‹ etudes d'histoire et de critique dramatiquesChapitre 18 sur 22 · Je cite la traduction de Victor Cousin · texte numérisé non relu

Je cite la traduction de Victor Cousin

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Ton voudra, toutes les divergences possibles de développement, voilà le fonds où vont puiser les adversaires du théâtre. Le christianisme y ajoutera beaucoup, mais le point de départ de toutes les polémiques futures est trouvé.

A Rome, le théâtre n'était pas, comme en Grèce, une part considérable du culte et de la vie publique. C'était un simple divertissement, très grossier à l'origine, et qui ne devint artistique que très tard, sous l'influence de l'imitation grecque. D'idées positives et courtes, les Romains ne voyaient dans ce plaisir que lui-même, et pendant longtemps ils ne songèrent pas à l'ennoblir en le raffinant. Lé théâtre consista donc chez eux, durant des siècles, dans ce qu'il a de plus élémentaire, comme les jeux du cirque, les pantomimes et les sortes de farces qu'ils appelaient atellanes. Du jour où leurs moralistes s'en occupèrent, ce fut pour le traiter avec d'autant plus de sévérité que la gi'ossièreté nationale en accusait plus nettement le danger.

Cicéron n'admet pas que la scène puisse corriger les vices par leur représentation et prévenir le mal en le montrant à l'œuvre : « Relie école, s'écrie-t-il, de correction et de vertu, qui divinise l'amour du mal et la cause de toute légèreté! La comédie n'existerait pas chez nous si nous n'approuvions tous les vices. Quant à la tragédie, elle ne vaut pas mieux : elle sert plus les passions que les mœurs. Voyez, en effet, tous les maux que nous causent les poètes dramatiques. S'ils représentent des hommes courageux, c'est pour leur faire verser des larmes; ils amollissent l'âme; ils affaiblissent peu à peu les mœurs domestiques; ils inspirent l'amour d'une vie oisive et délicate ; ils détendent les ressorts de la vertu. » En vain lui fait-on observer que les Grecs,

ses maîtres, aimaient beaucoup le théâtre, il répond :

« Nous n'eussions jamais laissé Tari dramatique étaler ses vices devant nous, s'il ne répondait à une façon de vivre semblable à lui-même. En défendant cet art, plusieurs des anciens Grecs n'ont fait qu'exprimer un sentiment vicieux comme leur propre conduite. »

Sénèque a une très mauvaise opinion de ceux qui vont au théâtre, et il l'exprime avec son hyperbole accoutumée : « Celui qui fréquente les spectacles n'est pas seulement un oisif, c'est un malade, que dis-je? c'est un mort. » Il voit surtout au théâtre le danger d'une contagion mutuelle du vice : « Il n'y a rien d'aussi funeste pour les bonnes mœurs que d'aller perdre son temps au spectacle. Là, en effet, le vice pénètre plus facilement dans l'âme à la faveur du plaisir. On revient du théâtre plus avide, plus ambitieux, plus luxurieux qu'on n'y est allé. C'est qu'on s'y est trouvé au milieu des autres hommes et personne ne peut supporter l'assaut des vices lorsqu'ils se présentent avec une si nombreuse escorte ».

Moraliste à sa manière, Ovide reconnaît qu'il n'y a rien de plus funeste pour la pudeur que le théâtre, car la corruption y est partout, sur la scène et dans l'assemblée : (( Belles et parées, les comédiennes lancent l'amour comme à l'abri d'une égide brillante, tandis que les yeux du spectateur, errants de tous côtés, cherchent dans l'assistance une femme à aimer ».

Tacite attribue en partie la vertu des Germains à ce qu'ils n'ont pas de spectacles; toutes les fois qu'il prononce le mot de théâtre, il laisse éclater son indignation et son dégoût : « C'est par lui, s'écrie-t-il, que le vice et l'infamie empoisonnent nos mœurs ».

Les lois traduisent le sentiment des moralistes en frappant le théâtre avec une impitoyable sévérité. Je n'ai pas à parler encore du traitement qu'elles infligent aux

comédiens; mais il va de soi que toutes les mesures prises contre ceux-ci atteignent en même temps Tari qu'ils exercent. A plusieurs reprises, les préteurs et les censeurs interdisent tous les spectacles autres que les jeux de cirque, où il s'agit non pas d'imitation plus ou moins artistique, mais de courage brutal et d'adresse meurtrière. Les empereurs agissent souvent de même, bien que la licence croissante des mœurs et le besoin impérieux du plaisir paralysent la sévérité des lois. Auguste commence par protéger le théâtre, dans une intention politique ; il est bientôt obligé d'en réprimer la licence. Après lui, c'est une alternative de proscription et de protection, selon le caractère et les goûts des divers empereurs ; mais il faut bien reconnaître que les meilleurs se distinguent par leur sévérité, et les plus mauvais parleur indulgence. On. arrive ainsi jusqu'au moment où le christianisme, fortement installé dans la société romaine, ose élever la voix et dire son sentiment sur les spectacles.

Nous touchons au vif de la question et nous allons voir l'antagonisme du théâtre et de la morale, intermittent et modéré jusqu'ici, devenir permanent et aigu. Il va provoquer, de la part des moralistes, une condamnation du théâtre plus formelle, et surtout plus complètement motivée. L'effet de cette condamnation durera des siècles, et s'il a pu s'atténuer avec le temps, il ne saurait cesser qu'avec le christianisme lui-même.

A Rome comme à Athènes, la morale reposait sur une conception de la vie que le christianisme n'acceptait pas. Philosophique ou civile, elle exaltait la légitimité de

l'action, la nécessité du plaisir, l'amour de la vie. Avec toutes les restrictions qu'un idéal élevé, moyen ou bas de l'existence pouvait apporter au développement des facultés humaines, les lois et les doctrines reconnaissaient au corps et à l'âme le droit de satisfaire leurs besoins ou leurs aspirations. Bien plus, le but de l'existence était l'existence elle-même ; le sentiment de l'audelà, s'il existait, était bien vague et bien confus. La suprême récompense proposée à la vertu, c'était la santé de l'âme, c'est-à-dire un état qui devait disparaître avec elle. Le christianisme apporte une nouvelle conception de la vie. Il enseigne que l'existence de l'homme n'est pas bornée à la terre et que la vie présente doit être la préparation d'une vie future. La vraie patrie deThomme, dit-il, n'est pas sur la terre, mais dans le ciel, et à la joie de vivre il substitue la mélancolie de l'exil. Le corps et les plaisirs matériels ne sont rien par eux-mêmes; il n'y faut voir que des obstacles dangereux pour les vertus qui procurent le retour dans la patrie céleste, savoir le renoncement et la pureté. Le mal consiste à suivre la nature, car elle est mauvaise par essence, le bien à lui résister pour se rapprocher de Dieu. La grande pensée de l'homme, celle qui doit toujours occuper son esprit, c'est la pensée de la mort et du jugement qui la suivra. Qu'a-t-il à faire, dès lors, de distractions et de plaisirs? Le plaisir est coupable, car c'est une concession faite à la nature ; la distraction ne peut que détourner l'âme de la pensée de la mort. C'est à regret que le christianisme reconnaît à la majorité des hommes le droit de vivre et de communiquer la vie; aux êtres d'élite il propose l'ascétisme et le célibat.

