; il essaya son talent par
quelques pages d'enthousiasme en faveur de l'insurrection et de la réforme. Ce « Discours police tique d'un gentilhomme français » obtint un succès très- flatteur; Balzac s'en fit honneur à Leyde et l'oublia facilement en France. Mais il lui arriva, pour s'être épris de la liberté, la même mésaventure qu'à Jean-Jacques Rousseau pour avoir attesté un miracle; quand il eut de la réputation, partant des ennemis, on s'avisa de déterrer ce méfait de sa jeunesse, et telle était alors la simplicité des gens qu'il fut tout étourdi de cette découverte.
Après avoir demeuré quelque temps sur le sol de l'indépendance et de la controverse, Balzac revint auprès de son père, à la cour du duc d'Épernon : car ainsi pouvait- on appeler la maison que tenait à Angoulême ce favori de Henri III, seigneur puissant et suspect sous Henri IV, protecteur de la régence dont s'était saisie à propos Marie de Médicis. Guillaume Guez avait une grande part dans la confiance du duc, auquel 41 * avait donné de bons conseils en ses fâcheuses affaires. Son fils s'attacha plus particulièrement au jeune Louis de Nogaret, élevé pour l'église, c'est-à-dire pour la prélature et la pourpre romaine : ils étaient à peu près du même âge, tous
deux instruits par les jésuites, tous deux aimant le beau langage; l'un, c'était le futur cardinal, beaucoup plus belliqueux que l'autre, qui, s'il faut en croire les médisants, s'en remettait volontiers à l'épée d'un compagnon pour venger ses propres injures.
Ce fut à la suite de Louis, alors archevêque de Toulouse, que Bslzac fit son premier, son unique exploit de guerre, véritable entreprise d'Amadis, comme il l'appelle lui-même, et qui vaut bien qu'on la raconte. Il y avait alors (1618) une reine enfermée dans un château ; elle se nommait Marie de Médicis : celui qui la retenait prisonnière était le roi Louis XÏIÏ, qui, tout exprès pour voir comment son fauconnier gouvernerait le rovaume de France, avait fait bravement assassiner le favori de sa mère; cette prison était le château de Blois. Marie s'ennuyait fort de voir couler la Loire aux pieds des murs dont elle ne pouvait sortir, et demandait partout un libérateur. Comme elle avait obligé beaucoup de monde, princes, seigneurs, officiers de la couronne, elle ne trouva personne qui voulût risquer sa tête pour lui rendre service ; heureusement elle avait été ingrate envers un ami, elle eut recours à lui dans sa disgrâce.
Le duc d'Épernon était alors à Metz, dans son royaume d'Austrasie, comme disaient les envieux; si on avait voulu l'en faire déloger, ce n'eût pas été chose facile. Mais le roi désirait qu'il y restât, et le duc, au contraire, avait besoin de se mettre aux champs pour accomplir son aventure; donc il résolut de partir malgré les ordres formels qui le retenaient en son gouvernement. Comme il s'agissait de désobéir avec civilité, et de formuler en termes soumis une résolution offensante, l'archevêque de Toulouse, qui servait d'aide-de-camp à son père, chargea Balzac de la dépêche pendant qu'il préparait luimême l'expédition. Balzac écrivit une lettre (janvier 1619} où le duc d'Épernon exprimait le plus poliment du monde la volonté d'en faire à sa tête, et de ne pas attendre le congé qu'il demandait. Le courrier parti, on se mit en route, l'archevêque conduisant la marche, Balzac chevauchant comme les autres. Après seize jours d'un voyage fait à petites journées, le duc crut pouvoir annoncer au roi son départ, et Balzac fut encore prié de donner à cet avis le meilleur tour qu'il pourrait ; il y a^ait toute une guerre civile dans ces deux missives, et c'était une belle application du genre épistolaire.
