L'HOMME ET L'ŒUVRE
Si Beaumarchais est le plus inégal et le plus mêlé de iios auteurs dramatiques, c'est aussi l'un des plus originaux et peut-être le plus amusant, dans ses œuvres comme dans sa vie. 11 n'a donc cessé d'exciter l'intérêt du public et de ramener vers lui ratlention des biographes et des critiques. Son ami Gudin de la Brenellerie lui consacrait, le premier, une copieuse et complète histoire, longtemps inédite et récemment publiée, avec une exacte critique, par M. Maurice Tourneux*. Ce livre est un des moins ennuyeux, entre les livres mal écrits, que le dernier siècle nous ait laissés. Gudin a connu son héros mieux que personne, et, en dépit d'une admiration sans réserves, il nous le fait bien connaître. S'il se trompe et nous trompe, c'est qu'il a été abusé lui-même ; mais ses erreurs sont aujourd'hui faciles à rectifier. Écrivain sans originalité, il se complaît dans les habitudes de son temps : sensiblerie, emphase, suffisance philosophique, nobles circonlocutions; mais, par
1. Histoire de Beaumarchais^ par Gudin de la BreneUerie, mémoires inédits publiés sur les manuscrits originaux par Maurice Tourneux, 1887.
cela même, il marque avec précision une date de mauvais style dans l'histoire de la littérature française, Ce qu'Edmond Âbout devait faire, en manière de plaisanterie, avec r Homme à V oreille cassée , pour le pathos du premier empire, Gudin 1« fait sérieusement, et avec la même perfection^ pour la seconde moitié du xviii'' siècle. Au demeurant, c'est un esprit judicieux, malgré ses naïvetés prudhommesques; un conteur agréable, malgré les plus inutiles, les plus verbeuses et les plus prétentieuses digressions; un caractère intéressant et ferme, malgré des puérilités sottes, et tout cela passe dans son livre.
Beaucoup plus récemment, mis en possession des papiers personnels de l'un des hommes qui, la plume à la main, ont fait le plus de confidences sur eux-mêmes, L. de Loménie tirait un tel parti de cette bonne fortune qu'à cette heure quiconque aborde le même sujet doit s'autoriser d'un nom qui se rappellerait tout seul comme un reproche, si l'on ne s'empressait de le prononcer comme un remercîment. M.d'Arneth expliquait ensuite, à l'aide des archives impériales de Vienne, un épisode aussi obscur que piquant dans la vie de notre auteur» Avec sa curiosité universelle, très largement informée, si elle n'est pas toujours bien clairvoyante, Edouard Fournier ajoutait quelques détails à ceux que l'on connaissait déjà. Au point de vue de la simple critique, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve et Nisard, c'est-à-dire trois maîtres du genre dans la première moitié de notre siècle, portaient, sur sa valeur d'écrivain, une série de jugements qui comptent parmi les meilleurs de ces excellents juges*.
1. Beaumarchais et son temps, études sur la société française au xviii* siècle d'après des documents inédits, par Louis de Loménie»
Enfin tout près de nous le mouveipent d'études sur Beaumarchais recommençait de plus belle. M. Henri Cor* dier nous donnait une première et exacte bibliographie de ses œuvres. M. E. Lintilhac, reprenant le travail d^ Loménie d'après les mêmes sources et se piquant de mettre en lumière ce que, à tort ou à raison, son devancier avait oublié ou négligé, réussissait souvent à le rectifier en le complétant. L'Académie française faisait de Beaumarchais l'objet d'un concours dont M. de Lescure remportait le prix, avec un discours où se retrouve l'élégance habituelle de sa plume; deux de ses concurrents, MM. Trolliet et Bonnefon, publiaient aussi tout ou partie de leurs essais. A l'étranger, un critique allemand, M. Bettelheim, lui consacrait un ouvrage de longue haleine où il profitait largement des travaux français, surtout de celui de Loménie, en y ajoutant le résultat de ses propres recherches en France et en Espagne ^
L'abondance même de ces travaux m'est un prétexte et, s'il en est besoin, une excuse pour solliciter une fois de plus l'attention en faveur de Beaumarchais, car ils sont si nombreux qu'il en résulte un peu d'incerti-
1856 ; Beaumarchais und Sonnenfels von Alfred Ritter von Arncth, Vienne, 1868; Beaumarchais en Allemagne, révélations tirées des archives d'Autriche, par Paul Huot (traduction et amplification do Touvrage précédent); Œuvres complètes de Beaumarchais, avec une introduction par Edouard Fournier, 1876; Essais de littérature et de morale, par Saint-Marc Girardin, 1876, t. I, Beaumarchais, étude datée de 1827 ; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. VI, trois articles datés de 1852; D. Nisard, Histoire de la littérature française, liv. IV, chap. VI, { 5.