Que répondre, en faveur du théâtre, à une morale comme celle-là? Elle ne le supprimera pas, car les plus pures et les plus fortes doctrines sont obligées de tran-

siger avec la faiblesse humaine; mais les coups qu'elle lui portera le frapperont plus sûrement. C'est Terlullien qui ouvre l'attaque, et il va du premier coup aux extrêmes limites de la véhémence. Apostrophant les chrétiens à tous les degrés de la hiérarchie; « Serviteurs de Dieu, leur dit-il, qui êtes près d'entrer au service de la divine majesté, et vous qui y êtes entrés par la confession et par la déclaration que vous en avez faite au baptême, sachez et reconnaissez que l'état de la foi, l'ordre de la vérité et la loi de la discipline chrétienne condamnent absolument le divertissement des spectacles comme les autres dérèglements du monde ». Puis commence la revue des arguments qui motivent cette condamnation : sentiments des païens eux-mêmes repris et fortifiés, preuves indirectes tirées de l'Écriture, preuves formelles tirées delà nature des choses, cruauté ou indécence des jeux, immoralité de la tragédie et de la comédie profanes : « Les tragédies et les comédies sont des représentations de crimes et de passions déréglées ; elles sont sanglantes, lascives, impies, car la représentation d'un crime énorme ou" d'une chose honteuse n'est point meilleure que ce qu'elle représente. Comme il n'est point permis d'approuver un crime dans l'action qui le commet, il n'est pas davantage permis de l'approuver dans les paroles qui le font commettre ». Mais un des plus grands dangers des spectacles, c'est d'éloigner de Dieu, de mettre en fuite les pensées religieuses : « Un homme pensera-t-il à Dieu dans les lieux où il n'y a rien de Dieu? Apprendra-t-il à être chaste lorsqu'il se trouve comme enivré du plaisir qu'il prend à la comédie? Comment un homme se représentera-t-il les exclamations d'un prophète en même temps qu'il sent frapper ses oreilles par les cris d'un acteur de tragédie? Comment repassera-t-il en sa mémoire quelque chose des

ili ÉTIIDKS D*lil8T0inE ET DE CRITIQUE DRAMATIQUES.

pNMiimoK lorsqu'il rond sow esprit attentif auK vers que ri^cito un comédion? C'est une chose honteuse d'applaudir des histrions avec des mains que Ton vient d'iMovor pour invoquer le nom de Dieu ». Si l'homme osl {\i<i<i^i^ iullrmo pour no pouvoir se passer de distractlouî*» il on trouvera de plus vives et de plus pures dans los ci^n^nionios du culte ; quant à la vie future, elle lui rt^orvo lo plus (.^mouvant des spectacles, le jugement dornîor.

Los IV'^ros do PÉjîlise i*eprennent ces divers ai^un\ouls, ou iasislani sur Tun ou sur l'autre — notammont lo souri do la ehaslolé, la vertu chrétienne par 0\ooIUmuh\ mais ils n'ajoutent guère à rénumérali\M\ do Torlullioiu car U rhétorique du fougueux apolo^islo est très nourrie. Ainsi saint Cyprien, et saint Ohr)st^tomi\ ol s^tint JérAme; saint Augustin surtout, d'aut.^nl plus aohamo omilre les spectacles, qu'il en a phu ^vnUo 1^ IrvMi^pcuSv^s douceurs. Le terraia de rK^^îi[Ss\ \î,ius toute ceîle Cv»ntrv»verse, est circonscrit et soIkîo; o'icsN tiouirA 3iu>si lon^*en^jv> qu'ui;e aouvelie \Kvv\,un\ jv se jvtr les ùeferseur^ eu théâtre ce IVrli-

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LE THÉÂTRE ET LA MORALE. 2i5

cessé de disputer sur ces condamnations et d'en contester la validité ?

C'est que, selon la juste remarque de M. Maugras, les conciles qui les formulèrent n'étaient que provinciaux, et leur autorité obligatoire ne s'étendait pas au delà de la province ecclésiastique où ils s'étaient réunis. Plusieurs provinces pouvaient accepter les décisions d'un concile provincial parce qu'il comprenait des évêques de différents pays et résolvait des questions d'intérêt commun, mais elles pouvaient aussi n'en tenir aucun compte. Ni les conciles œcuméniques, ni les papes n'ont porté de condamnation générale contre les spectacles. Ce silence des autorités suprêmes de l'Église laissait aux défenseurs du théâtre une échappatoire dont ils useront avec ce mélange de bonne foi, d'entêtement et de subtilité qui est de règle en pareil cas ; mais les théologiens autorisés leur fermeront obstinément cette issue en leur opposant les principes, à défaut de textes suffisants.

Bans l'ancienne Grèce, le théâtre était sorti d'une religion indulgente et facile, où le peuple participait étroitement aux cérémonies du culte. Dans l'Europe du moyen âge, il sortit d'une religion austère et rigoureuse, où prêtres et fidèles étaient nettement séparés. Le besoin de distraction par l'art, auquel le théâtre doit sa naissance, est si puissant au cœur de l'homme que l'Église, après sa rigueur militante des premiers siècles, avait dû non seulement lui permettre de se satisfaire, mais encore le favoriser. Elle était, en effet, comme toutes les religions aux époques de foi universelle, le principe et la raison de tout : gouvernements, lois, mœurs, plaisirs; et, prenant tout l'homme, elle devait donner satisfaction à tous ses besoins. Elle exerçait une autorité si obéie qu'elle s'épargnait les rigueurs inutiles, et, servie par des hommes, de divine qu'elle avait

été, elle se faisait humaine. Durant des siècles, les mystères, suite de la tragédie, reçurent d'elle l'inspiration et restèrent sous son autorité directe; elle laissa ses ministres y prendre part comme acteurs; quant au théâtre comique, du plus haut au plus bas, il ne lui échappait pas entièrement : ici encore, prêtres et laïques se trouvaient mêlés. La liberté inséparable des représentations dramatiques se retrouvait dans celles-ci, mais sûre des âmes et très relâchée de la discipline des anciens jours à tous les degrés de la hiérarchie, TÉglise la supportait avec résignation, et souvent même elle n'en sentait pas le mal*.

