Voy. F. Brunetière, Études citées
3. Sur les sources du Mariage de Figaro, voy. E. Lintilhac, BeaumarchaiSf deuxième partie, chap. vu.
n'a pourtant pas changé; de hsirhier- factotum, il est devenu majordome et il s'agit de le marier, chose assez ordinaire et commune. Mais, au mouvement qu'il se donne, à l'importance dont il est plein, on dirait, pour parler son langage, qu'il a sur les bras le gouvernement de toutes les Espagnes. Tantôt monologuant, tantôt dirigeant les conversations à son gré, mettant l'irrévérence et la fatuité en formules, il se campe de face, de profil, de trois quarts, s'admire jusque dans ses maladresses, qui sont nombreuses, et, au dernier acte, dressant une véritable tribune sous les fameux marronniers, il prononce sur lui-même le plus long discours de l'ancien répertoire : ni Auguste, ni Mithridate, ni Théramène n'avaient fait couler pareils flots d'éloquence. Enfin, après avoir dit sa façon de penser au hasard qui conduit le monde, aux abus, aux gens en place, vanté l'économie politique et demandé la liberté de la presse, il tire d'un prodigieux pêle-mêle d'idées une conclusion tout à fait inattendue : il s'interroge sur la personnalité humaine et l'essence du moi. Malgré l'élernelle gravité de ces questions, on a plus envie de sourire que de réfléchir en voyant Figaro se draper dans le manteau d'Hamlet.
En cet endroit, comme dans bien d'autres, ce n'est pas lui qui parle, c'est l'auteur. Le défaut, déjà sensible dans le Barbier, saute aux yeux dans le Mariage : à la fois aigri et infatué par la vie et les événements, Beaumarchais s'efst incarné de plus en plus en la personne de son héros favori; à chaque instant, nous reconnaissons sa voix et son visage comme au travers d'un masque transparent. Aussi, au bout de quelques scènes, Figaro n'est-il plus qu'un prête-nom ; ses aventures, ses échecs mérités ou immérités, ses démêlés avec la justice, ses aspirations légitimes, son outrecuidance, sa bonté, sa rouerie, son amour de l'argent, son fonds sérieux et son
incurable légèreté, tous les contrastes de sa nature, c'est Beaumarchais se racontant et se démontrant. Encore Figaro ne lui suffit-il pas. D'autres personnages ne sont là que pour lui offrir une savoureuse et publique vengeance. Ainsi l'infortuné don Guzman Brid'oison, caricature du juge Goezman en particulier et des magistrats en général, qui reçoit les verges avec tant de sérénité et assiste, impassible, à la singulière audience où Figaro conduit à son gré les débats.
Le comte, du moins, est resté dans la suite logique de son caractère. L'aventureux cavalier qui donnait des sérénades sous les balcons de Séville, devenu « grand corrégidor d'Andalousie », sauvegarde les apparences; mais il est resté galant. Au reste, même distinction, même sentiment de sa supériorité, tempéré par un spirituel scepticisme. L'intrigue de la pièce tourne à son détriment, et, malgré tout, à côté de l'effronté valet qu'il a eu le tort de garder à son service, au milieu des aigrefins, des sots et des pieds-plats qui l'assiègent, il conserve la sympathie du spectateur, car il n'a rien de vil ni de bas, alors que vilenie et bassesse grouillent autour de lui. Son règne finit et celui de Figaro commence, mais le vaincu vaut mieux que le vainqueur. Même son intrigue avec Suzanne, même la querelle, un moment très violente, qu'il fait à la comtesse, ne parviennent pas à le rendre ridicule.
Tout autre le deviendrait vite entre ces deux femmes qui s'entendent pour le jouer : « Je ne suis plus cette Rosine que vous avez tant poursuivie, dit Tune; je suis la pauvre comtesse Almaviva ». Pour les besoins de la cause, elle se fait un peu trop dolente; mais elle a raison : chez elle comme chez tant d'autres, le mariage a produit une métamorphose complète. L'ingénue d'autrefois est maintenant une vraie grande dame, aussi noble
que son noble époux. « Imposante », comme le dit Chérubin, digne jusque dans l'intrigue,- mais toujours « sensible ]>, elle ne retient de son ancien rôle que l'expérience de l'amour défendu et elle commence à s'en servir. Beaumarchais la déOnit « aimable et vertueuse »; aimable certes, vertueuse peut-être, mais dans le sens très large que le xviii® siècle donnait à ce mot.
