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Au Théâtre-Historique, 15 décembre

2. Othello, traduit en vers par M. Louis de Gramont, 15 avril 1882; Macbeth, traduit en vers par Jules Lacroix, déjà représenté à rOdéon le 10 février 1863, repris le 31 octobre 188^.

un degré|bien supérieur, un interprète de premier ordre qui a triomphé de notre médiocre goût pour les représentations de Shakespeare. Il n'a pas fallu à M. Mounet- Sully, dans cette tentative, moins que le génie de son art; jusqu'à présent, il était soutenu par les œuvres qu'il représentait; cette fois, il a soutenu celle de Shakespeare.

Et encore est-ce bien le vrai Shakespeare qu'Alexandre Dumas et M. Paul Meurice nous ont offert? Est-ce le véritable Hamlet que M. Hounet-Sully nous a montré? Que de suppressions et d'atténuations dans la traduction des uns, si fidèle et si hardie qu'elle voulût être ! Quelle simplification du personnage dans le jeu de l'autre, qui faisait passer la clarté française à travers les brumes épaisses d'un caractère indéfinissable! Malgré tout, la critique et le public manquaient d'enthousiasme : le plus franc des juges du théâtre, M. Francisque îSarcey, déclarait s'être ennuyé; un des plus pénétrants esprits de ce temps, M. Jules Lemaitre, avouait n'avoir pas très bien compris, et, au théâtre, lorsqu'on ne comprend pas très bien, on est tout près de s'ennuyer. Quant au public, il venait, il remplissait la salle^ attiré par le renom de l'acteur principal et les éloges dont le comblait la critique, par l'éclat de la mise en scène, par le prestige de la Comédie-Française; mais j'ai vu de mes yeux, et plusieurs fois, que son intérêt languissait. A cette heure, si Hamlet continue à figurer de loin en loin sur l'affiche, il arrive ceci, que, dans les matinées, le Cid attire une affiuence plus nombreuse.

Je ne vous ai parlé jusqu'ici que des drames de Shakespeare, de ses tragédies, comme elles s'appelaient à Torigine, d'un nom que Voltaire croyait profané par un tel emploi. 11 y a aussi des comédies shakespeariennes, et elles ne diffèrent pas moins de nos comédies que ses tragédies des nôtres. Si je ne vous en ai pas encore parlé, c'est que, pendant longtemps, il n'en fut guère question dans les controverses au sujet de Shakespeare, que leur influence sur notre théâtre fut accidentelle ou tardive, enfin qu'elle est assez particulière pour être traitée séparément.

La comédie, pour Shakespeare, n'est pas tant, comme chez les classiques de notre théâtre, la peinture satirique, souvent âpre et cruelle, des ridicules de l'humanité, que le jeu de la fantaisie s'égayant au spectacle des choses humaines. Là où Molière et Regnard voient surtout matière à moquerie, Shakespeare voit plutôt lieu d'exercer ses caprices d'imagination et de sentiment. Dans ses drames, il traduit les fortes émotions que la nature et la vie produisent sur son âme; dans ses comédies, il se livre aux impressions tempérées qui lui viennent des mêmes objets. Certes il ne s'interdit pas la satire ou l'indignation contre ce qui est vil et bas; mais il préfère s'amuser des contradictions et des contrastes qui sont l'élément éternel de la comédie. Raillerie légère, recherche de sentiment, galanterie précieuse, émotion douce, contrastes de la haute distinction et de la trivialité, de l'héroïque et du burlesque, pardessus tout poésie capricieuse, ailée, vagabonde, voilà son domaine comique. Presque toujours, dans ses comé-

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dies, on entend sonner les g;relots de Pnck ou vibrer la mnsique lointaine d'Ariel ; presque toujours y passent de nobles figures, comme celles de Prospéro et de Léonato, de gracieuses physionomies de jeunes filles « comme Imogène et Miranda.

Ce que Ton trouve le moins chez lui, c'est la con- Tention française d'après laquelle la tragédie se réservait les rois, les princes, les seigneurs, tous les personnages de noble origine, laissant à la comédie les êtres de moindre condition. Évoquez les personnages de Molière et de Regard : vous vovez défiler les movennes et petites gens de l'ancien Paris, Harpagon en pourpoint troué, Lisette et Dorine en jupon court, Argan en robe de chambre, M. Jourdain avec l'éclat emprunté de son accoutrement, Géronle et Albert, M"* La Ressource et M"' Grognac. Si l'homme de cour se mêle à eux, c'est à l'état d'amoureux ou de personnage secondaire; il n'est point la cause et le but de l'action. Enfin, sauf exceptions rares, dont V Amphitryon de Molière est la plus poétique et la plus gracieuse, les sujets sont contemporains de leurs auteurs et pris dans la vie de chaque jour.