Il n'est donc pas étonnant que les docteurs du moyen âge, loin de renouveler les anciennes condamnations contre les spectacles, aient été jusqu'à les déclarer inoffensifs par nature. Non qu'ils voulussent contredire les Pères : ils voyaient simplement la question d'un autre œil ; et, devenus les défenseurs d'une forme de société au lieu d'en être les adversaires, ils s'accommodaient aux besoins éternels des sociétés. Saint Thomas écrivait : « Le divertissement est nécessaire à la conservation de la vie humaine. Entre toutes les choses utiles pour cette fin, on peut compter quelques métiers licites, comme celui des histrions, qui tend à soulager les hommes. Ce métier n'est pas illicite en soi, et les histrions ne sont pas en état de péché, pourvu qu'ils usent du jeu avec modération, c'est-à-dire sans paroles ni actes illicites, et qu'ils s'en abstiennent dans les circonstances et les temps où il serait déplacé ».

Ce passage a terriblement embarrassé les théologiens du xvii* siècle. Revenus, comme on va le voir, aux idées

1. Voy. outre le livre de M. Maugras, celui de M. Petit de JuUevillc, let Comédiens en France au moyen âge, 1885.

de la primitive Église, ils trouvaient sur leur chemin un texte respecté, dont les défenseurs du théâtre tiraient grand parti. Ne pouvant le détruire, ils s'efforcèrent d'en atténuer le sens ou même de le tourner à leur profit, et, pour y réussir, il n'est pas de subtilité dialectique dont ils n'aient invoqué le secours. L'un d'eux, logicien très savant et très serré, l'abbé de Voisin, l'expliquait ainsi, en laissant de côté la première phrase sur la nécessité de la distraction : « Ce grand saint dit que le métier de comédien n'est pas mauvais en lui-même. Il est constant que cela ne se peut entendre qu'en tant qu'on le considère dans une spéculation métaphysique et par une abstraction d'esprit, en le séparant de toutes ses circonstances». Bossiiet reprendra le même argument, et, après une longue discussion en quatre chapitres, convaincu de très bonne foi qu'il a concilié les scolastiques et les Pères, il s'écrie triomphalement : « Que des ignorants viennent maintenant nous opposer saint Thomas et faire d'un si grand saint un partisan de nos comédies! » Ce cri de soulagement montre surtout l'embarras du grand évéque et son vif désir d'en sortir. Mais telle est sa bonne foi, qu'il ne peut s'empêcher, par la suite, de faire cet aveu : « A la fin, il faut avouer, avec le respect qui est dû à un si grand homme, qu'il semble s'être un peu éloigné, je ne dirai pas des sentiments dans le fond, mais plutôt des expressions des anciens Pères ». Le passage de saint Thomas reste très clair pour les yeux non prévenus. Il est constant qu'au xiii' siècle la doctrine de l'Église fléchit sur la question des spectacles.

Jusqu'au xvii® siècle, les idées de saint Thomas furent généralement acceptées, et, en 1601, saint François de Sales ne faisait que les reprendre lorsqu'il écrivait : « Les jeux, les bals, les festins, les pompes, les comédies en leur substance ne sont nullement choses mauvaises, mais indifférentes, pouvant être bien et mal exercées*». Quoique le théâtre se fût peu à peu soustrait à la tutelle de l'Eglise, il n'était encore ni assez glorieux ni assez puissant pour porter ombrage à son ancienne nourrice. M^is bientôt son développement et son influence croissante allaient obliger les docteurs à ouvrir les yeux.

Un grand siècle littéraire commençait et non seulement le théâtre suivait l'élan universel, mais il en prenait la direction, surtout dans notre pays*. Un prince de l'Église, le cardinal de Richelieu, disposait une scène dans son palais pour y jouer ses propres pièces et faisait composer une apologie du théâtre par un prêtre, l'abbé

1. Introduction à la vie dévote^ I, 23. L'abbé de Voisin se donne beaucoup dt mal pour expliquer ce passage dans le même sens que celui de saint Thomas.

2. Je dois maintenant borner à la France cette revue historique: la suivre en Europe me mènerait trop loin. Notre pays est désormais celui où le théâtre tient le plus de place ; mais, à l'étranger, les polémiques sur les spectacles ne cessent pas. Ils y sont fortement attaqués par l'Italien Francisco del Monaco, les Espagnols Mariana et dom Ramire, les Anglais William Law et Jérémie Collier, etc. Luthériens ou calvinistes, les protestants sont, naturellement, plus sévères encore que les catholiques, et Martin Bucer, André Rivet, Philippe Vincent, W^erenfelds comptent parmi les plus notables adversaires du théâtre. Au demeurant, on n'en dit rien à l'étranger qui ne soit dit en France, car les éléments de la question sont partout les mêmes. Voy. pour ces divers ouvrages, Desprez de fioissv, à l'aide de la table.

d'Aubignac. Louis XIII rendait un édit dans lequel il déclarait que le théâtre « peut innocemment divertir les peuples de diverses occupations mauvaises», et réhabilitait le métier de comédien. Le plus grand événement littéraire de la première moitié du siècle était Tapparition d'une tragi-comédie, le Cid. Des troupes théâtrales étaient entretenues par le roi et les princes du sang.

L'Église pouvait-elle se taire sans renoncer à sa haute magistrature morale? Déjà la Réforme, la philosophie cartésienne, TefiFort de la pensée humaine vers Téraancipation lui montraient la nécessité de raffermir son autorité. Depuis le concile de Trente, elle travaillait à rétablir dans son sein une discipline exacte et à rendre son ancien éclat à la littérature ecclésiastique*. Nouveaux stoïciens, mais surpassant la plus noble doctrine de l'antiquité de toute la supériorité d'un christianisme ramené à la pureté primitive, les jansénistes recommandaient et pratiquaient l'austérité en toutes choses. Dès d658', leur moraliste attitré, Nicole, avait composé un Traité de la Comédie^ où il exposait avec finesse et clairvoyance les dangers du théâtre nouveau : l'amour devenant de plus en plus le centre et le nerf des pièces, les plus coupables passions proposées à l'admiration sous couleur d'héroïsme, les salles de spectacle réunissant toutes les causes de dissipation, l'opposition du plaisir que l'on y prenait à toutes les obligations du chrétien, comme l'amour de Dieu et de sa parole, le recueillement, Tesprit de prière, de pénitence et de crainte. Dans les Pensées^ Pascal reprendra cette thèse avec sa franchise, sa vigueur et sa pénétration accou-

1. Voy. Ch. Dcjob, De Vin/luence du concile de Trente sur la liUérature et les beaux-arls dans les pays catholiques^ 188 i.

