Déjà représenté au théâtre du Vaudeville, le 27 septembre
C'est que le directeur de TOdéon aime beaucoup la comédie de Shakespeare, plus peut-être que le di-ame. Avant Beaucoup de bruit pour rien, il avait monté à grands frais le Songe d'une nuit d'été. Le public lui donna tort et bouda; mais un homme plein d'une forte conviction ne se décourage pas aisément, et si elle est bonne, il finit par Timposer. Le succès lui est enfin venu, avec la pièce qu'il vous offre aujourd'hui, succès du à d'autres causes que celui i'Hamlet, plus méritoire peut-être et plus personnel au directeur du théâtre et au poète français qui se faisait l'interprète de Shakespeare.
Avec Hamlety on avait voulu nous donner le vrai Shakespeare, à peu près complet, avec ses incohérences et ses outrances, et je crois que le goût français ne le supportera jamais que malgré lui. Il faudra toujours que nos poètes traducteurs ou imitateurs tiennent compte des exigences de notre esprit national ; et il y a dans Shakespeare littéralement reproduit des grossièretés et des imperfections que nous n'accepterions qu'en cessant d'être nous-mêmes. Nos plus grands écrivains sont ceux qui réalisent au plus haut degré nos qualités nationales. J'essayais tout à l'heure de caractériser l'imitation de Shakespeare par Victor Hugo; je vous disais ce qu'il avait mis de mesure dans le gigantesque, de raison dans le lyrisme, de symétrie dans le contraste. Que nos poètes fassent comme lui sous peine de dérouter et d'éloigner le public. Ne prendre à Shakespeare que ce qu'il a d'incohérence et d'excès, c'est commettre le plus stérile et le plus vain des pastiches; il ne suffit pas pour être original de s'affubler d'oripeaux étrangers.
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Sous ces réserves, ce peut être une élude féconde et une source de renouvellement que Timitation des drames de Shakespeare, grâce à l'infinie variété qu'il a déployée dans la mise en œuvre de ce petit nombre de sujets auxquels se réduit l'invention dramatique. Personne n'a fait agir les passions humaines avec plus de fécondité que lui; personne n'a mieux montré comment le génie peut modifier l'immuable et faire passer desexpressions toujours nouvelles sur la physionomie permanente de l'humanité.
Si, dans la comédie, l'imitation shakespearienne est encore plus délicate, elle peut être encore plus féconde; que dans le drame. Pour nous autres Français, le' champ de l'observation comique est trop limité; volontiers bourgeoise et terre à terre, notre muse comique n'est jamais plus à l'aise que dans le vaudeville, la farce, la comédie de mœurs et de caractère. Nous avons eu Molière, où il y a tout; mais autour de lui les gloires théâtrales les mieux établies, les plus conformes à nos goûts, s'appellent Regnard, Beaumarchais, Labiche. Les maîtres de la comédie contemporaine, qu'ils s'appellent Dumas. Augier, Sardou, Pailleron, avec leurs qualités de force et de courage, de franchise et de bon sens, d'agencement scénique et d'esprit, continuent glorieusement la tradition française. Leur théâtre est l'honneur durable de notre temps; mais, à côté d'eux, puisque, grâce à Dieu, nous avons des poètes, ne reste-t-il pas des places à prendre? C'est chose savoureuse et forte que la raison, mais c'est chose délicieuse que la fantaisie, et la part de cette dernière n'a pas été assez large jusqu'à présent sur nos théâtres; tâchons de l'agrandir. Marivaux et Musset ont prouvé qu'on pouvait être auteur comique et poète. C'est dans ce sens que Shakespeare exercerait une heureuse influence sur notre
lis ÉTUDES D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE DRAMATIQUES.
comédie. Â la condition de lui laisser son bel esprit, ses lourdes trivialités, son manque de logique, ses excès de tout genre, nous pouvons lui prendre sa poésie comique, rhabiller d'une forme française et rivaliser avec elle.
L'imitateur français de Beaucoup de bruit pour rieUy M. Louis Legendre, va nous offrir l'image de Shakespeare traduite comme nous désirons qu'elle le soit, par les qualités propres à l'esprit français. Fidèle et original, il montre sa propre nature de poète derrière son grand modèle. A cette tentative, M. Porel s'est piqué de joindre son dévouement de directeur et sa rare habileté de metteur en scène. 11 a fait de cette représentation le charme simultané de l'esprit, de l'oreille et de l'œil ; il nous a offert une forme vraiment complète de l'art dramatique. Vous verrez donc l'idée traduite et servie par l'emploi combiné de toutes les ressources matérielles du théâtre : décors aussi poétiques que les vers, cadre étincelant faisant valoir le tableau sans empiéter sur lui, musique lointaine baignant la scène d'harmonie, rapport £xact de l'œuvre et de l'interprétation, mesure délicate.
Je n'ai pas à faire l'éloge des auxiliaires du poète et du metteur en scène, mais vous goûterez avec eux ce plaisir si complet et si rare de l'ensemble théâtral, de la convenance exacte entre l'acteur et le personnage. Vous ferez â chacun sa part mieux que je ne le puis faire; vous apprécierez à leur valeur l'élégance ou la finesse, la grâce ou la force, le talent héroïque ou comique de chacun. Je me bornerai donc à vous dire que, sous les traits du vieux Léonato, vous applaudirez le ' frère d'Hamlet; vous verrez comment le talent de l'acteur, sans forcer la note, sans prendre plus que sa part, peut mettre en pleine lumière un personnage qui n'est ni une femme ni un amoureux. Ainsi, par une rencontre heureuse, les plus grands succès que Shakespeare ait
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obtenus en France sont dus à deux frères étroitement unis par Tart et l'aniitié.
Et maintenant, je vous laisse en face des interprètes de Shakespeare ; oubliez ce que j'ai pu vous dire pour goûter cette fête d'art et de poésie. Lorsque le rideau se lève sur une pièce, elle doit se suffire à elle-même. Ma seule ambition est de vous avoir préparé une impression plus complète et de vous faire souhaiter, la représentation finie, de voir d'autres pièces semblables à celle-ci, c'est-à-dire des chefs-d'œuvre étrangers vraiment adaptés au génie français.
Février 1888.