1. Bibliographie des œuvres de Beaumarchais, par Henri Gordier, 1883; Beaumarchais et ses œuvres, précis de sa vie et histoire de son esprit, par E. Lintilhac, 1887; Étude sur Beau^ marchais, par M. de Lescure, 1887 ; Emile Trolliet, Beaumarchais, ses drames et sa théorie du drame, dans la Revue d'art dramatique, \^1 ; Beaumarchais, par Paul Bonnefon, 1887; Beaumarchais, eine Biographie von Anton Bettelheim, Francfort-sur-le-Mein, 1886.
tude. Je viens de les lire ou de les relire, et je me suis demandé ce qui en résultait, au total, pour la connaissance de rhomme et de Técrivain. Je voudrais donc tracer rapidement son image telle qu'elle ressort, à mes yeux, d'une enquête si longuement poursuivie par trois générations, et très différentes, de critiques et de biographes. J'avais un dernier motif pour entreprendre un pareil travail. Nous venons de traverser les fêtes du Centenaire, et, dans un dessein d'exaltation ou de dénigrement, les principaux résultats de la Révolution française ont été mis en discussion. Beaumarchais est de ceux qui l'ont le plus activement préparée, et il mérite d'apporter sa part d'arguments dans le débat. Soucieux avant de toul de littérature en un tel sujet, je n'abuserai pas de cette manière de voir ; mais je devais du moins l'indiquer et m'en autoriser.
• La physionomie de l'homme nous est connue surtout par la belle estampe d'Augustin de Saint-Aubin, d'après Cochin, un des petits chefs-d'œuvre de la gravure française au XVIII'' siècle. Toutefois, si l'on veut avoir une vive impression de ce que fut Beaumarchais, je conseillerais de la demander à une œuvre plus moderne, qui emprunte à son milieu un puissant effet. Je veux parler du buste placé au foyer public de la Comédie-Française*. Malgré le redoutable voisinage de Houdon et de Caffieri, il frappe aussitôt l'attention. Le modèle a si bien sei*vi l'artiste, le port et l'ajustement ont un caractère si original que les plus distraits s'arrêtent et regardent.
1 . Ce buste est signé Mathieu-Meusnier et porte la date de 1852,
Posée sur un corps svelle, que revêt un habit trop riche et plus convenable, semble-t-il, pour un financier que pour un homme de lettres, la tête se dresse, fière et droite, comme au bruit de quelque réflexion malsonnante. L'œil, bien ouvert sous un front large, les narines mobiles, la bouche ferme et dédaigneuse, tout semble répondre, avec une assurance voisine de l'effronterie : c Je suis de la maison, quoi qu'on dise ». Le premier aspect a donc quelque chose d'agressif. Si Ton regarde encore, l'impression se modifie en Se complétant. Ces yeux sont pleins de vie, ces traits de finesse, et sur ces lèvres, où l'ironie voltige, la bonté se cache, prête à revenir. Assurément, l'homme dont voici l'image ne fut pas de la même espèce que ses voisins: Dancourt, large face de Crispin et de bohème, conservant le pli du masque comique ; Le Sage, observateur narquois, revenu des vaines ambitions, mais toujours très îittentif; J.-B. Rousseau, physionomie louche et fausse, comme le caractère de l'homme et le talent de l'écrivain ; Marivaux, peintre des élégances mondaines, rappelant, par sa toilette et son port de tête, les grâces apprêtées de son style; Sedaine, honnête et sensible, naïvement amusé par son art; deBelloy, « le poète citoyen », à qui l'exploitation du patriotisme tint lieu de talent, tout ravi de son éphémère apothéose. On se doute que celui dont la manière d'être contraste si fort avec ce qui l'entoure ne fut pas seulement un homme de cabinet et de théâtre ; qu'il vécut pour l'action beaucoup plus que pour la littérature et poursuivit la fortune autant que la gloire ; que ses pièces — car il en a fait, puisqu'il est là — ne furent pas coulées dans un moule banal. Et lorsque, enfin, on lit le nom gravé sur le socle, non seulement on n'éprouve pas la déception causée par bien des portraits, mais on trouve, au contraire, que la physionomie de l'homme
répond entièrement à Timpression produite par ses ouvrages.
L'accord fut aussi complet entre le caractère de Técrivain et l'esprit de son temps. Miroir fidèle et mobile^ Beaumarchais refléta tout ce qui l'entourait en de vives et rapides images ; passionnant l'opinion, passionné par elle, il en recevait des impressions qu'il lui rendait aussitôt plus fortes et plus profondes. Sans être un Voltaire ou un Jean-Jacques, il termina leur œuvre; il lança l'esprit du temps, d'une impulsion décisive, vers le but marqué par ses devanciers. De leurs prémisses, il tira des conclusions et, comme l'a dit Saint-Marc Girardin, «il appliqua les idées aux choses)). Ses confrères étaient bien de leur temps, eux aussi, mais ce n'étaient que des auteurs. Plus ou moins cantonnés dans leur profession, ils avaient un champ d'observation restreint, et, les yeux fixés sur des modèles mal compris, ils songeaient plutôt à égaler en imitant qu'à créer des modèles nouveaux. Beaumarchais, au contraire, homme universel, fit dans la littérature des incursions de conquérant, mais il ne s'y établit jamais à demeure. S'il imita, ce fut d'une manière originale et, puisant surtout dans son propre fonds, il mit au théâtre lui-même ses aventures, les idées du jour. De cette poétique inconsciente, il tira des chefs-d'œuvre sans précédents.