2. Date indiquée parDesprezde Boissy. Le môme auteur dit que le livre de Nicole « fut fait pour réfuter les écrits d'Uédelin d'Aubignac ».

tnmées : « Tous les grands divertissements, dira-t-il, sont dangereux pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie ». Le passage est certainement le plus fort et le plus plein, dans sa courte étendue, qu'un tel sujet ait inspirée

Bientôt le théâtre empiétait sur le domaine sacré. Il affichait la prétention de donner des leçons de morale ; il distinguait entre la vraie et la fausse dévotion ; il livrait celle-ci au sarcasme, sans crainte de compromettre celle-là; coup sur coup Ton voyait paraître Don Juan et Tartuffe.

Cependant, pour des raisons que Ton va voir, l'Eglise fut assez longue à reprendre la lutte. Lorsque le plus grand de ses docteurs, Bossuet, jugea le moment venu de parler, il y avait vingt-quatre ans que la défense de la comédie avait été hardiment présentée par le premier des poètes comiques, Molière. La préface de Tartuffe^ en effet, publiée en 1669, est une apologie complète du théâtre, très forte ou très spécieuse. Molière rappelait que, chez les anciens, la comédie avait « pris son origine de la religion et fait partie de leurs mystères », qu'en France elle devait naissance aux soins d'une confrérie religieuse. 11 déclarait que son emploi est de « corriger les vices des hommes S> et qu'elle y est particulièrement efficace, car « les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire, et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts : on souffre aisément les répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie; on veut bien être méchant, mais on ne veut point être

1. Pensées, édit. Havet, art. XXIV, 6i. Voy. aussi le commentaire de Uavet sur ce passage.

ridicule ». Il prenait aisément son parti des vieilles condamnations portées par l'Eglise contre le théâtre : « Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi, l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage ; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption. » Molière se trompait par ignorance théologique; mais je ne crois pas que jusqu'alors on eût renvoyé dos à dos, avec une telle désinvolture, les Pères de l'Eglise en désaccord. A ceux d'entre eux dont il ne partageait pas l'avis, il opposait tranquillement celui des « plus grands philosophes de l'antiquité ». Pour la théorie qui voit dans la peinture des passions une excitation à les imiter, il la raillait comme « trop délicate», et l'idéal chrétien du renoncement, il le traitait ainsi : «C'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme; je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine». Il concluait par cette déclaration un peu dédaigneuse : « J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut donner un qui soit plus innocent que la comédie ».

J'ai analysé tout au long cette préface de Tartuffe y parce que là est vraiment, pour le xvii* siècle, le point central de la question qui nous occupe. Les arguments anciens en faveur de la comédie y sont repris avec une clarté qui ne laisse rien à désirer et de nouveaux y sont produits sur lesquels va se porter TefTort de la controverse. Au total, c'est la théorie du théâtre la plus large et la plus humaine qui pût être exposée dans une société où la religion et sa morale étaient des lois de l'État.

Un ancien protecteur du poète, le prince de Conti, devenu dévot, fut le premier à répondre. Très vive et assez faible, sa réponse est intéressante en ce qu'elle montre toute l'irritation du parti religieux ^ Ne connaissant peut-être pas le traité encore inédit de Nicole, le prince s'attachait surtout à montrer que le théâtre moderne était beaucoup plus dangereux que le théâtre ancien par la place qu'il donnait à l'amour, et, à l'appui de sa thèse, il prenait ses principaux exemples, pour les blâmer hautement, dans le répertoire de Corneille, déjà regardé, à cette date, comme l'honneur éternel de la scène française; Polyeucte lui-même ne trouvait pas grâce devant lui.

Mais Conti n'était qu'un laïque. Les gardiens autorisés de la doctrine chrétienne se taisaient encore et la confu-

sion régnait dans les esprits. Au sein de l'Eglise ellemême deux partis s'étaient formés, l'un favorable, l'autre

1. Ce traité se compose d'une courte et maigre dissertation, qui occupe la moindre partie de l'ouvrage (40 pages sur 178, plus une table très détaillée) ; tout le reste est occupé par des textes établissant la tradition de l'Église et les sentiments des Pères. Saint- Marc Girardin y voit « un des meilleurs écrits de notre langue au xvii" siècle » ; c'est beaucoup dire : le fonds des idées est pauvre, la forme n'a guère d'autre mérite qu'une pureté élégante et une aisance de grand seigneur; au demeurant, peu de vigueur et d'éloquence.

hostile au théâtre. On a vu ce que pensaient les jansénistes ; quant aux jésuites, ils continuaient à donner des pièces dans leurs collèges ; peu s'en fallait qu'ils n'en fissent jouer à la ville. L'un d'eux, le P. Folard, composait une tragédie qu'un président au parlement de Paris s'attribuait et portait à la scène*. Un autre, qu'on ne nomme pas, en offrait une aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne qui l'acceptaient, et ne se décidait à la retirer que sur les instances d'un ami, lui reprochant de vouloir « accorder Jésus avec Bélial* ». Quant au P. de la Rue, ses contemporains étaient bien persuadés qu'il était le collaborateur de Baron ^. 11 est à croire que les prélats n'eussent pas mieux demandé que d'intervenir pour rappeler hautement la tradition. La politique les retenait : ils étaient trop directement associés à la puissance publique pour condamner librement ce qu'elle protégeait. Le roi entretenait trois troupes de comédiens, et aux représentations de la Cour il assignait un banc aux évêques. Enfin Louis XIV se range et fait pénitence; les prédicateurs de la Cour peuvent parler. Entre 1686 et 1688 l'oratorien Soanen prononce devant le roi un discours trop admiré à mon sens, car il y a plus de rhétorique et de déclamation que d'invention et d'éloquence, mais qui est un réquisitoire formel contrôle théâtre. Les évéques

1. Anecdotes dramatiques , 1775. H s*agit d'un Tibèrey représenté en 1716 et non imprimé. Le P. Folard était professeur de rhétorique à Lyon et le président s'appelait Dupuy.

2. Lettre de Sainte-Marthe à Pontchàteau, 4 août 1674-, inédite, d'après une copie qu'avait faite une amie de Port-Royal, M"« de Théméricourt, et que M. A. Gazier, mon collègue à la Faculté des lettres de Paris, a bien voulu me communiquer. !