Pour Suzanne, il n'y aurait pas dans tout son rôle, selon le même Beaumarchais, « une phrase, un mot qui ne respire la sagesse et l'attachement à ses devoirs ». C'est beaucoup dire, et il ne faut voir là qu'un argument en faveur d'une thèse. Admettons qu'au moment où le rideau se lève, cette soubrette, devenue la plus singulière des ingénues, ait encore tous les droits à la couronne virginale qu'elle essaye gracieusement; Figaro n'en court pas moins de grands risques. Elle est de celles, en effet, dont les résistances ne durent pas toujours, et, si le comte était moins pressé, il en viendrait à ses fins peu après la cérémonie. Â défaut d'expérience, elle a trop de science, comme le prouve l'empressement avec lequel elle organise, pour l'agrément de sa maîtresse et le sien propre, un jeu très dangereux avec le petit page, et sa réflexion en le voyant sauter délibérément par la fenêtre : « Si celui-là manque de femmes.... »
Telles qu'elles sont, avec leurs qualités et leurs défauts, maîtresse et soubrette représentent bien l'idée que Beaumarchais et ses contemporains se faisaient des femmes et de l'amour : les femmes, des créatures nullement farouches, plus désireuses d'intrigue que de passion, sensibles, c'est-à-dire ne se refusant rien lorsqu'elles y trouvaient leur plaisir et laissant beaucoup espérer même par leurs résistances; l'amour, un sentiment où la tête avait autant de part que le cœur, propre à égayer l'existence, mais pas à la remplir, réaliste,
rapide et sans remords. Le siècle, en effet, ne voit guère dans Tamour que ce qu'il a d'aimable et il traite les femmes avec un mélange d'adoration, d'insouciance et d'ironie. On avait affecté, sous la Régence, de les réduire au rôle d'amusement; plus tard on avait semblé les prendre plus au sérieux : grâce à la Nouvelle Héloïse, la passion était devenue moins superficielle, et, grâce à VÉmile, on leur avait su gré d'être mères et d'aimer leurs enfants. Cette mode n'avait guère duré et l'on s'était remis bien vite à leur demander seulement l'ivresse rapide du plaisir. Il était admis qu'après avoir obtenu d'elles le plus possible, on ne leur devait pas une reconnaissance trop respectueuse, encore moins la fidélité. Les entourer d'égards, les plaindre à l'occasion, chercher des excuses à leur défaite et ne pas les railler trop fort après l^s avoir vaincues, tels étaient les devoirs des hommes envers elles. De leur côté, elles ne se plaignaient pas du sort qui leur était fait et s'attribuaient sans scrupules le droit au changement. Somme toute, et pour les deux sexes, la philosophie de l'amour, telle que l'exprime le Mariage de Figaro, est contenue dans cette réflexion du comte Almaviva : « L'aimour n'est que le roman du cœur; c'est le plaisir qui en est l'histoire )).
A côté des personnages de premier plan que je viens d'analyser, plusieurs autres encore mériteraient la môme étude. Jusqu'aux plus secondaires, tous ont leur intérêt et contribuent à l'effet général, depuis Basile, ce cousin germain de Tartuffe tombé dans la domesticité, jusqu'au jardinier Antonio; depuis Fanchette, cette ingénue de la Cruche cassée animée et agissante, jusqu'à Grippe-Soleil, le petit gardeur de chèvres. Ne pouvant les énumérer tous, il me suffira de nommer Chérubin, « le page endiablé ». Non qu'il soit tout à
fait une création : Thistoire du petit Jehan de Saintré et de la dame des Belles-Cousines est pour quelque chose dans son aventure avec sa marraine. Mais l'adaptation est si adroite! On dirait un motif de la Renaissance traduit par Boucher et repris par Greuze, le premier y mettant son esprit de volupté, le second sa grâce sentimentale. Chérubin était hier un enfant, demain ce sera un jeune homme; en attendant, il profite avec ivresse des privilèges de Tâge qu'il n'a plus. Si le rôle offre çà et là quelques mots qui en dépassent l'intention, tout le reste est délicieux. Il fait entrer la poésie, comme un charme suprême, dans un chef-d'œuvre d'esprit et de comique. Elle y était, mais extérieure, avec les costumes, le décor, les grands marronniers du cinquième acte et leurs masses bleuâtres à demi noyées dans les ténèbres transparentes d'une nuit d'Andalousie. Avec Chérubin, sa vieille romance, sa toilette aux mains de Suzanne et de la comtesse, son envolée par la fenêtre, son retour au milieu des jeunes filles, elle circule et se joue dans l'intrigue même, elle s'exhale comme un parfum subtil des paroles qu'il prononce et de celles qu'il inspire. Et cette création si poétique, où il y a de la fantaisie, du rêve, de l'idéal, n'en est pas moins vraie ; elle donne un corps à cette image fuyante et vague que le souvenir de la jeunesse évoque dans tous les cœurs ; elle fait pressentir le don Juan de Byron et le Fortunio de Musset.