Telle est la première idée qu'éveille la comparaison de son image avec le souvenir de ses écrits. Elle se complète et se précise à mesure que l'on pénètre dans l'histoire de sa vie, l'étude de son caractère et l'examen de ses œuvres. Ce mélange de vigueur intellectuelle et de relâchement moral, de lassitude et d'activité, d'enthousiasme et d'égoîsme, de scepticisme et d'illusions, qui constitue l'état d'esprit de la société française au XYiii* siècle, se retrouve au complet dans la nature de
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Beaumarchais. Il parcourut tous les étages de la société de son temps; il appartint plus ou moins à tous les mondes. Non seulement les idées de ses contemporains furent les siennes, mais son expérieoce très complète de la vie et la souplesse de son intelligence lui permirent de les amener à un degré de clarté dont seul, peut-être, il était capable. Car ce.n'était pas un Prêtée sans consistance, se transformant au gré du hasard et des milieux. Outre qu'une pareille souplesse serait déjà un caractère, il restait lui-même au milieu de ses transformations. Né le 24 janvier 1732, d'un père horloger, rue Saint- Denis, Pierre-Augustin Caron passe sa jeunesse au cœur du Paris populaire, ce entre quatre vitrages », qui lui laissent voir tous les spectacles et entendre tous les bruits de la rue. Dans cette famille d'artisans on trouve des goûts relevés et une culture intellectuelle très étendue. Sans mépriser un état qu'il regarde, au contraire, comme particulièrement honorable, le père s'occupe de mécanique, et le bruit de ses talents va jusqu'en Espagne ; ses filles aiment les vers, font de la musique et jouent la comédie. Avec cela, une stricte probité et des mœurs très pures. Cette famille n'était pas alors une exception; beaucoup d'autres lui ressemblaient : faut-il s'étonner qu'à la longue, en se comparant aux degrés supérieurs de la hiérarchie sociale, la bourgeoisie ait fini par souhaiter un rôle plus digne de ses vertus et de ses talents? Le travail et l'épargne lui avaient -donné la richesse ; le commerce et la finance étaient entre ses mains, et l'estime venait peu à peu à ces occupations longtemps méprisées. Mal gouvernée, cette bourgeoisie souffrait également dans ses intérêts et dans son amour de la justice. Elle discutait le pouvoir, mais avec plus de bon sens que les philosophes et les nobles. Malgré sa vieille humeur frondeuse, elle aurait voulu réfor-
mer sans détruire; elle se croyait encore tenue au présent par des liens solides; mais ces liens étaient usés et ses premiers mouvements achèveront de les rompre.
Le « fils Caron » sera un jour Tinterprète de ces aspirations encore confuses. En attendant, il ne tarda pas à sortir de la boutique paternelle, et il lui fut donné de faire de près, avec des yeux très clairvoyants, la comparaison que les gens de sa classe faisaient de loin et par à peu près.
Dès Tâge de vingt-quatre ans il avait accès à la cour, d'abord comme simple horloger; puis, avec une industrie digne d'un Gourville, il devenait, dans le cercle de Mesdames de France, une sorte de « conseiller pour la musique ». L'influence des femmes sur sa destinée fut toujours considérable. Dès la première jeunesse il avait joué près d'elles, au naturel, ce rôle de Chérubin dont il fera la plus aimable de ses créations dramatiques. Ses bonnes fortunes d'adolescent étaient assez nombreuses et assez bruyantes pour que son père, qui conservait d'une origine protestante un tour d'esprit puritain, eût à se fôcher et dût même l'exiler quelque temps, tandis que ses sœurs, honnêtes et rieuses, tiraient vanité d'un frère aussi brillant. L'une d'elles, Julie, sa préférée et la plus spirituelle, disait dans des vers écrits pour la fête de son frère :
À peine avait douze ans Faisait des vers charmants A ses jeunes maîtresses; • Il était d'un tel prix Que pour lui les tigresses Devenaient des brebis.
Par le mariage, sa première femme lui apportera le droit de s'appeler M. de Beaumarchais, une autre
les premiers éléments de sa fortune, tandis qu'une ennemie fantasque sera sur le point de causer sa perte et qu'une protégée indolente, arrachée par lui aux persécutions d'un mauvais mari, lui vaudra les plus rudes attaques qu'il ait jamais subies. Entre temps, il aima beaucoup, ou, du moins, il fut très galant, à la fois sceptique et naïf, infidèle et tendre, positif sans grossièreté, professant que « toute femme vaut un hommage », mais « que bien peu sont dignes d'un regret », les prenant au sérieux néanmoins, indulgent pour leurs faiblesses, leur gardant toujours de la reconnaissance et jamais de la rancune, alternativement occupé à leur rendre service et à se défendre contre elles, habile enfin à ne pas les compromettre. Elles i'adoraient, même lorsqu'elles avaient à se plaindre de lui. Gudin porte à ce sujet un étonnant témoignage : « Il fut aimé avec passion de ses maîtresses et de ses trois femmes » ; et cet autre, qui n'est pas moins digne d'attention : « Il réconcilia plusieurs ménages et n'en brouilla aucun* ». Au demeurant, depuis les princesses de théâtre jusqu'aux petites bourgeoises, depuis les grandes dames jusqu'aux bonnes fortunes de la rue — qu'il eut le tort de prolonger beaucoup trop tard, — il leur dut le bonheur domestique, toutes les joies de la galanterie, du sentiment ou même de la passion, des occasions de gloire et de for-
1. Le même Gudin dit encore, en traçant de son ami un portrait dont je me suis servi plus haut : « Dès que Beaumarchais parut à Versailles, les femmes furent frappées de sa haute stature, de sa taille svelte et bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, de son regard assuré, de cet air dominant qui semblait l'élever au-dessus de tout ce qui l'environnait et de cette ardeur involontaire quf s* allumait en lui à leur aspect... Un des plus grands torts que je lui ai connus, c*était de paraître tellement aimable aux femmes, qu'il était toujours préféré; ce qui lui faisait autant d'ennemis qu'elles avaient d'aspirants à leur plaire.»
lune ; il leur dut surtout une expérience du cœur féminin qui lui permit d'imaginer ces délicieuses figures de Rosine, de la comtesse Almaviva et de Suzanne, où la femme française du xviir siècle revit avec un charme que Marivaux lui-même n'a pas mieux saisi.