BALZAC. â97
En allant ainsi on arrivait dans l'Angoumois, on y trouvait ses amis, et on s'avançait à travers le pays vers le lieu où gémissait la princesse captive, tout comme si ces provinces n'eussent pas appartenu au roi de France. La permission de quitter Metz arriva au duc quand il était à quinze lieues de Elois. Bientôt un carrosse, escorté par l'archevêque de Toulouse, roula pendant la nuit (23 février) sur la route de Loches; la reine-mére était descendue de sa chambre par la croisée, à l'aide d'une échelle ; on l'avait glissée le long des remparts, empaquetée dans un manteau, et suspendue par une corde. Maintenant elle était saine et saine sous la garde du duc d'Épernon, qui la conduisit en triomphe dans sa ville d'Angoulême, et ce fut dans la maison du père de Balzac qu'elle se plut à demeurer.
Voilà sans doute un brillant commencement de fortune pour qui aurait voulu en suivre les chances. Mais Balzac avait reçu de la nature un de ces tempéraments tièdes qui préservent de l'ambition. Assuré d'un honnête revenu, il s'était fait à lui-même sa part de gloire parmi les hommes. La supériorité à laquelle il aspirait, c'était celle du beau style, de la période harmonieuse, du langage choisi, de la dissertation
élégante et fleurie; et, quoique ces choses-là fussent estimées dès lors pour ce qu'elles valent, elles ne menaient pas encore aux premières dignités de l'état. C'est dans cette position que le trouva Richelieu, évêque de Luçon, lorsqu'il vint à Angoulême. Richelieu avait à se relever d'une disgrâce : il s'était une fois engagé en mauvais chemin ; il s'agissait de réparer cette faute par un de ces bons offices que ne savent pas rendre les gens trop scrupuleux. 11 arrivait donc, serviteur appelé par la reine, et secrètement autorisé par le roi, pour étouffer en sa naissance ce nouveau sujet de trouble. Son rôle était de flatter tout le monde; il ne manqua pas de remarquer dans la foule le jeune rédacteur de dépêches. Dans son exil d'Avignon, il avait lu quelque chose de lui, « je ne sais quoi, » dit naïvement Balzac. « qui lui avait singulièrement chatouillé l'es- « prit. » Il le dénonça publiquement comme un prodige de talent, comme un homme extraordinaire, auquel il faudrait faire du bien dès qu'on le pourrait, et qui ne méritait pas moins qu'une abbaye de dix mille livres de rente. Balzac ajoute qu'à Rome on lui aurait prêté de l'argent làdessus.
C'est de Rome moderne qu'il parle ainsi, et il
paraît que Balzac fut curieux de voir cette capi taie de la chrétienté, où l'on augurait si favora blement des gens habiles. 11 y était en 1621 lorsque l'archevêque de Toulouse, son patron fut préféré à l'évêque deLuçon, son admirateur pour le chapeau de cardinal; il lui écrivit pour le féliciter de cet honneur qui devait lui être bien précieux, puisqu'il allait « lui faire quitter le a deuil en ses habits pour prendre la couleur « des roses. » Ensuite il invita le nouveau cardinal à venir passer en Italie un de ces doux hivers qui sont réservés à cette contrée. Il lui remontrait de plus l'avantage qu'il y avait à s'absenter quelque temps de son pays : « Pour « peu que vous demeuriez ici, lui disait-il, vous k aurez le plaisir de voir changer la France cinq « ou six fois; à votre retour, il n'y aura plus « rien de reconnaissable ; ce ne seront plus les « hommes que vous y aurez laissés, ce seront a les affaires d'un autre royaume. » Du reste le beau climat de Rome ne lui avait pas fourni d'utiles inspirations. Il en jouissait avec tout le bonheur de la paresse, ne s'occupant qu'à écrire, par-ci par là, quelques-unes de ces lettres qu'on montrait déjà aux connaisseurs, et qui répandaient son nom dans le monde des beaux esprits ;
heureux déjà, à vingt-six ans, d'avoir sa mauvaise santé pour excuse, et de pouvoir refuser honnêtement les chefs-d'œuvre qu'on attendait de lui. Tout ce qu'il savait faire, lorsque le cardinal lui envoyait de l'argent, c'était de l'en remercier par quelques pages ingénieuses, où il lui racontait « sa vie toute pleine de mollesse, « ses longs sommeils caressés par la douce tem- « pête des éventails, l'air de sa chambre renou- (( vêlé sans cesse par des parfums différents, ses « rêveries sous des bosquets d'orangers et au « murmure de douze fontaines, ses promenades « sans fatigue, abritées par un bon carrosse, « ses repas délicats où il avait soin de ne choisir (c jamais que des oiseaux engraissés de sucre. » C'était là ce qu'il appelait faire sa charge de résident d'un cardinal auprès du saint-père.