Et cependant, malgré Tesprit et la gaieté, la grâce et le charme de tous ces rôles, le Mariage de Figaro produit sur nous une impression mélancolique. Gomment ne pas songer au sanglant épilogue que lui a donné rhistoire ? Pendant la cérémonie du quatrième acte, lorsque le cortège nuptial de Suzanne défile en brillants habits, au son de la marche des Folies d'Espagney c'est une société près de disparaître qui déploie ses élégances dans une dernière fête. On se dit que tous ou presque tous ceux qui le composent sont promis à Téchafaud, et Ton songe au célèbre et dramatique tableau de M. Millier, r Appel des condamnés; on revoit, dans une salle de Saint-Lazare, ces personnages de tout sexe, de tout âge et de toute condition que le guichetier appelle et que la guillotine attend, et Ton se dit que le peintre a conclu pour l'auteur comique. Avant dix ans, le comte et la comtesse, Barlholo et Brid'oison, Basile et Double- Main, Chérubin lui-même devenu officier du roi, comparaîtront devant le tribunal révolutionnaire. A peine si deux personnages de la pièce sont à peu près sûrs d'échapper : le jardinier Antonio et Figaro. Le premier, révolté contre son maître, pillera le château d'Aguas- Frescas, puis acquerra sur ses économies un petit domaine taillé dans les terres du comte devenues biens nationaux. Quant à Figaro, il sera l'un des chefs du mouvement et pérorera les jours d'émeute dans le jardin du Palais-Royal.
Qui sait, toutefois, si, la Terreur venue, cet homme de trop d'esprit ne sera pas accusé de « modérantisme » et traité comme tel, au point d'être pour la première fois
i06 ÉTUDES D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE DRAMATIQUES.
de sa TÎe et malgré son oatrecnidante devise, € inférienr aax événements »? La Révolation, en effet, surprit et effraya Beaumarchais ; celui qui avait été si brave devant le parlement et la coar, si familier avec les ministres et le roi loi-méme, dut se cacher devant la Commune de Paris et fuir devant le Comité de salut public. Comme bien d'antres, il s*était dit que l'on pourrait réformer sans détruire, que les abus se corrigeraient peu à peu, et que tout finirait par s'arranger ; il se refusait à voir l'évidence, telle qu'elle ressortait des idées de ses contemporains et des siennes propres, de ses actes, de ses écrits judiciaires et de ses pièces de théâtre, à savoir qu'entre les institutions sociales il n'y en avait pas une seule qui ne fût caduque et condamnée. Et voici que les événements, allant jusqu'au bout de leur logique, sans timidité ni ménagements d'aucune sorte, tiraient toutes les conséquences des Mémoires, du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro.
La vieillesse de Beaumarchais fut donc inquiète et attristée. Il mourut dans son lit, le 19 mai 1799, au cours d'un paisible sommeil ou de sa propre main*; mais il n'avait échappé que par miracle à l'échafaud. Plusieurs fois l'émeute était venue gronder autour de la maison trop voyante qu'il avait préparée* pour le repos de ses vieux jours et d'où il espérait contempler tranquillement la démolition de la Bastille. Les destructeurs de la vieille forteresse ne lui surent aucun gré d'en avoir préparé la chute et d'avoir été lui-même un prisonnier d'État. Par là se vérifiait, au détriment d'un révolutionnaire par excellence, cette loi des révolutions
1. La rumeur d'un suicide courut, en effet; mais il semble bien résulter des preuves produites par L. de Loménie et M. Lintilhac que la mort de Beaumarchais fut naturelle.
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que ceux qui les préparent ne sont pas toujours ceux qui en profitent.
En revanche, son œuvre littéraire a recueilli, dans la victoire de la cause qu'il servait, les avantages dont il ne put jouir lui-même. Bien que, par un contraste singulier, au service de cette cause, qui était celle de la dignité humaine, des droits de la pensée, delà justice sociale et de la liberté politique, il ait mis peu de sérieux et d'élévation morale, une médiocre portée de vues et parfois un rare égoïsme, son courage, son énergie et sa valeur littéraire lui méritent une place d'honneur parmi ceux à qui nous devons la Révolution. Toutes différences gardées entre les auteurs, les œuvres et les époques, les Mémoires, le Barbier deSéville et le Mariage de Figaro furent, pour le xviii" siècle, ce que les Provinciales et Tartuffe avaient été pour le xvii% c'est-à-dire des œuvres capitales, autour desquelles se continue la lutte dont elles furent d'éclatants épisodes et qui leur doit, aux yeux de la postérité, une grande part de sa signification. De même que le siècle de Louis XIV serait très incomplet sans Pascal et Molière, il manquerait presque autant à celui de la Révolution, s'il n'avait pas eu Beaumarchais. Les sentiments et les passions, les idées et les doctrines de leur temps, ces hommes les ont amenés à un tel degré de clarté et revêtus d'une telle éloquence que leurs accents nous passionnent presque autant que leurs contemporains.