Vif et exubérant, Beaumarchais porte son assurance trop au dehors. De là des jalousies et des épigrammes. Il répond vertement à celles-ci, méprise celles-là, déploie dans l'occasion une bravoure brillante et gaie qui ne l'abandonnera jamais, faisant aussi fière figure sur le terrain que dans un cercle de courtisans hostiles, et s'habituant, dans une série d'escarmouches heureuses, à prendre les grands seigneurs, non pour ce qu'ils semblent être, mais pour ce qu'ils sont. Il y joint un clair bon sens, un esprit de décision et, comme il le dit lui-même, « un instinct de raison juste et net qui le saisit dans le danger, lui fait former un pronostic rapide sur l'événement qui l'assaille et le conduit toujours au meilleur parti qu'il faut prendre ». Avec le courage, la gaieté est déjà le trait essentiel de son caractère, en attendant qu^elle soit sa muse, une gaieté qui laisse place à des accès de mélancolie rêveuse, avec une sensibilité vive, facile et superficielle qui Tégarera souvent, dans sa vie comme dans ses œuvres. La poésie élevée et l'idéal lui manquent, mais jamais esprit ne fut plus souple, plus pratique et plus avisé, avec une sorte d'ivresse légère qui le transportait et l'excitait. Nature pleine de contrastes, à la fois épicurienne et stoïque, franche et rouée, mélange de don Juan et deGrandisson, faite pour l'action et le plaisir, aussi à l'aise dans la défaite que dans la victoire, douée d'une intensité de vie que l'histoire d'aucun écrivain et de peu d'hommes offre à un tel degré.
Le premier service que lui rendent sa faveur et son
aisance mondaine est de l'introduire dans la finance. Il oblige un homme qui remue des millions, Pâris-Duverney. Quelle aubaine pour lui! Car il aime Targent. Non pour des satisfactions de luxe ou de vanité : s'il le dépense royalement, il sait, quand il le faut, porter gaîment la misère; mais comme la plus puissante des armes, le levier universel. En cela, non seulement il est de son siècle, mais il le devance. Le voilà donc spéculateur, et il le demeurera toute sa vie, tour à tour marchand de forêts, de livres, de fusils, armateur et commissionnaire, prêteur et banquier; il voudra même un instant, malgré Taffectation d'une philanthropie sujette à de singulières défaillances, perfectionner la traite des nègres. Cette préoccupation de l'argent, il la portera jusque dans la littérature; il aura le premier la conviction nette que la propriété litiéraire est une propriété, et que la gloire ne perd rien à savoir s'administrer. Un siècle auparavant, Boileau se croyait obligé de plaider les circonstances atténuantes en faveur de Racine, qui tirait quelque argent de ses pièces. Il faudra du temps encore pour persuader au public, voire aux écrivains, que ne dépendre que de ses œuvres, c'est l'indépendance, par suite la dignité; si Beaumarchais ne sut pas toujours conserver ces biens précieux, il les assura du moins à ses successeurs; il est le vrai fondateur de la Société des auteurs dramatiques, qui, entre autres services, rend aux écrivains de théâtre celui de veiller très attentivement et très fructueusement sur leurs intérêts*. Beaucoup d'autres, une fois riches — et il le fut de
1. Chacun âait que Beaumarchais, le premier, eut le courage et Tbabileté nécessaires pour obtenir, contre l'avidité des comédiens, le règlement équitable des droits d'auteur et la consécration légale de ces droits; Loménie donne à ce sujet d'intéressants détails (t. II, xix), complétés par M. Jules Bonnassies, les Auteurs dramatiques et la Comédie-Française aux xvn* et xvin* siècles.
bonne heure, — n'auraient songé qu'à vivre tranquillement des faveurs du sort. « Cette philosophie médiocre n'est pas la sienne. » Il n'aime pas seulement Taction, mais le bruit ; il veut entendre autour de son nom comme une rumeur continuelle. Enfin, il a ou croit avoir tous les talents, et il prétend les exercer tous. Or, au temps où il vit, de toutes les sortes de gloire, celle du théâtre est la plus enviée. Dans ce Paris amoureux de spectacles elle passionne toutes les classes : chaque soir la rajeunit et la renouvelle ; on n'est un homme connu qu'après avoir fait une tragédie*.
Mais, si la tragédie conserve encore son rang dans la hiérarchie des genres, on commence à la discuter ; on vante une forme plus large et plus souple, le drame, qui mêle le rire aux larmes et admet toutes les conditions au privilège d'attendrir. Il y a, dans ces idées de Diderot, de quoi tenter un esprit aventureux; Beaumarchais compose donc Eugénie, puis les Deux Amis, en reprenant, dans une longue préface — étonnant mélange d'esprit pratique et d'utopie, avec plus de celle-ci que de celuiiàj — la thèse soutenue par l'auteur du Père de famille^.