Parfois cependant il se décidait à traiter, dans sa correspondance, le grave sujet de la politique ; mais il la voyait partout avec tant de confiance dans le succès, avec un optimisme si complaisant; il faisait si facile marché des obstacles, et se reposait tellement en la Providence, qui ne manque jamais aux bons desseins, que c'était encore ne pas sortir de sa béatitude, il n'est guère besoin de dire que son affection était pour
le parti catholique, pour le parti du duc d'Épernon. Aussi montrait-il volontiers tous les projets des huguenots s'en allant en fumée, leurs chefs tombant dans le ridicule, leurs alliés du dehors réduits au néant, le roi Jacques d'Angleterre prêt à reconnaître le pape, l'hérésie sur le point d'une ruine totale; après quoi l'Europe jouirait d'une paix sans fin, et la guerre serait pour toujours exilée chez le Turc ou le roi de Perse. Il semblait avoir deviné, deux siècles à l'avance, le journal ministériel.
Revenu en France (1622), Balzac continua sa libre profession d'épistolier, adressant des félicitations aux heureux, des consolations aux affligés, donnant son avis sur les affaires publiques, fournissant un détail exact de ses maladies et de ses plaisirs, se jouant agréablement sur quelques sujets de fantaisie, toujours en commerce avec les grands ou les habiles; el travaillant si artistement sa phrase, donnant à sa pensée un tour si gracieux ou si imprévu, arrondissant avec tant de soin sa période, faisant une telle recherche des mots qui devaient être acceptés dans la langue polie et concourir à l'éloquence, que c'était vraiment plaisir de réciter, de transcrire, de colporter ses lettres. Les gens de cour procla-
mèrent qu'il avait retrouvé cet art des orateurs anciens, après lequel on courait vainement, et les savants ne demandèrent pas mieux que de le croire. Le cardinal de Richelieu, qui, tout en établissant peu à peu son crédit dans le conseil, se piquait aussi de bien dire et de bien juger, voulut lui donner une attestation du mérite qu'il avait reconnu en lui. « Les conceptions de vos « lettres, lui écrivit-il, sont fortes et aussi éloi- « gnées des imaginations ordinaires qu'elles « sont conformes au sens commun de ceux qui « ont le jugement relevé. La diction en est pure, ce les paroles autant choisies qu'elles le peuvent ce être pour n'avoir rien d'affecté, le sens clair et « net, les périodes accomplies dans tous leurs « nombres. » Balzac se déclara plus glorieux d'un tel éloge que si on lui avait érigé mille statues. Peut-être s'imagina-t-il aussi que l'abbaye de dix mille livres n'était pas loin.
Cette existence de si bon goût, qui sentait si bien son gentilhomme, qui ne tenait en rien à la condition d'auteur patenté, ayant enseigne et comptoir, n'avait encore excité que d'obscures jalousies», lorsque Balzac consentit à rassembler en deux volumes, à faire imprimer et vendre, ni plus ni moins qu'un roman ou un poème épique,
ces précieuses confidences de son talent, répandues jusque-là entre des mains amies, qui ne les montraient que pour s'en faire gloire (1624). Le public, charmé d'être admis, pour son argent, dans un commerce de bonne compagnie, se jela avidement sur ce recueil, dont il fallut multiplier et grossir les éditions. La ville devint alors l'écho de la cour, et répéta les mêmes acclamations d'enthousiasme. Mais les écrivains de profession, les poètes , les romanciers, les traducteurs , commentateurs , compilateurs et autres gens de métier , établis dans la grande halle aux lettres de Paris, se mirent à déchirer ce nouveau venu, qui arrivait de meilleur lieu, qui se présentait avec une réputation toute faite dans les cercles raffinés, qui s'annonçait par un brevet de supériorité signé d'un cardinal, et avec l'escorte de plusieurs sonnets rimes à sa louange. De plus, comme ni le pays où il était né, ni l'état auquel il s'était voué, n'avaient pu lui apprendre la modestie, il parlait de lui souvent dans ses lettres avec une satisfaction naïve, une sécurité, un applaudissement de soi-même, qui n'irritaient pas légèrement ses rivaux. Alors la critique commença pour cette célébrité, qui n'avait encore connu que la douceur des éloges.