3. En 1733, on voit reparaître la théorie de saint Thomas dans i un discours latin du P. Porée, traduit en français par le P. Brunoy. I La distinction entre le bon et le mauvais usage du théâtre y est vivement défendue. H n'est pas dans les habitudes des jésuites de renoncer aisément à des théories une fois émises par eux.

lancent d'énergiques mandements, où ils déclarent « qu'il faut ignorer sa religion pour ne pas connaître l'horreur qu'elle a marqué dans tous les temps des spectacles et de la comédie en particulier* ». Cependant, même dans le clergé, on résiste encore. En 1694, à la demande de Boursault, <l un théologien illustre par sa qualité et par son mérite», disait son éditeur, mais que l'on sait être l'obscur théatin Caffaro, rédigeait une lettre dans laquelle, s'attachant à la doctrine de saint Thomas, il s'efforçait d'établir que la comédie est innocente en elle-même ; qu'elle avait pu être blâmable par la façon dont elle avait été traitée jadis, mais que maintenant elle n'était plus ni contraire à la pudeur, ni impie, ni propre à exciter les passions; qu'elle répondait à un besoin légitime de distractions ; enfin que l'on pouvait sans scrupules composer, jouer et voir jouer des pièces de théâtre.

Par son attribution, cette lettre était un fait considérable. Pour la première fois en France, depuis l'abbé d'Aubignac, qui n'avait guère du prêtre que l'habit, un homme d'Église, un « régulier », présentait dogmatiquement la défense du théâtre. Il était temps d'enrayer par une déclaration solennelle un mal grandissant. Bossuet s'en chargea. Après avoir obtenu du P. Caffaro un humble et formel désaveu, il lançait des Maximes et réflexions sur la comédie^y que plusieurs

1. Mandement de M. de Rochechouart, évêque d'Arras, contre la comédie, 4 décembre 1695. La 'date en est d'un an postérieure aux Maximes sur la comédie; mais il se rattache si étroitement à la doctrine exposée par Bossuet et la résume si exactement que je le cite de préférence à d'autres. Le 8 septembre 1708, Fléchier en publiait un très énergique et très fleuri sur la môme matière.

2. M. A. Gazier a publié en 1881 une excellente édition de ce livre, avec tous les éclaircissements nécessaires^ présentés avec autant de précision que de mesure et de sobriété.

autres réfutations avaient précédées, mais qui les effaçait par sa force incomparable et l'illustration de son auteur. Reprenant la tradition des Pères, montrant qu'ils n'avaient jamais varié sur la question, interprétant dans le sens que l'on a vu le fameux passage de saint Thomas, faisant sien par la force créatrice du génie tout ce que ses prédécesseurs avaient dit de plus juste et de plus fort sur le théâtre, Bossuet, avec son habituelle sûreté de vues, allait droit dans la lettre du théologien à ce qu'il y avait, selon lui, de plus spécieux comme argument, de plus propre à égarer les fidèles, savoir la prétendue purification du théâtre et Teffet moral qui pouvait en résulter. Il s'attachait à établir que la comédie du xvii* siècle était encore plus contraire aux bonnes mœurs que celle de l'antiquité ; qu'en représentant sous de vives couleurs des passions agréables, elle les excitait chez le spectat.'ur; que, par la place donnée à l'amour, elle répandait la concupiscence dans tous les sens ; enfin et surtout que les réunions théâtrales étaient mortelles pour les vertus chrétiennes. Quant au programme ambitieux que formulait la comédie nouvelle, la réformation du vice, il soutenait qu'elle ne peut corriger personne, que son action se borne tout au plus à atténuer les ridicules; ainsi chez Molière, «ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses»; et c'est alors que, dans un cri célèbre de pitié plutôt que de colère, il rappelait «la fin de ce poète-comédien, passant des plaisanteries du théâtre au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ».

On lit peu aujourd'hui les Maximes sur la comédie-^ on n'en connaît guère que l'anathème contre Molière et on ne le rappelle que pour en déclamer. Ce petit livre n'en est pas moins un des plus beaux qui soient partis

iS& ÉTUDES D'HISTOIRE ET DE CRmQUE DRAMATIQUES.

de la main de Bossuel, nn chef-d'œnTre de dialectique, de doctrine et d'éloquence. Pour qni se place an point de Toe dn par christianisme^ il est irréfutable et, à Theare où il fat poblié, il traduisait les sentiments des plus illustres de ceux qui se donnaient la peine de réfléchir sur la question. Le siècle se rangeait, et, à l'exemple de Louis XIY, beaucoup qui avaient adoré le théâtre confessaient leur erreur^'ami de Molière et de Racine, celui qui avait réuni ces deux grandes figures, comme les deux faces du génie dramatique, dans un tableau tracé d'enthousiasme, Boileau ne craignait pas de dire au rapport de Valincourt :

Des maximes qui feraient horreur dans le langage ordinaire se produisent impunément dès qu'elles sont mises en vers. Elles montent sur le théâtre à la faveur de la musique et y parlent plus haut que nos lois. C'est peu d*y étaler ces exemples qui instruisent à pécher et qui ont été détestés par les païens mêmes : on en fait aujourd'hui des conseils et même des préceptes, et, loin de songer à rendre utiles les divertissements publics, on affecte de les rendre criminels.

En parlant ainsi, Boileau visait surtout Quinault et ces « lieux communs de morale lubrique » qui étaient la matière préférée du lyrisme d'opéra ; mais Quinault ne les avait pas inventés, et le théâtre de Molière en offrait le premier modèle *.

1. Boileau, cependant, ne condamnait pas le théâtre en lui-même. On peut voir, dans les Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père, la thèse qu*il soutenait à ce sujet devant le grand Amauld et, dans une lettre adressée en septembre 1707 à Monchesnai, la reprise de la même thèse avec Massillon : a Le poème dramatique, disait-il ici, est une poésie indifTérente de soi-même, et qui n'est mauvaise que par le mauvais usage qu'on en fait ».

On peut demander au xviii' siècle tout ce que Ton voudra, sauf de surpasser le siècle précédent pour la psychologie et la sûreté de la morale. Il a beaucoup fait pour émanciper l'homme, mais il ne Ta pas mieux connu que ceux dont il répudiait tant d'idées. Lorsque, en 1758, J.-J. Rousseau et d'Alembert se prirent sur la question des théâtres d'une si brillante querelle, ils changèrent peu de chose à l'argumentation consacrée, et Voltaire, qui voulut s'interposer, se tira d'affaire avec quelques plaisanteries. EJn faisant passer le débat du domaine de la théologie dans celui de la philosophie, les deux champions étaient convaincus qu'ils l'inventaient ; peu préoccupés des Pères de l'Église et des Maximes sur la comédie, ils ne se doutaient pas qu'ils répétaient, l'un Bossuet, l'autre Caffaro.