1 . Sur cette nécessité, au dernier siècle et même au début du XIX', de commencer toute carrière littéraire par une trag;édie, Alexandre Duval a écrit un passage bien curieux, dont l'effet plaisant est d'autant plus vif que la conviction et la candeur de l'écrivain sont plus sincères. Je le citerais, s'il n'était pas trop long pour être reproduit ici. On peut le lire dans Sainte-Beuve (Premiers Lundis, t. I, p. 297), comme un tableau très instructif des mœurs littéraires en France, et pour apprécier quelle révolution allaient produire ceux qui entendaient la littérature à la Taçon de Beaumarchais, c'est-à-dire comme un moyen d'action, de bruit et de fortune rapide.
2. Je n'insiste pas autrement sur les théories de Beaumarchais en matière de drame, malgré l'importance qu'y attachent plusieurs critiques, parce qu'elles me paraissent peu originales et de médiocre effet sur l'évolution théâtrale au xviii* siècle; La Chaussée, Diderot,
Et, comme il ne peut se dispenser de mêler à toutes ses œuvres un peu de son histoire, Eugénie met en fiction les souvenirs amplifiés et embellis d'une délicate affaire de famille qu'il était allé poursuivre jusqu'en Espagne; les Deux AmiB sont empruntés à son expérience des affaires d'argent. La première des deux pièces réussit à moitié, la seconde échoue, mais toutes deux font retentir le nom de l'auteur. Ainsi le but est en partie atteint, la voie préparée, et tout ce qui sortira de la même plume soulèvera désormais une grande attention.
Cet ami de la gloire bruyante va, du reste, être servi à souhait, beaucoup mieux même qu'il ne l'eût désiré ; et il n'aura pas trop de tout son courage et de tous ses talents pour ne pas succomber dans la terrible aventure qu'une misérable chicane d'héritier lui prépare. Les calomnies, les dénonciations pleuvent sur lui ; et, tandis qu'il se défend en désespéré, une querelle avec un grand seigneur, le duc de Chaulnes, le fait jeter en prison, au mépris de toute justice, car le duc a tous les torts. Libre enfin, il se voit déshonoré et ruiné par les intrigues de M. de la Blache, autre grand seigneur, et les conclu* sions de Goezman, magistrat inaccessible aux plaideurs pauvres ou médiocrement généreux. Triste complément de son expérience de Versailles : du même coup, il n'a plus rien à apprendre sur la noblesse et il fait connais* sance avec la justice des parlements. Tout autre fût resté écrasé : il se redresse et entame une lutte sans merci avec ceux qui veulent le perdre. Seul, il tient tète à un corps dont la redoutable organisation et les habitudes barbares ont de quoi faire trembler. Sans autre ressource
Mercier et Sedaine me semblent être les vrais initiateurs de ee mouvement. A un point de vue opposé, M. TroUiet étudie avec détail les drames de Beaumarchais; voy., dans làRevue d*art dra^ fnatique, son travail déjà cité.
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que la plume, privé du prestige de Téloquence parlée, il oblige la raison d'État à céder devant son droit. On s'efforce à le déshonorer : il répond en démasquant ses adversaires, les frappe au visage et les montre ridicules ou odieux. Le courage n'aurait pas suffi dans cette lutte effrayante, il y fallait de l'héroïsme : à l'héroïsme il ajoute le génie et, par ses Mémoires^ se révèle grand écrivain.
Pour trouver à ces Mémoires un terme de comparaison, on s'adresse d'habitude aux Provinciales et l'on va jusqu'à les leur égaler. C'est leur faire un excès d'hon neur, car il y a des rangs même parmi les chefs-d'œuvre Malgré des ressemblances sur lesquelles je reviendrai, les deux livres ne diffèrent pas moins que les deux auteurs : Pascal, âme ardente et droite ; Beaumarchais, tête fumeuse et compliquée. Tous deux furent spirituels et habiles, mais l'esprit de l'un n'était que l'ironie d'une raison supérieure, son habileté qu'une forme de la droiture; l'autre plaisantait d'une façon qui eût indigné Pascal, il y avait de l'équivoque dans sa dialectique, et, luttant contre des fourbes, il ne s'interdisait pas de les battre avec leurs propres armes. Pascal n'avait d'intérêt personnel dans le débat qu'un attachement passionné pour ses croyances ; il était l'homme d'un parti, mais, outre qu'un parti est plus qu'un homme, le sien croyait confondre dans sa cause les plus chers intérêts de l'humanité. Beaumarchais ne défendait que lui-même, et, au fond, de quoi s'agissait-il dans son procès? De quelques louis offerts par un plaideur à la femme d'un magistrat, avec l'espoir que le magistrat en saurait gré au plaideur.
Mais il manœuvra si bien que le principal de la cause n'en fut bientôt plus que l'accessoire; dans ce misérable débat, il sut engager la dignité du premier corps judiciaire de France et Tinlérét supérieur de tous . les Français à obtenir justice.
Le seul procédé de Pascal où Ton puisse voir une tactique, ce fut de déplacer le tribunal dont ses amis étaient justiciables et de porter la cause devant tous ceux que Ton appelait alors « les honnêtes gens >. C'est en cela, et en cela seulement, que Beaumarchais lui ressemble tout à fait. Peut-être dut-il à son illustre devancier l'idée de cette manœuvre ; peut-être aussi lui vint-elle par le seul effet d'une situation à ce point compromise que, faute de couvrir son intérêt de l'intérêt général et de le renouveler en l'élargissant, il était perdu sans ressources : le Parlement tenait à le condamner, et le public ne tenait pas encore à ce qu'il fût absous.