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Elle fut âpre, mordante, acharnée; elle prit toutes les formes, depuis ia discussion pédante jusqu'à la grotesque parodie. Les uns, simples éplucheurs de phrases, s'attachaient minutieusement aux mots et aux tournures ; les autres, plus savants, fouillaient dans ies livres anciens, pour le convaincre d'avoir mis à contribution cent volumes en écrivant une lettre; d'autres, moins charitables encore, dois-je dire que c'étaient des gens d'église ? s'en prenaient à quelques plaisanteries trop libres, à quelques figures un peu forcées, pour accuser l'écrivain d'être sans respect pour les choses sacrées, de prêcher l'athéisme et le libertinage. Il y eut encore des bouffons qui, par un art conservé jusqu'à nos jours, s'amusèrent à mettre dans la bouche des personnages ridicules d'une comédie ou d'un roman, quelques lambeaux du célèbre auteur, lesquels, ôtésdeleur place, appliqués à d'autres sujets, accompagnés de folles circonstances et de discours extravagants , faisaient pâmer de rire les plus sérieux. Ce qu'il y eut de pire pour Balzac dans ce soulèvement général des amourspropres, ce fut un cri de rage parti d'une prison, 11 avait eu le tort de désigner outrageusement un poète malheureux, brûlé une fois en effigie,
menacé du même traitement en sa personne. C'était là une vilaine action, et il n'est pas mal que le talent lui-même soit puni de ses lâchetés. Théophile écrivit contre lui une lettre terrible. Non content de lui contester noblesse, vertu, probité, courage, tout ce qui relève les hommes, il alla jusqu'à lui refuser l'honneur de faillir comme eux.
A part cette furieuse invective, tout ce bruit de critique ne pouvait grandement désobliger l'écrivain favori des nobles assemblées. Il y a toujours pour un auteur du plaisir à perdre son repos, à occuper de lui tout un monde, à voir son nom balloté dans les disputes. C'est un malheur, dit-on, qui n'arrive pas aux gens médiocres. Les querelles continuèrent donc, six années durant, sur le mérite de ses lettres. Les couvents y prirent part -, les gentilshommes s'en mêlèrent. Il y eut des livres sans nombre, et jusqu'à des coups d'épée, au profit des deux partis. Le public apprenait chaque jour qu'on venait de découvrir dans ces pages imprimées d'horribles cacozèles, de coupables catachrèses et autres choses épouvantables, « que bien des gens prête naient pour des monstres d'Afrique. » Pendant
tout ce temps, Balzac gardait le silence, laissant
ses amis agir, parler, écrire, ferrailler et le proclamer en face de tous le roi de l'éloquence française. Le peu qu'il écrivit lui-même pour sa défense resta entre les mains de quelques confidents intimes, et pourtant ce fut, sans contredit, son plus bel ouvrage. Si la charité des hommes permettait jamais d'égaler une apologie à une satire, la « Relation à Ménandre » mériterait d'être placée à côté des Provinciales. Pendant qu'on se disputait sur ses lettres, Balzac préparait en secret une œuvre de forme sérieuse, de grave intérêt, qui devait imposer silence à ses détracteurs, et réveiller l'admiration. Le calcul était mauvais. On s'était échauffé pour des bagatelles : le livre important ne remua personne. Ce livre, fruit d'une longue retraite en sa terre de Balzac, travail de réflexion et de loisir, promis longtemps d'avance, contenait tout simplement un panégyrique. Le nouveau Pline avait aussi trouvé son Trajan. « Le Prince , » ainsi s'appelait-il au frontispice, était un portrait surchargé d'ornements, de lieux communs et de dissertations, dont chaque trait, chaque détail, chaque accessoire, laborieusement étudié, se rapportait tout entier à une seule ressemblance. Le Prince, c'était Louis XIII, Louis XIII pris