Éloquente et déclamatoire, serrée et diffuse, mélange de fines observations et de gros lieux communs, animée tantôt par une émotion généreuse, tantôt par l'esprit de sophisme, l'argumentation de Rousseau est assez pauvre lorsqu'on la dépouille de ses ornements. Elle peut se réduire à ceci. Le théâtre a pour but de plaire, et il ne plaît qu'en flattant les passions. Il ne change ni les sentiments ni les mœurs ; il ne fait que les suivre, puisqu'il en est l'image. Il rend, dit-on, la vertu aimable et le vice odieux : la raison y suffirait sans lui. Tout y est conventionnel ou bas, au-dessus ou au-dessous de la nature. La tragédie nous présente des êtres gigantesques, boursouflés, chimériques; pour la comédie, elle fait notre caricature, et le plaisir qu'elle donne est fondé sur un vice du cœur humain^ le mépris de nos

228 ÉTUDES D*HISTOiR& ET DE CRITIQUE DRAMATIQUES.

semblables. Le plas grand des génies comiques, Molière, ne nous ouvre qu'une école de vices et de mauvaises mœurs; le Misanthrope, son chef-d'œuvre, rend le vice aimable et la vertu ridicuJe. Tragédie et comédie demandent surtout l'intérêt à l'amour, et, par leurs excitations continuelles, ils doublent le danger de la plus dangereuse des passions. La fréquentation du théâtre tue la pudeur chez les femmes ; elle est, pour les hommes, une excitation continuelle à la galanterie.

Avec sa sécheresse et sa correction ordinaires, son tour de géométrie appliqué cette fois à des objets qui s'y prêtaient fort mal, d'Alembert n'évitait pas davantage les redites et la banalité. Il répondait, en substance, que les hommes ont besoin de distraction et que celle du théâtre, agréable entre toutes, peut être une des plus innocentes. A la faveur de ce plaisir, les auteurs dramatiques insinuent des leçons beaucoup plus fortes que celles de la froide raison. L'amour, étant la plus universelle et la plus puissante des passions, ne fait, en accaparant le théâtre, qu'y prendre, comme dans la vie, la place qui lui revient ; mais le théâtre ne l'éveille en nous que pour nous enseigner à le vaincre. Tout le théâtre de Molière est une école de vertu pratique, y compris le Misanthrope.

Y a-t-il là rien qui n'eût été dit, tout au long ou en substance, par les prédécesseurs des deux antagonistes? C'est, néanmoins, tout ce que la philosophie du xviii* siècle peut nous offrir de plus neuf sur la question. Quant à l'Église, très pauvre en écrivains à cette époque, elle n'intervint pas ; elle resta silencieusement fidèle à la tradition renouvelée par Bossuet, et elle conserva cette attitude jusqu'à la Révolution. Elle s'y tient encore à l'heure actuelle. Plus désireuse de concilier que d'exciter, elle évite de renouveler une querelle où les

laïques ne la suivraient plus et où elle aurait plus à perdre qu'à gagner. Louis Vetiillot, défenseur compromettant d'un parli religieux plutôt que champion de la foi et nullement docteur de TÉglise malgré ses prétentions, était à peu près le seul à rouvrir le débat; ainsi dans son livre, assez îuMe, sur Molière et Bourdaloue, Mais, si Técrivain est intéressant, il est bien rare que le (( penseur » mérite la discussion. Quelques prédicateurs de carême tonnent encore contre les spectacles; mais leur voix trouve peu d'échos. Les Maximes sur la comédie sont un titre trop connu et le nom de Bossuet est trop illustre pour que les théologiens osent reprendre la théorie indulgente du P. Caffaro ; ne pouvant donc ni détourner des spectacles un temps qui ne les écouterait pas, ni s'accommoder à l'esprit du siècle sans renier une tradition désormais consacrée, ils ont pris le parli de se taire. Je ne vois guère en France que le cardinal Gousset qui, reprenant position entre les Pères et l'Église gallicane du xvir siècle, soit revenu à la théorie de saint Thomas et de saint François de Sales*.

Il n'était pas possible, cependant, que notre siècle, plus hardi encore que le xviii% et, comme lui, très désireux de poser à nouveau les plus vieilles questions, ne reprît pas celle-ci sous une forme ou sous une autre. Il l'a fait avec M. Alexandre Dumas, qui avait toutes les qualités nécessaires pour rouvrir le débat. Auteur dramatique, il est aussi moraliste et, depuis Molière, personne n'a réfléchi plus fortement ni avec plus de hardiesse sur les grands sujets qui sont l'honneur du théâlre et provoquent les œuvres durables, lorsqu'il se trouve des écrivains assez habiles pour les adapter à ses lois ; il aborde même sans hésiter des

. 1. Théologie morale y 1861.

matières que voudraient se réserver les législateurs et les théologiens. Il a donc examiné les rapports du théâtre et de la morale dans une de ces préfaces qu'on lui a reprochées bien à tort, comme inutiles ou paradoxales, et dans lesquelles je vois quelques-unes des pages les plus éloquentes et les plus neuves qui aient été écrites sur Tart dramatique. Il Ta fait avec sa franchise habituelle et un courage dont il donnait le premier exemple. Il voulait naturellement prendre la défense du théâtre; mais, au lieu de plaider non-coupable, comme il était d'usage avant lui, il commençait par reconnaître que la pure morale avait raison de le condamner. Il écrivait en 1867 : « Le théâtre n'est-il pas un plaisir sensuel défendu par la religion, justement parce qu'il peut exaller en nous et outre mesure les délicatesses les plus raffinées de l'esprit [et les plus vulgaires curiosités des yeux? Les véritables puritains s'abstiennent de tout spectacle*, » Ne prenez pas ceci pour une simple boutade. C'est la véritable pensée de l'auteur, et il l'a développée quinze ans après, dans un des derniers morceaux qu'il ait écrits, après dix pièces et plusieurs chefs-d'œuvre : « Dès que vous pénétrez dans un théâtre, disait-il en 1883, vous y voyez tout en contradiction, en antagonisme avec la morale la plus élémentaire. Dans ce lieu, on ne parle que d'amours, légitimes ou illégitimes ; le seul but de la vie, pour l'homme, y est de posséder la femme qu'il aime, pour la femme, d'appartenir à l'homme qu'elle a choisi. On y débite les propos les plus passionnés et les plus indécents; on y rit de tout ; la personne humaine, le chef-d'œuvre de Dieu, si l'on en croit l'homme, v est livrée à toutes les satires et à tous les examens. Les sens des spectateurs y sont

1, hti Premières Représentations, dans Paris-Guide, 1867, t. I,

sollicités et troublés par la jeunesse, la beauté et Télé-, gance des comédiennes, aussi dénudées et provocantes que possible*. » 11 résulte de là que le théâtre est profondément immoral par ses mo ens. et M. Dumas semble d'accord avec Bossuet et Rousseau contre Caffaro et d'Alembert. Il se sépare d'eux, pour n'être plus que de son propre avis, en ajoutant que le théâtre, immoral par ses moyens, peut être utile, c'est-à-dire moral par ses effets.