Il fallait d'abord rendre la cause attachante, et ce n'était pas facile. Où pouvait se prendre la curiosité dans une ennuyeuse complication de chicanes? Beaumarchais eut l'art de transformer ses adversaires et lui-même en acteurs d'une vraie comédie et de faire désirer le dénouement de la pièce avec passion. Sa prompte intelligence s'était vite orientée dans les obscurités de la procédure ; mais il dissimula sa science avec autant de soin que d'autres en eussent mis à l'étaler, et, abandonnant le grimoire à ses adversaires, il s'attacha de tout son pouvoir à être clair. Le public une fois alléché cl retenu par son plaisir même, il lui fit comprendre que cette cause était celle de tous, car chacun a plaidé, plaide ou peut plaider un jour.
La surprise et la colère grandissaient dans le public à mesure qu'avançait cette étonnante représentation. On
savait bien, depuis Rabelais et Racine, que magistrats et gens de loi, tantôt grotesques, tantôt sinistres, étaient souvent très dangereux; mais, en somme, Grippeminaud comme Dandin, figures imaginaires, enlaidies à plaisir. Ici, au contraire, des personnages vivants, plus ridicules que toutes les inventions de la comédie et de la satire, plus dénués encore de pudeur et d'honnêteté. Leurs procédés apparaissaient comme un odieux mélangé de cruauté et de perfidie, avec un effet d'autant plus grand que le courageux plaideur conservait une convenance exemplaire. Au lieu d'invectiver ses juges, il leur portait des coups terribles avec les marques du plus profond respect. Son attitude, enfin, achevait de lui concilier la sympathie. La plupart des accusés ne trouvent guère que deux moyens de défense : Farrogance qui indispose, l'humilité qui répugne. Tranquille et souriant, ferme sans bravade, Beaumarchais, dans cette poursuite déshonorante, sauvegardait sa dignité. Lés formes surannées et la solennité barbare de l'appareil judiciaire, il n'y voyait qu'un utile décor pour la mise en scène de sa pièce, et il en tirait le pathétique ou le comique latent.
Comme le moi est monotone et que l'intérêt se retire vite de qui prétend l'accaparer, il se gardait bien de rester au premier plan. Après un monologue, où il avait donné seul, il présentait sa famille en un groupe sentimental, tel que Greuze aurait pu le disposer : au centre, son père, respectable vieillard, qui s'étendait avec effusion sur les mérites de son fils; ses sœurs, courageuses filles, qui, paraît-il, le secondaient dans la lutte. On s'aimait vraiment beaucoup dans cette famille, et il faut reconnaître à Beaumarchais presque toutes les vertus de l'homme privé. Les adversaires défilaient ensuite : à la cantonade, le conseiller Goezman, invisible et pré-
sent, couverl par son titre, semblait-il, en réalité, le plus maltraité de tous; le gazetier Marin, Provençal infatué, auquel manquait le sens du ridicule et d'autant plus comique, car, en faisant éclater le rire, il continuait à s'admirer; Lejay, petit marchand de Paris, affolé de terreur, essayant de se tirer d'affaire par des témoignages de complaisance et n'amvant qu'à se compromettre encore plus ; le grand cousin Bertrand, niais et colérique; Baculard d'Arnaud, sensible et perfide, solennel et sot, dévoré de jalousie. Enfin, M""" Goezman, jolie femme coquette et mobile, hors d'elle pour une épigramme, calmée par le moindre compliment, tantôt effrontée, tantôt tremblante, oubliant la gravité de la situation pour faire des grâces, menaçant, au début d'un interrogatoire, d'arracher les yeux à Beaumarchais, et, à la fin, acceptant la main qu'il lui offrait pour la reconduire. Ces êtres, pris dans l'ordinaire de la vie, sans grande originalité naturelle, étaient marqués dès lors d'un signe inoubliable : ils passaient au rang de types.
Élevé à cetle puissance, le talent d'observer et de peindre devient celui de créer, c'est-à-dire la qualité maîtresse de l'auteur dramatique. Gêné par des théories excessives ou fausses, Beaumarchais avait échoué au théâtre; l'expérience sincère et l'observation sans parti pris lui donnèrent ce qui lui manquait à ses débuts. Lorsqu'il abordera de nouveau la scène, il devra le meilleur de son succès à la reprise des moyens employé? dans l'affaire Goezman.
S'il se montrait auteur dramatique par le don de créer des personnages, il ne l'était pas moins dans l'art de les faire parler. Certains passages des Jf^motr^^ sont des scènes de comédie toutes faites; ainsi la grande confrontation avec M"* Goezman : tout le reste y converge ou en
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découle, et, comme dans une pièce bien conduite, cette scène explique, résume ou prépare tout ce qui précède et tout ce qui suit. Enfin, le style est déjà celui du théâtre; il suffira de le serrer un peu et de Témonder çà et là pour l'y approprier exactement. Car, s'il ne lui reste plus rien à gagner comme éclat et souplesse, il y a excès de verve, du mauvais goût, de la pétulance, une gaieté qui s'enivre d'elle-même. On voit que l'inspiration arrive tumultueuse et que l'auteur ne se donne pas la peine de choisir dans le flux des pensées et des mots. Plusieurs pages sont, visiblement, très travaillées : ce sont les meilleures ; d'autres ont coulé de source, et le jet exubérant n'en est pas très pur. Parfois les défauts du temps apparaissent, ainsi l'emphase et la sensibilité déclamatoire. Ailleurs c'est l'auteur lui-même qui met trop de son caractère dans son style. Il a des insolences de page incapable de tenir sa langue, des effronteries de valet comique, des bouffées de satisfaction personnelle dont la bonne humeur ne corrige pas la fatuité.