D'autant plus que notre société se partage toujours entre les deux grands partis qui attaquent et défendent ce qu'attaquaient et défendaient Molière et Pascal, à côté de Descartes et de Bossuet, comme Beaumarchais à côté de Voltaire et de Rousseau. Plus voisin de nous, et dans la même position que nous-mêmes sur un champ de bataille qui s'est fort déplacé depuis deux cents ans,
Beaumarchais nous offre tout un arsenal pour nos batailles; une grande partie des abus qu'il battait en brèche dure encore, et ceux dont la Révolution nous a débarrassés ont disparu depuis trop peu de temps pour que le souvenir en soit éteint. A ces causes d'intérêt social se joint l'espèce d'intérêt littéraire à laquelle nous sommes le plus sensibles, l'intérêt dramatique; aussi l'importance de l'œuvre de Beaumarchais n'est-elle pas près de diminuer. Ce qu'il y aura toujours d'injustifiable dans les inégalités sociales, les gênes inutiles que nous impose l'autorité, l'infatuation et l'optimisme des gens en place, tout cela subsiste au milieu de nous, comme aussi l'impatience turbulente et l'injustice satirique des gouvernés, l'esprit utopique des réformateurs, l'âpre convoitise des déshérités, des déclassés et des simples ambitieux. Enfin, tant que nous serons sensibles à l'observation ironique de la vie, à l'illusion théâtrale, à l'esprit dialogué, le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro ne cesseront pas de nous charmer.
De là vient, très diverse dans ses causes, la faveur qui ne cesse d'accueillir les deux pièces de Beaumarchais : on n'a pas besoin de les reprendre, car on ne cesse pas plus de les jouer que Tartuffe, et quiconque lit en est pénétré. Mêlées devrai et de faux, d'excellent et de pire, elles sont une image fidèle de notre esprit national et de notre race à un moment particulier de leur évolution et de leur histoire. Elles ne traduisent pas seulement, comme on Ta dit et redit, le caractère ingouvernable des Français, car, si cela était, il faudrait admettre comme juste en soi tout ce qu'attaquait Beaumarchais, et ce n'est pas possible ; on est même forcé de convenir que la plus grande partie de ce qu'il ébranlait avait mérité d'être renversé ; que, si cette ruine a emporté bien des choses dignes de regrets, la faute n'en est pas à ceux qui
Tont causée; enfin, que les biens conquis dépassent de beaucoup les pertes. Avec tous les défauts nationaux que Ton voudra, outre ceux de Tauteur, nous retrouvons dans ce théâtre les meilleures qualités de notre race, c'est-à-dire le clair bon sens, la verve spirituelle, le courage, la gaieté; et c'est pour .cela que si, dans Beaumarchais, Thomme est du second ordre, Tœuvre est du premier.
Avril 1890.
Le livre récemment publié par M. Gaston Maugras, sous ce titre ingénieux : les Comédiens hors la loi^, a le double intérêt d'une œuvre de circonstance et d'une étude sérieuse sur un sujet durable. Il mérite qu'on dise de lui en toute sincérité ce qu'on dit souvent par pure politesse, qu'il répond à un besoin et comble une lacune. Les comédiens, en efifet, tiennent assez de place dans la société contemporaine pour suffire à tout un livre, et les variations de l'opinion à leur égard touchent à une des plus difficiles questions que les moralistes aient à examiner, celle des rapports du théâtre et de la morale.
Cependant, tout étendu qu'il est et malgré l'ordre chronologique auquel il se conforme exactement, ce gros livre est-il bien complet et bien ordonné? On peut, à la rigueur, étudier l'histoire des comédiens en laissant de côté celle des controverses sur le théâtre; il serait mieux de les réunir, car elles s'éclairent mutuellement. M. Maugras n'a fait que les confondre, et d'une manière assez capricieuse. Son travail pourrait aussi avoir un caractère de précision plus marqué. M. Maugras ne recule pas devant les notes; il en est