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Les Comédiens hors la loi, par Gaston Maugras

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même prodigue et en offire d'assez mntiles à quiconque possède le plus simple dictionnaire d'histoire et de biographie. On préférerait qu*il en eût employé une partie à indiquer exactement ses sources. Je ne parle pas de ses erreurs : il en commet, mais pas trop ni de trop graves; et qui n'en commettrait pas dans une enquête aussi vaste? Je regrette davantaee ses omissions. Parmi tous les auteurs qu'il cite, il en néglige de première importance, et il aurait pu ajouter quelques anecdotes très caractéristiques à toutes celles qu'il raconte.

Ces résenes n'empêchent pas son livre d'être d'une lecture attachante et instructive. M. Mausras tire de son sujet l'agrément qu'il contient; il rectifie plusieurs idées fausses^ il fixe des dates capitales et met en lumière nombre de faits probants. Je voudrais profiter de ce livre intéressant et consciencieux pour examiner les deux questions qui en sont l'objet : d'un côté, les rapports du théâtre et de la morale ; de l'autre, la condition des comédiens d'après les variations des mœurs et de l'opinion. Si j'écrivais moi-même un livre sur le même sujet, je tâcherais de faire marcher ces deux études parallèlement et du même pas. 11 sera plus commode ici, pour l'auteur et pour le lecteur, de les poursuivre l'une après l'autre.

Depuis que les hommes vivent en société, ils cèdent à deux penchants également impérieux, qu'ils ont toujours essayé de concilier, sans y réussir jamais. Le pre-r mier consiste à charmer par des distractions cet ennui de vivre dont parle Pascal; l'art, sous ses diverses formes, est au premier rang de ces distractions. A ce

point de vue, la définition la plus générale que Ton pourrait proposer de Tart serait peut-être la suivante : rimitation figurée de l'homme et de la nature, avec le plaisir pour but.

Rien ne plaît davantage à Thomme que la représentation de lui-même, de ses semblables, des êtres et des choses qui l'entourent ; il combine ces diverses images d'après toutes les sortes d'action dont il est capable. D'où la littérature, la peinture, la sculpture, la musique. L'action, pour l'homme, n'est autre chose que l'exercice des passions. Il reconnaît que la plupart sont nuisibles, il les déclare coupables et il appelle vertu la résistance victorieuse qu'il leur oppose. Mais, en dépit de la vertu, les passions l'intéressent toujours beaucoup. La vertu, de sa nature, est négative et passive, la passion positive et active. Celle-ci se prête donc beaucoup plus à la représentation par l'art que celle-là. Aussi la passion est-elle le thème favori de l'art.

En même temps que l'homme cherche le plaisir par la représentation des passions, la morale intervient et lui signale les dangers de ce plaisir. Sous ses diverses formes — religieuse, civile, philosophique, — la morale n'est pas moins nécessaire à l'homme que le plaisir artistique. Or elle a formulé de nombreuses règles qui, toutes, ont pour but de réprimer les passions. Jamais ces règles n'ont atteint complètement leur but : dans les sociétés les mieux réglées, il y a toujours eu de violentes explosions de passion et il y en. aura toujours. Ne pouvant détruire les passions, la morale s'efforce d'en rendre les effets aussi rares que possible, et pour cela elle interdit toutes les causes capables de les provoquer. Au nombre de ces causes elle range les représentations figurées par l'art. Elle a toujours vu celles-ci d'un œil soupçonneux, et lorsqu'elle n'ose pas les con-

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damner en principe, elle les surveille et les interdit en détail. Le catalogue qu'elle a fait des passions d'après leur plus ou moins de danger, elle s'efforce de l'imposer à l'art; elle demande que les formes extrêmes de l'amour, de la haine, de la vengeance, de la cupidité ne soient pas représentées ou soient atténuées dans leur représentation *.

Entre les diverses formes de l'art, il en est une, la plus complète, car elle comprend toutes les autres, la plus attachante, car elle ne s'adresse pas à chaque homme en particulier, mais aux hommes réunis, et elle multiplie les sensations de chacun par celles de tous, donnant ainsi à l'émotion artistique une incomparable intensité. Cette forme est le théâtre, qui réunit dans un même ensemble la peinture, la littérature, la sculpture, la musique, la danse, car il lui faut en même temps la parole, la forme, la couleur, le chant, le mouvement. C'est donc, en même temps que la plus goûtée par les hommes, la plus dangereuse aux yeux de la morale. Le théâtre existe chez tous les peuples, et chez tous la morale le combat, allant, selon la hardiesse des moralistes, des restrictions de détail à la condamnation générale. Les efforts de la morale contre le théâtre sont d'autant plus vigoureux et constants qu'elle est plus pure et mieux écoutée'.

1. Sur rantaj^onisme permanent de Tart et de la morale, voy. la charmante étude de M. Constant Martha dans son livre sur la Délicatesse dans Varty III, 1884.