Comme Shakespeare serait mal à l'aise dans ces limites étroites! Il lui faut, à lui, le présent et le passé, tout le champ de l'histoire, toute la hiérarchie sociale : princes et seigneurs des cours italiennes, héros raythologiquesj bourgeois et artisans de Londres, sont alternativement ou à la fois les incarnations de son génie comique. De tous les aspects de la vie humaine, il ne manque à cette partie de son théâtre que les côtés sanglants et terribles, par lui réservés au drame.

Encore, dans le domaine de la gaieté et du rire, ne s'interdit-il pas l'opposition de la tristesse et de la joie. Dans Beaucoup de bruit pour rien, vous allez voir un

drame sortir d'une intrigue légère, la côtoyer, s'y mêler, l'envahir un moment de son ombre, la mouiller de larmes, y faire éclater le désespoir, jusqu'à ce que la joie revienne, au dénouement, dissiper ces nuages et éteindre les sanglots dans des chants de fête.

Cette différence profonde entre la comédie shakespearienne et la nôtre nous explique pourquoi l'influence du poète anglais est si lente à s'exercer sur notre théâtre comique. Jusqu'à une époque très voisine de nous, je ne vois que deux auteurs comiques français chez lesquels il soit possible de constater une ressemblance plus ou moins prochaine avec Shakespeare : Marivaux et Alfred de Musset.

La parenté de Marivaux et de Shakespeare a frappé de nombreux critiques. Théophile Gautier, le premier, l'a signalée et, après lui, Paul de Saint-Victor, M. Alphonse Daudet, M. Théodore de Banville se sont plu à reprendre ce thème ingénieux*. Je veux bien qu'il y ait dans leurs rapprochements un peu de mirage et de complaisance. Nourri de chroniques italiennes, Shakespeare emploie beaucoup de noms florentins et vénitiens; interprété par Lelio et Silvia, Mario et Flaminia, Arlequin et Trivelin, Marivaux appelait ses personnages comme ses acteurs. Mais, la part faite à l'illusion qui peut venir des mots, prenez les sujets eux-mêmes, les idées, les sentiments et vous verrez plus d'un trait commun aux deux poètes; car Marivaux, lui aussi, est poète, si la poésie, indépendante de la mesure et du rythme, est

1. Théophilo Gautier, Histoire de Vart dramatique^ t. V, 1857, chap. XVII ; Paul de Saint- Victor, préface au Théâtre de Marivaux, 1865; Alphonse Daudet, Journal of/iciely 15 mai 1876; Théodore de Banville, le National, 9 juillet 1877. Comparez les objections de MM. Ferdinand Brunetiëre, Revue des Deux Mondes, 1*' avril 1881, et Francisque Sarcey, le Temps, 4> avril 18Ô1.

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faite, aTaot font, de ^ce, d*élé^ance« de finesse, d'émotion donce. d'esprit relevés par la fantaisie. Permettez-moi de me citer moi-même et de répéter ici ce que je disais ailleurs : c Dans Shakespeare et dans HariTaux les amoureux se plaisent aux escarmouches de sentiment, aux déclarations filées et retardées; les Talets abusent du langage figuré, des conceUt, sortes de beaux esprits nourris de bribes d'érudition, de philosophes d'antichambre, ne perdant aucune occasion de disserter. Les jeunes femmes surtout se ressemblent; chez elles, même mélange d'ironie et de tendresse, d'émotion et de légèreté, de grâce mutine et de pudeur, d'audace et de réserve, même goût de surprise et de déguisements. Dans la Fausse Supvantey Marivaux a représenté une jeune fille travestie en chevalier pour étudier à loisir un prétendant qu'elle soupçonne de fourberie; elles sont nombreuses, dans Shakespeai'e, les héroïnes de ce genre, qui, sous les noms de Rosalinde, de Phœbé, de Viola, d'Imogène, changent volontiers de costume, de condition, de sexe et courent les aventures pour éprouver leurs amoureux^, i