Je ne discute pas la théorie de M. Dumas; il me faudrait trop de temps et de place, surtout si je voulais dire pourquoi et dans quelle mesure, répugnant en principe à la théorie du théâtre utile*, je la regarde pour M. Dumas, non comme une erreur fâcheuse, mais comme une des causes de son talent. Je constate simplement qu'il tranche le vieil antagonisme du théâtre et de la morale d'une façon tout à fait digne de notre temps. Ainsi envisagé, le théâtre n'est plus ni bon ni mauvais par essence ; comme toutes les choses de ce monde — comme la morale qui, par excès de timidité, peut détruire les mobiles de l'action ; comme la religion qui, par le fanatisme et l'ascétisme, peut être criminelle ou inhumaine, — il est bon ou mauvais selon la direction qu'on lui donne et l'usage qu'on en fait. La vertu court toujours quelque danger dans une salle de spectacle, et si Tartuffe met fortement en garde contre l'hypocrisie, la scène de la table risque d'alarmer les pudeurs les moins façonnières. D'autre part, il est impossible de nier que le théâtre ne soit souvent le plus grossier des

1. Noies du Fils naturel^ dans Tédition dite des Comédiens, publiées dans le Temps du 1*' mars 1883.

2. Yoy. encore la préface du Fils naturel dansl édition ordinaire du Théâtre complet d'Alexandre Dumas fils, t. IH.

plaisirs, ou même une excitation directe à la débauche, par rindécence combinée des pièces et de leur interprétation. Il faudrait donc se résoudre à y risquer toujours quelque chose, pour un profit plus grand que la perte encourue.

C'est là une solution très simple, très pratique, et dans un siècle où la question de doit et avoir prime toutes les autres, elle est peut-être celle qui lui convient le mieux.

Mais, si Ton peut admettre la théorie de M.Alexandre Dumas pour son propre théâtre et pour une part du théâtre contemporain, a-t-elle assez de souplesse pour s'appliquer à tous les théâtres sans exception? Une théorie de ce genre ne devrait laisser en dehors d'elle rien de notable dans l'art, et M. Dumas est obligé de reconnaître qu'une bonne partie de l'ancien répertoire, celui de Molière notamment, s'y ajusterait mal. Il faut donc philosopher encore et faire sortir, s'il se peut, de l'enquête historique à laquelle nous venons de nous livrer, une conclusion moins neuve, mais plus généralement acceptable.

Peut-être la trouverons-nous en revenant à notre point de départ. On aura remarqué que, sauf de rares exceptions, ou lorsqu'il s'agissait des plus basses formes du théâtre, ceux qui condamnaient les spectacles étaient des théoriciens de l'absolu comme Platon, ou des décla* mateurs à la suite comme Sénèque, ou des ministres du christianisme comme les Pères de l'Église et Bossuet, ou des utopistes en goût de nouveauté comme J.-J. Rousseau. Pouvaient-ils parler autrement qu'ils ne l'ont fait,

et, en tenant ce langage, étaient-ils dans la vérité humaine?

La morale théorique ne peut avoir qu'un but : préserver du mal. Or le mal est partout, dans Thomme et autour de Thomme. La morale ne sera donc jamais trop impérieuse ni trop restrictive pour préserver Thomme et le conserver pur. L'idéal de la perfection consistera pour elle dans le Souffre et abstiens-loi des stoïciens, dans l'ascétisme et le renoncement absolu des chrétiens. Elle s'opposera le plus possible à l'action libre; elle condamnera la plus large part de la nature et des penchants naturels. Pour l'art, au contraire, la vie n'est jamais trop complète ni l'action trop hardie ; il trouve au vice lui-même sa poésie et sa grandeur; il mourrait si les passions cessaient de s'exercer. Dans la nature, il prétend tout voir et tout reproduire, sans autres limites que celles du beau et du goût. Or la morale regarde ces limites non seulement comme trop larges, mais encore comme usurpant sur son propre domaine. Elle se doit donc à elle-même de protester sans cesse contre les diverses formes de l'art. D'abord les arts plastiques. On sait ce que les puritains de tout genre en ont toujours fait : ils en détruisaient les monuments, s'ils avaient ce courage et ce pouvoir ; ils les cachaient ou les voilaient en partie, s'ils n'osaient les détruire. Dans la littérature, ils multipliaient les condamnations et les blâmes. La musique elle-même, le plus immaté-riel des arts, ne trouvait pas grâce devant eux, et, en la condamnant, ils savaient bien ce qu'ils faisaient: en est-il un qui remue plus profondément la sensibilité et qui excite dans l'âme des émotions d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus intimes, plus vagues et que la morale peut moins les surveiller?

Voici, à ce propos, une anecdote instructive où se

retrouve le nom d'un des plus fermes et des plus sûrs moralistes chrétiens, celui de Bossuet. Il voulut apprécier les effets de la musique de Lulli, et, ayant fait venir chez lui les meilleurs musiciens de son orchestre, il leur dit d'exécuter leurs morceaux les plus goûtés. Après quelques mesures, il s'empressa de les congédier : ce prélude lui avait suffi pour juger des «funestes impressions» que des «airs efféminés» peuvent produire ; ce qui fait aussi grand honneur à sa faculté de sentir la musique qu'à la solidité de ses principes*.

Encore une fois, tout cela est logique et découle de principes dont il faut admettre les conséquences, si Ton accepte ces principes eux-mêmes. Un vrai chrétien pensera comme Bossuet et s'abstiendra de musique. Au lieu de railler ceux qui font « des tableaux couvrir les nudités » et qui mettent des jupons aux statues, il les approuvera et les imitera. Surtout il s'indignera contre ceux qui rêvent uue conciliation impossible entre la morale religieuse et le théâtre. Là sera pour lui la vérité dogmatique et traditionnelle; dans tout le reste il ne verra qu'erreur déplorable ou lâche capitulation. Si l'on pense autrement que lui, il n'y a ni à s'indigner contre son intolérance, ni à la railler ; il suffira d'en paralyser les effets, et c'est le rôle de la loi ou des mœurs.