Ce qui le sauve partout et de tout, c'est l'esprit, dont il use à profusion; esprit de mots, de situation et de caractère. Au total, cet esprit est d'une forme toute nouvelle, reprise au point où Voltaire l'avait laissée, avec ce tour net, rapide et incisif qui, grâce à tous deux, est devenu de plus en plus l'expression favorite de l'humeur nationale. Outre cet esprit, dont il se sert presque tou-r jours avec beaucoup d'à-propos, il a sa gaieté naturelle; il possède enfin le don de l'expression vive, neuve, colorée d'images pittoresques. Un torrent de verve et d'éloquence, qui va jusqu'au lyrisme, emporte les défauts; on ne les trouve qu'en les cherchant ; au contraire, les qualités de premier ordre frappent et séduisent dès l'abord. Beaucoup étaient sans exemple avant lui. Sa
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rhétorique a des effets neufs et puissants que Démosthène ou Cicéron lui eussent enviés; ainsi la fameuse prière, où, faisant Ténumération de ses ennemis, une même formule lui suffit pour les écraser Tun après l'autre. Quant à Tinvenlion, il n'y en eut jamais d'aussi fertile en un sujet plus restreint. De mémoire en mémoire, la matière, toujours la même, semble renouvelée ; il y a progression d'intérêt comme d'éloquence, et le dernier est, sans contredit, le plus attachant. C'est là qu'une allusion perfide à son voyage d'Espagne lui fournit le prétexte de le raconter luimême et d'en faire non plus une comédie, mais un drame, où parlent et agissent avec l'éloquence de la passion sa sœur Marie-Louise et lui-même, protecteur de l'innocence abusée, vaillant dans la lutte, généreux dans la victoire. Terminer de la sorte était une suprême habileté, car l'arrêt allait être rendu et l'homme qui avait joué un si beau rôle ne pouvait plus, décidément, être traité comme un plat fripon et un simple intrigant par ceux qui avaient le plus d'intérêt à le présenter comme tel.
L'effet de cette éloquence ne fut pas seulement litléraire. Si, en parlant au seuil du prétoire la langue de Voltaire échaufïée par la flamme de Rousseau, les Mémoires^ contribuèrenl à en chasser l'emphase et le pathos, ils eurent de plus graves conséquences, présentes ou lointaines, funestes ou heureuses. Ils achevèrent de discréditer le parlement Maupeou, mais ils ruinèrent le respect de la justice, déjà bien ébranlé. Les anciens magistrats avaient applaudi aux coups dirigés contre des
intrus*, sans prévoir qu'eux-mêmes, le Jour où ils remonteraient sur leurs sièges, en trouveraient la dignité avilie. Ils voudront reprendre et continuer leurs rôles au point où la révolution de 1771 les avait obligés à quitter la scène, c'est-à-dire revendiquer contre un pouvoir absolu des « droits > dont Texercice était un non-sens, puisqu'ils le tenaient de ce pouvoir même; ils espéreront entendre encore les acclamations populaires qui les accompagnaient jadis aux lits de justice. Mais l'opinion ne verra plus en eux que les arbitres des plaideurs, et de mauvais arbitres. Parmi ceux qui demanderont bientôt la destruction des anciens parlements, un très grand nombre avaient désappris, en lisant Beaumarchais, le respect de la magistrature. En revanche, après ces retentissants débats, la lumière portée à fond dans l'antre de la chicane avait éclairé les vices de la procédure et montré la nécessité des garanties dont les codes de la Révolution entourent l'accusé, le plaideur et le magistrat. Comme Ta dit justement Saint- Marc Girardin, ces « modèles de plaisanterie et d'éloquence )) contiennent à chaque instant « le germe de quelques-uns des grands principes de justice ou d'humanité, qui depuis ont passé dans les lois ».
Pour l'auteur, l'admiration fut unanime et le triomphe éclatant. Blâmé par le parlement, le plaideur gagnait son procès devant l'opinion. Elle avait un moment abandonné Beaumarchais, elle lui revint avec une fureur d'enthousiasme ; elle vit en lui « l'homme de la nation », celui qui incarnait en sa personne les griefs et les di'oits de ses concitoyens. Un prince du sang, de grands sei-
1. fl Toutes les familles qui tenaient à l'ancien pariemcnt exaltaient les Mémoires de Beaumarchais et son courage; toutes celles qui tenaient au nouveau déchiraient Fauteur, exécraient son audace, rugissaient à la vue de ses Mémoires, v (Gudin.)
gneurs, aussi aveugles que les anciens parlementaires, applaudissaient comme eux. Le bruit fut tel que Voltaire s'inquiétait à Ferney de cette explosion de gloire, et remarquait, non sans dépit, qu'il n*y avait pas là de quoi faire oublier Mérope.