Maritaux savait-il l'anglais? Je suis porté à le croire; du moins avait-il des amis en Angleterre; il entretenait des relations avec ce pays'. Est-il possible que quelqu'un de ses amis anglais ne lui ait pas signalé Shakespeare? De fait, dans le Jeu de V amour et du hasardy il y a comme un souvenir de Comme il vous plaira, et dans Beaucoup de bruit pour rien vous trouverez avec ce Bénédict et cette Béatrix, qui se méfient de l'amour et le redoutent d'autant plus qu'ils le sentent plus voi-

1. Marivaux f sa vie et ses œuvresy 1882, deuxième partie, chap. IV.

2. Lettre d'Horace Walpole à Horace Man, 27 juillet 1752, édiU Cunningham.

sin de leur cœur^ vous trouverez, dis-je, les frères aînés de ces marquis et de ces comtesses de Marivaux, qui chicanent leur propre penchant et reculent à la pensée d'un engagement définitif, si nombreux dans son théâtre qu'on lui reproche, à tort, de ne savoir repré-^ senter que ce genre de personnages et ce genre de sentiments.

Mais voici une preuve plus frappante peut-être de ce que j'avance. Je la trouve dans deux passages de Shakespeare et de Marivaux. Je vous les soumets; vous jugerez s'il n'y a pas imitation ou, tout au moins, souvenir de la part de Marivaux.

Écoutez d'abord Shakespeare. Il fait dire par une femme à son amant :

Je ne voudrais pas être ton bourreau, et je te fuis précisément parce que je ne voudrais pas te faire du mal. Tu me dis que mes yeux t'assassinent : voilà qui est joli, ma foi, et qui se rapproche beaucoup de la vérité, d'appeler assassins, tyrans, bouchers, les yeux qui sont les organes les plus frêles et les plus doux, qui ferment leurs portes poltronnes devant des atomes! Eh bien, maintenant je te regarde avec colère de tout mon cœur; si mes yeux peuvent blesser, qu'ils te tuent maintenant. Voyons, fais semblant de t'évanouir; voyons, tombe un peu. à terre; et, si tu ne le peux pas, par décence, veuille ne plus mentir et ne plus dire que mes yeux sont des assassins. Allons, montre-moi la blessure que mon œil t'a faite. Égratigne-toi avec une épingle, et il te restera quelque cicatrice, aussi petite qu'elle soit; appuie-toi sur un roseau, la paume de ta main en gardera pour un moment l'empreinte- et la marque sensible ; mais, au contraire, mes yeux que tout à l'heure j'ai dirigés contre toi ne te font pas de mal, et, j'en suis sûre, il n'y a pas dans les yeux de force capable de blesser*.

. 1. Comme il vous plairuy acte III, scène v» traduction Emile Montégut.

A présent, voici Marivaux :

Passion ! passion ! j'ai vu ce mot-là dans Cyrus ou dans Cléopâtre, E}i ! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on vous aime;... je dirai même que vous m'auriez peut-être plu; mais je n'ai jamais pu me fier à votre amour; je n'y ai point de foi, vous l'exagérez trop, il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimez-vous beaucoup? ne m'aimez-vous guère? faites-vous semblant de m'aimer? C'est ce que je ne saurais décider. Eh ! le moyen d'en juger mieux à travers toutes les emphases et toutes les impostures galantes dont vous enveloppez vos discours? Je ne sais plus que soupirer, dites-vous. Y a-t-il rien de si plat? Un homme qui aime une femme raisonnable ne dit point : Je soupire ; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui, pas assez vrai; il dit : Je vous aime; je voudrais bien que vous m'aimassiez; je suis bien fâché que vous ne m'aimiez pas; voilà tout, et il n'y a que cela dans votre cœur non plus. Vous n'y verrez ni que vous m'adorez, car c'est parler en poète ; ni que vous êtes désespéré, car il faudrait vous enfermer; ni que je suis cruelle, car je vis doucement avec tout le monde; ni peutêtre que je suis belle, quoique à tout prendre il se pourrait que je le fusse *.

C'est la même idée, le même tour, le même sentiment.

L'originalité de Marivaux est assez grande pour n'être pas diminuée par ce rapprochement. Voyons-y plutôt un titre d'honneur pour un écrivain si dégagé d'autre part de toute imitation. A une époque d'analyse et de sécheresse, il fit jaillir du cœur humain une source discrète de sentiment et de poésie; quelques gouttes du flot shakespearien la colorent, mais sa pureté originelle n'en est pas altérée.

Avec Alfred de Musset, nous n'avons plus d'incertitude. Il est, lui, le disciple avéré de Shakespeare et de Marivaux ; il réunit leur double influence dans l'inspi-

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