^. La partie historique de la question a été traitée avec tout l'appareil de l'argumentation scolastique, mais avec une science étendue, par l'abbé de Voisin, dans un volumineux travail intitulé la Défense du traité de M^' le prince de Conti touchant la comédie et les spectacles ou la réfutation d'un livre intitulé « Dissertation sur la condamnation des théâtres », 1671. C'est le plus nourri des nombreux écrits publiés au xvii* siècle sur la question, l'un des plus nets d'idées et l'un des plus conformes à la doctrine du clergé de

C'est un lieu commun de dire que cet antagonisme entre la morale et le théâtre n'existait pas chez les Grecs. Ce peuple initiateur, qui sut concilier si heureusement les droits de la nature et ceux de la morale, aurait toujours honoré le théâtre. Il en faisait une part considérable de ses fêtes religieuses; et, comme sa religion n'était que la divinisation des forces naturelles par Tanthropomorphisme, les passions se donnaient carrière sur le théâtre grec plus librement qu'elles ne le firent jamais. Il faut reconnaître, en effet, qu'en Grèce les législateurs ont été plus larges à Tégard de la scène qu'en aucun autre pays. A Athènes, le théâtre était un service public, assuré sur les fonds de l'État; la cité tout entière y prenait part. Mais il ne s'ensuit pas que, même à Athènes, le théâtre n'ait porté aucun ombrage aux moralisateurs et aux législateurs. Assistant à une

France. H est surtout très supérieur au traité de Conti dont il prend texte. — Au siècle suivant, Desprez de Boissy publie des Lettres sur les spectacles avec une histoire des ouvrages pour et contre les théâtres , 7* édition, 2 vol., 1779, livre diffus, confus, déclamatoire, inspiré par un esprit de secte étroit et maussade, mais plein de renseignements et suivi d'une table très utile. — Saint-Marc Girardin a traité la question en partie au chapitre ix de son livre sur Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, 1. 11,1875. Sa discussion, favorable au théâtre, s'inspire d'un éclectisme philosophique et chrétien assez arbitraire, comme aussi d'une morale plus acceptable qu'élevée. La partie historique est faible, quoique l'auteur déclare avoir voulu surtout traiter la question à ce point de vue. — Paul Albert arrive aux mêmes conclusions dans une leçon de son livre la Prose, 1870; écrit pour les jeunes filles, ce morceau, d'ailleurs intéressant, ne peut être bien profond en une matière aussi délicate. — Enfin M. Charles Arnaud, au cours d'une étude sur la Vie et les œuvres de Vabbé d'Aubignac et les théories dramatiques au xvii* siècle, 1888, seconde partie, liv. i, chap. H, aborde, à la suite de son auteur, la question du théâtre moral et moralisateur ; il conclut habilement que, « si le théâtre a le devoir absolu d'être moral, il n'a pas au même degré celui d'être moralisateur».

rcpn^sentalion de Thespis, Solon s'approcha de lui et lui demanda « s'il n'avait pas honte de représenter devant une si grande foule des choses aussi fausses ». Thespis lui répondant que c'était là un jeu inofiTensif, Solon frappa violemment la terre de son bâton et s'écria : « Mais ces faussetés que nous aimons et approuvons par jeu, nous ne tarderons pas à les retrouver dans le commerce do la vio!i> Socrate protestait, lui aussi, contre les louons dangereuses du théâtre. Comme, dans une pit'^oo d'Kuripido, il entendait un acteur dire de la vertu ([v\\\ fallait la laisser partir sans la poursuivre, il se lova ol sortit on disant « que c'était une honte de croire qu'on doil rechercher un esclave fugitif et laisser échapper la vertu s;ins plus s'en inquiéter». Le même Socrate décidai! Platon à jeter au feu des tragédies que son disciple avait com|Ki>sées et se proposait de jouer lui^néme : c Au secours. Vulcain, s'écriail-il ; Platon a besoin de toi ! > Ou trouve même, à Athènes, une prèsoriplion légale dirigée contre le théâtre : les comédies oiaiont roganloos comme chose si indécente qu'une loi dofoudait aux ari^^pa^iies dVn composer. On ne sVtonnora pas que la se>èro Sjwte repoussât enraiement comt\iios et trutsiios : * Elle ne voulait jmls écouter, mémo j\tr jou. dos ohi^sos contraires à ses lois* >,

Ch;ioun s^vît que Piaiv-n n'ainiettâit dans sa repu- Mi o.ïo i.îo.^îo ni tr^iwiies ni cor-.oiies. Ce que Foa cour,..:; moins, ce mv.u les n^.isvv.is sur losquelies il s"appr,x,<*î jvar les ovcîuro. On nie jV7-n3'.îtra de citer deux

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courts passages, tirés Tun des Lois^ l'autre de la RépubliquCy où il commence par établir la nécessité de la censure et finit par condamner formellement le théâtre*. Le fond et la forme en sont également curieux : on dirait, avec Texquise ironie socratique, un mélange de Robespierre et de Fénelon. C'est Tonction de Tun, le jacobinisme de Tautre, Tobslination de tous deux, cette belle tranquillité des réformateurs utopistes qui se savent en possession de toute la vérité et veulent l'imposer tout entière au monde pour son bonheur. Dans les LoiSy le législateur dit aux poètes dramatiques :

Ne comptez pas que nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser votre théâtre sur la place publique, et introduire sur la scène des acteurs doués d'une belle voix, qui parlent plus haut que nous; ni que nous souffrions que vous adressiez la parole en public à nos enfants, à nos femmes, à tout le peuple et que, sur les mêmes objets, vous leur débitiez des maximes qui, bien loin d'être les nôtres, leur seront presque toujours entièrement opposées. Ce serait une folie 'extrême de notre part et de la part de tout état de vous accorder une semblable permission, avant que les magistrats aient examiné si ce que vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public ou s'il ne l'est pas. Ainsi, enfants des muses voluptueuses, commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu'ils les comparent avec les nôtres; et, s'ils jugent que vous disiez les mêmes choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos pièces; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous le permettre.

Dans la République, le philosophe est plus radical et comdamne toutes les sortes d'imitation théâtrale. Après avoir établi par une longue discussion que la vertu consiste dans le calme de l'âme et sa complète posses-

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