11 pouvait se rassurer : Beaumarchais atteignait Tapogée de la faveur. Malgré de nouveaux triomphes et d'éclatants retours de gloire, Tauteur des Mémoires ne devait plus connaître l'unanimité d'admiration qui se fit un moment autour du lui. Il avait alors quarante-deux ans, un âge critique pour les natures comme les siennes, où de graves défauts se mêlent à de rares qualités. A cet âge. en effet, l'équilibre jusqu'alors maintenu se rompt souvent et l'on verse du côté où l'on penche. Grisé par le succès, il compta trop sur lui-même et voulut trop entre* prendre. Son activité va devenir agitation, son audace effronterie, sa souplesse intrigue pure. Jusqu'à présent nous n'avons vu en lui qu'un ambitieux très remuant, mais dont les talents égalent l'ambition; désormais nous aurons affaire à un aventurier, qui usera largement de toutes les libertés familières à ses pareils.
Passe encore pour la mission secrète en Angleterre qu'il obtient de Louis XV dans l'intérêt de M"** du Barry. Le blâme qui l'avait frappé emportait des conséquences légales très gênantes, et la faveur royale pouvait seule lui frayer les voies de la réhabilitation. Pour gagner cette faveur, il négocie avec un entrepreneur de chantage, Théveneau de Morande*, et va être payé de ses peines,
1. Il s*agissait de supprimer un pamphlet. Mémoires secrets d'une femme publique, dont Théveaeau de Morande (voy., sur ce personnage, Théveneau de Morande, étude sur le xvni'' siècle, par M. Paul Robiquet, Paris, 1882) était l'auteur et qui, celui-là, existait réellement. Gudin vit détruire l'ouvrage, dont il ne reste plus un seul exemplaire, et il tire de cette destruction une jolie suite de
lorsque meurt son royal créancier. Il est moins facile de mériter les bonnes grâces du nouveau roi, qui n'a pas de favorites. Cependant la jeune reine, entourée de haines ardentes, est calomniée avec fureur; et le roi entend parler d'un nouveau Morande, le juif Angelucci, entre les mains duquel il faut arrêter au plus tôt un pamphlet contre la reine. Cet Angelucci, à vrai dire, semble bien n'avoir jamais existé; Beaumarchais l'aurait inventé pour les besoins de sa cause, et les efforts récents de M. Lintilhac afin de l'innocenter sur ce point n'apportent guère d'autre preuve que la sympathie du critique pour son auteur*. Alors commence un roman d'aventures, trop singulier pour être croyable — aussi l'a-t-on reconnu faux, — qui nous montre Beaumarchais passant de France en Angleterre, d'Angleterre en Hollande, traversant toute l'Allemagne à la poursuite de son énigmatique Angelucci, enfin venant échouer dans les pri-
métaphores : (l Je vis consumer dans un four à chaux ou à plâtre plus de trois mille exemplaires de calomnies, dont les cendres emportées par les vents, en détruisant l'espoir des instigateurs du libelliste, engendrèrent de nouveaux ennemis à Beaumarchais et firent pleuvoir sur sa tête un nouveau déluge de calomnies ».
1. Pour établir qu'Angelucci a e^sistc, M. Lintilbac {Beaumar^ chais et ses œuvreSf deuxième période, chap. n) s'appuie simplement sur une lettre de Beaumarchais, où il est dit ceci: a Faites-moi le plaisir de dire à l'ami qui vous rend ma lettre que, si par hasard il lui survenait une lettre de change de moi à accepter de la somme de cent louis au profit de Guill. Angelucci, qu'il la refuse absolument : quoique j'aie fait cette lettre, je ne la dois pas, mon fripon ayant forfait à toutes les lois qui me l'ont arrachée; mais, s'il en arrive à mon père, au domicile que je me suis choisi au Marais, que mon ami le prévienne qu'il accepte ; car elles sont dues légitimement et il sera juste que je les acquitte à mon retour. » Il est impossible de voir la moindre preuve dans ce passage, peu clair, du reste : rien n'est plus commun que les billets supposés, et Beaumarchais, en inventant Angelucci, n'en aura fait son créancier que pour ajouter une preuve à sa mystification. Quant au billet en question, le signataire prenait les précautions d'usage en pareil cas.
sons de Vienne, après avoir, dit-il, échappé par un miracle d'héroïsme et de sang-froid à une attaque de brigands soudoyés. On se rappelle Tétonnante histoire contée au chevalier de Grammont par son courrier, l'ingénieux Termes : le sable mouvant près de Calais, le cheval enlisé, le portemanteau englouti, etc. *, et Ton s'étonne que M. de Vergennes, diplomate et ministre, ait été plus crédule que le chevalier. Le ministre autrichien Kaunitz ne fut pas d'aussi bonne composition; l'étrange courrier de cabinet qu'était Beaumarchais lui apparut sous son vrai jour : il ne vit en lui qu'un valet de l'ancien répertoire et le traita simplement de « drôle )). Les protestations indignées de Beaumarchais et de plusieurs de ses biographes* ne peuvent faire que ce terme énergique ne soit, dans le cas présent, d'une exacte justesse.
A partir de ce moment, il devient difficile de prendre Beaumarchais au sérieux. On peut tout au plus faire observer que, si le caractère de l'homme est entamé par ces louches aventures, l'auteur du Barbier de Séville y a complété l'expérience nécessaire pour imaginer Figaro. Il achevait d'y perdre ce qui lui restait encore de respect pour les puissances. La noblesse et la magistrature lui inspiraient depuis longtemps haine et mépris; et voici qu'il faisait l'expérience des rois. Louis XVI, en effet, ne pouvait compter ni sur la reconnaissance, ni sur l'estime de son agent; l'homme avili