dans son plus beau jour, à ^l'époque glorieuse de sa vie, quand, vainqueur de la rébellion à La Rochelle, il se préparait à lutter en Italie contre l'influence espagnole. A la distance où nous sommes placés, et même en faisant abstraction de ce dénigrement qui poursuit les personnes royales, ce fils de Henri IV, ce père de Louis XIV, ne nous paraît pas de taille à remplir le cadre d'un grand tableau; et pourtant les trente- deux chapitres du « Prince » étaient consacrés exclusivement à louer des vertus, des actions, des règles de conduite, des succès, des desseins, qui se personnifiaient en cette seule figure. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que, s'il y avait dans tout cela beaucoup de flatterie, au moins n'y trouvaiton pas de fadeur. Ce n'était pas là un éloge dans le goût du sieur de La Serre, composé à grand renfort de dieux et de déesses, et traînant à sa suite tout le bagage mythologique. La morale et la politique en faisaient seules les frais ; et si l'orateur était facile à retrouver dans son héros toutes les qualités d'un grand roi, on doit avouer qu'il était sévère à les choisir. Pour le juger à sa manière, nous dirons qu'il établissait fort bien la dette, mais qu'il en donnait trop aisément quit tance.
Nous avons dit que cet ouvrage n'excita aucune émotion dans le monde littéraire. La Sqrbonne s'en occupa bien un peu, sous le rapport de la doctrine ; mais elle trouva dans l'auteur une docilité qui prévint tout scandale. Les ressentiments arrivèrent d'un autre côté. « Le « Prince » fut brûlé sur terre espagnole, ce qui n'était pas un petit honneur,, et il souleva en France l'indignation d'un parti. Il faut savoir qu'alors (1631) la reine Marie deMédicis était encore prisonnière, et préparait une nouvelle évasion, qui devait l'emmener pour toujours hors du royaume. Cette fois elle avait pour ennemi Richelieu, et le jeune écuyer d'Amadis, qui avait fait jadis la chevauchée de Blois, dédiait ses livres au cardinal, sans grand respect pour son anciennedame. Une lettre, adressée à ce ministre et imprimée à la suite du « Prince, » fit tomber sur l'auteur un de ces libelles que l'abbé Mathieu M orgues produisait sans relâche en faveur de la reine-mère. L'abbé, qui se souciait fort peu de correction et d'élégance, à qui tout était bon pour exprimer la haine, se moqua surtout de la peine que prenait Balzac pour bien écrire, du temps qu'il employait à polir ses phrases, de l'agencement merveilleux qui se trouvait en ses
périodes, et il lui prouva, par son exemple, qu'il n'était besoin ni de savoir ni de travail pour servir à leur gré les passions politiques.
Balzac comprit peut-être alors qu'il n'appartenait pas à un écrivain si soigneux de sa plume, si rangé dans son style., faisant un tel ménage de son talent, curieux seulement de plaire et d'être admiré, qu'il ne lui appartenait pas, disje, de se mêler parmi des intérêts susceptibles, furieux et grossiers dans leur colère. 11 avait eu affaire aux gens de lettres , aux dévots , aux hommes de parti, tous également irritables, et les premiers lui parurent sans doute encore ceux dont il y avait le moins à craindre. ïl savait que ceux-là pardonnent volontiers au mérite, pourvu qu'ils ne le trouvent pas sur leur chemin, qu'il ne fasse pas obstacle à leurs espérances et à leurs cabales ; que même ils l'applaudissent quelquefois de loin. 11 se retira de la cohue, comme un honnête homme qui, s'étant fourré par mégarde dans une bagarre populaire, y aurait vu sa toilette indignement froissée. Il avait un avantage que la fortune accorde rarement aux gens d'esprit, j'entends un patrimoine. Les libraires n'avaient pu faire si bien que, de quatorze éditions de ses lettres, il ne lui fût revenu quelque profit.
Il était encore inscrit au registre des libéralités royales pour une pension mal payée. C'était tout ce qu'il fallait pour vivre dans les champs, à qui n'espérait rien ou ne voulait rien attendre de la cour. Si, comme on le prétend , il avait rêvé d'abord une carrière brillante, s'il s'était cru en passe de devenir évêque, il eut du moins la sagesse de renoncer promptement à ces illusions. L'humeur gasconne a toujours des ressources pour se consoler de ses mécomptes. Lorsqu'il eut dit « qu'il serait obligé de fonder une ab- « baye pour en avoir le bénéfice , » il cessa d'être un candidat désappointé; il redevint le seigneur de Balzac. Il alla donc reprendre dans son château la douce vie de gentilhomme, s'inquiétant surtout de savoir si l'année serait favorable aux récoltes, si Feau était toujours abondante et saine dans son canal, si l'orage épargnait les arbres de ses bois ; se berçant de toutes les molles jouissances que pouvait prendre un malade, passant le temps dans la société de ses livres,, ne paraissant à la ville que lorsqu'il fallait y accompagner l'entrée d'un gouverneur, et continuant son commerce épistolaire avec les grands seigneurs qui avaient du goût, avec les gens de lettres quifavaient de la politesse.
Alors il retrouva dans toute sa pureté cette réputation placée hors du commun qu'il avait un instant compromise dans la foule. Aussitôt qu'il parut s'éloigner , la vogue courut après lui comme une maîtresse capricieuse qui ne veut pas être quittée. Quand le public ne vit plus chez les libraires d'ouvrages nouveaux portant le nom du grand écrivain , ce public qui avait du loisir à occuper, de la passion à dépenser, dont la curiosité était contenue sur d'autres points par une autorité puissante, qui ne trouvait pas chaque jour pour détourner sa pensée quelque nouvelle fantaisie d'agitation , ce public . disons-nous , poursuivit dans sa tente l'Achille boudeur qu'il avait offensé. On sait comment l'art d'écrire devint à cette époque une affaire sérieuse, du moins une de celles que Richelieu permettait de livrer à la discussion. Après avoir fait place nette au pouvoir royal dans l'état, à sa propre autorité dans la cour, le ministre de Louis XIII voulut aussi réprimer l'hérésie du langage et l'ambition des métaphores. Avec cet instinct qui découvre la force partout où il y a quelque lien entre les hommes, lorsqu'il apprit qu'à l'écart du monde, dans une maison obscure, il se formait une réunion d'auteurs ayant pour but de soumettre à
quelques règles le style et la composition, il sentit qu'il y avait là un ressort, et que ce ressort devait être en sa main. Ces modestes travailleurs, qui conspiraient paisiblement pour le bon sens et le beau langage, devinrent donc tout à coup des officiers publics, ayant charge et juridiction, autorisés par le roi, protégés ducardinal,lformant corps dans le royaume, et investis de privilèges personnels, dont le moindre était alors l'exemption de tous guets et gardes, qui vaudrait beaucoup aujourd'hui.
Aussitôt que l'Académie française , sortie de son humble berceau , vouée à l'immortalité par lettres patentes, et recrutée des premiers grands hommes que Ton avait trouvés sous la main, se vit en possession de son titre^ sans attendre qu'il fût Vérifié par le parlement, elle s'occupa de rallier à sa couronne les rayons qui lui manquaient. Le premier de ses choix fut pour un ministre, le second pour un écrivain absent , avec cette différence toutefois que le secrétaire d'état sollicita l'honneur d'être admis dans le corps savant, et que l'auteur fut sollicité d'y entrer : les gens de ce temps-là savaient observer les distances. Balzac fut donc invité à se laisser mettre de l'Académie le jour même où l'on y reçut Servien. Or ce n'était
pas un collaborateur utile qu'on allait chercher en lui; on voulait seulement rendre hommage à une supériorité reconnue et faire profit d'une haute renommée. Aussi ne quitta-t-il pas ses ombrages, ses ruisseaux et ses fleurs, pour venir fournir son contingent au Dictionnaire, prononcer sa harangue et censurer « le Cid. » il pria seulement un de ses amis de lui prêter cinq ou six paroles pour s'acquitter envers l'illustre aréopage dont il faisait partie. Ainsi, dès la naissance de cette compagnie , le plus célèbre de ses membres avait acquis déjà un privilège, que nous aurions pu croire s'être établi par le progrès du temps, celui d'y tenir une place et de ne la remplir jamais. Dès lors aussi Colletet ne manquait pas une séance.
Si la qualité d'académicien n'obligeait pas Balzac à la résidence, à plus forte raison ne se croyait-il pas tenu plus qu'auparavant de mettre des ouvrages en lumière. Ce n'est pas toutefois que sa plume restât inactive, et qu'il s'endormît par trop dans ce qu'il appelait les délices de l'oisiveté. Il n'est pas, au contraire, une seule année de sa vie qui ne soit marquée par quelque témoignage d'étude et de travail ; mais il écrivait pour des lecteurs de son choix , pour des gens
qui devaient longtemps digérer ses manuscrits , longtemps se faire gloire:; de la communication qu'ils en avaient reçue. Ce mode de publication ne permettait pas sans doute des compositions de longue haleine, de ces longs et volumineux chefs-d'œuvre, comme il s'en imprime en tout temps un grand nombre pour la postérité. Mais je ne sais comment il s'est fait que ces lourds bagages se soient toujours perdus en route, et que les réputations les moins chargées soient les seules qui fassent leur chemin. Toute sa fécondité se bornait donc à faire circuler par intervalles de petits traités, de courtes dissertations, des morceaux ayant à peu] près la dimension de ceux qui se débitent dans nos Revues. Chacune de ces productions avait sa destination et son adresse, d'où elles se répandaient ensuite par copies dans les cercles et les ruelles. Pour le public, on s'occupait fort peu de lui, et on le laissait attendre sans pitié à la porte de l'imprimeur.
Les premières lettres de Balzac avaient paru en 1624, « le Prince » en 1631; il fallut les instances d'un père presque centenaire pour obliger son fils à publier en 1645 un volume d'OEuvres diverses, où se trouve cette ce Relation à « Ménandre, » nouvelle alors pour les lecteurs et
vieille de dix-huit ans ; ce fut seulement en 1651 qu'il permit au « Socrate chrétien» de courir les boutiques, et s Aristippe » resta, jusqu'à la fin de sa vie, la jouissance privilégiée de quelques amis.Comme,dansce dernier ouvrage, il est beaucoup question des différentes espèces de mauvais ministres, nous en ferions aujourd'hui trois articles de journal, et tout serait dit; mais Balzac était bien autrement économe de ce qu'il composait avec tant de soin et d'amour. N'ayant pas à servir cette foule qui lit pour avoir lu, ces appétits gloutons et sans délicatesse qui vous dévorent un auteur dans une matinée et demandent encore leur reste, il vivait longtemps sur le succès de quelques pages dont ses lecteurs prenaient et savouraient une à une toutes les beautés, et il entretenait à petit feu sa renommée. D'ailleurs sa correspondance avait toujours la même activité, et les demandes se multipliaient de toutes parts jusqu'à devenir importunes. « Il était, di- (c sait-il, assassiné de civilités ; il se trouvait « souvent en arrière de cent réponses, mais de « réponses faites pour être montrées, pour être « copiées, pour être imprimées ; il en devait à « des têtes couronnées. Il était assiégé aussi de « visiteurs, pleins de respect pour lui et pour
ce messieurs ses livres. » Mais ce sont inconvénients de la gloire dont on a toujours plaisir à se désoler. Il vieillit ainsi dans sa terre, admiré de tous, réconcilié, ce qui vaut encore mieux, avec ceux qu'il avait eus pour ennemis, consulté comme un oracle par les gens de goût, traitant d'égal à égal avec toutes les puissances du siècle, fermant l'oreille aux invitations qui lui étaient faites de revenir à la cour, évitant les querelles, s'éloignant des partis, faisant de bonnes œuvres en même temps que de beaux ouvrages, dotant de sa fortune les deux extrémités de la vie littéraire, les concours académiques et les hôpitaux : heureux enfin comme Voltaire le fut depuis, et plus sage avant soixante ans que Voltaire ne le fut à plus de quatre-vingts ; car il mourut dans sa retraite.