Que doivent donc faire les amis de l'art et du théâtre qui veulent concilier leurs goûts et leur conscience? Abandonner à regret, mais résolument, le terrain de la morale chrétienne ou même de la morale philosophique et en chercher un autre. Ils le trouveront avec cette morale, dite des honnêtes gens, qui doit beaucoup aux chrétiens, beaucoup aux philosophes, mais qui, plus

1. Voy., pour Topinion directement exprimée par Bossuet sur la musique de LuUi, les Maximes et réflexions sur la comédie, IH.

difficile peut-être et tout aussi méritoire, bien utile, en tout cas, pour corriger les étroitesses ou les exagérations des autres doctrines, est le refuge de ceux qui n'abandonnent pas aisément la direction d'eux-mêmes et préfèrent la liberté avec ses périls à Tabdication tranquillisante de leur volonté. Cette morale a existé de tout temps. C'est elle qui, écoutant avec attention les sublimes rêveurs et les purs doctrinaires, les a empêchés pour le plus grand bien de la vie et le plus grand bonheur de l'humanité, de prendre la direction complète de la vie humaine. Elle a profité de Platon comme de saint Augustin, de Calvin comme de Bossuet, de Descartes comme de Kant, sans abdiquer jamais entre leurs mains, s'inspirant de leurs enseignements, mais ne trouvant dans les doctrines de chacun qu'une part de vérité. Souvent obligée de dissimuler ses réserves ou ses hardiesses, désarmant ses puissantes rivales à force de ménagements et de respect, elle a toujours réservé ses droits, même dans la persécution. 11 n'y a pas si longtemps qu'elle peut s'affirmer et parler sans réticences.

Cette morale recommande avant tout l'action libre et l'expérience personnelle. Munie d'une ferme notion du juste et de l'honnête, elle ne craint ni l'action ni la passion. Pour elle, vivre, c'est agir ; et la vie, sans action ni passion, ne vaudrait pas la peine qu'elle coûte. Elle ne méconnaît pas les dangers de l'art en général et du théâtre en particulier; elle s'efforce de les atténuer en avertissant que toutes les formes de l'art ne sont faites ni pour tous les hommes ni pour tous les âges. Mais elle n'admet en principe l'immoralité d'aucune; elle ne se reconnaît pas plus le droit de mutiler l'art que d'amoindrir par excès de timidité la vie ou la nature. Pour l'art, comme pour la nature et la vie, elle

veut que chacun en fasse Texpérience à ses risques et périls. Si Ton est bien trempé, d'intelligence droite et de cœur sain, on ne prendra de tout cela que ce qui peut agrandir Tàme ; si Ton est faible et vicieux, tout sera basse tentation. Mais, quelque grand que soit le nombre des infirmes de cœur et d'esprit, il n'y a pas lieu de les préserver contre eux-mêmes : cette tâche exige trop d'orgueil ; elle expose à trop d'attentats contre la liberté. Sous des lois aussi larges que possible, il faut laisser l'homme exercer son intelligence et régler son activité comme il l'entend. La méthode philosophique ou religieuse de suppression et de contrainte n'est qu'un idéal de stoïciens et d'ascètes; elle ne sera jamais la règle d'une société. Elle ne triomphe que par des mutilations continuelles de la nature ; elle n'est obligatoire que pour celui qui abdique en sa faveur; elle ne peut rien en droit, elle ne doit rien pouvoir en fait contre les prétentions légitimes de la vie et de l'art.

Octobre 1887.

L'importance sociale d'une profession se mesure assez exactement à la liberté avec laquelle on peut en parler ou en écrire, abstraction faite des lois. Souvent, en effet, celles-ci laissent ouverts certains sujets de discussion et n'interviennent pas, quelques conclusions que l'on en tire, alors que l'opinion, beaucoup moins large, souffre malaisément que l'on applique à ces sujets un examen rigoureux. Il ne serait pas prudent, en Espagne, de s'élever avec trop d'éloquence contre les combats; de taureaux et les toreros ; en Angleterre, contre les courses et les jockeys; en Italie, contre la loterie; en Grèce, contre le brigandage, etc. Ceux que les controverses de ee genre mettent en jeu, ministres des plaisirs ou des vices nationaux, comprennent très bien jusqu'à quel point le sentiment public leur permet de se montrer susceptibles : lorsqu'ils n'ont pas ce sentiment pour eux, ils se taisent; s'ils le sentent favorable, ils réclament bien haut.

En France, cette remarque se vérifie exactement en ce qui touche les comédiens. Depuis le jour où notre goût très vif du théâtre leur a fait prendre une place considérable dans notre vie sociale, on a beaucoup écrit et parlé pour et contre eux; mais longtemps la question resta libre. On ne les prenait pas au sérieux ; ils avaient

la faveur, mais non restime du public; tout comblés qu'ils fussent d'adulations, il était admis que lorsque la morale avait à dire son mot sur eux, ce mot devait être sévère. Un littérateur risquait plus d'étonner en prenant leur défense qu'en les attaquant. Il n'en est pas de même aujourd'hui. Ni un Rousseau, ni un Diderot, ni même un Bossuet ne pourraient à cette heure traiter la profession théâtrale avec ce mépris tranquille où l'on sent la parfaite conviction que la majorité de leurs lecteurs était d'avance de leur avis. Une affaire récente a prouvé combien les mœurs s'étaient modifiées en cela. Un journaliste s'étant avisé d'écrire sur les gens de théâtre une déclamation où il n'y avait de neuf que l'enflure outrageuse de la forme, ils poussèrent contre lui un tollé universel. Le journal qui l'avait mis en avant dut le désavouer; il fut blâmé par la plupart de ses confrères; les comédiens, assemblés pour venger leur honneur, votèrent un ordre du jour dédaigneux : en un temps où Ton se bat volontiers et pour peu de chose, ils estimèrent que l'exagération même de l'insulte lui enlevait toute portée. Quant au public, amusé par la verve du journaliste, mais très attentif à l'agitation des comédiens, il prit généralement parti pour ceux-ci contre celui-là*.

Le dernier historien des variations de l'opinion à l'égard des comédiens, M. Gaston Maugras'.a imité le public. Il a pu raconter tout au long les mauvais traitements qu'ils avaient soufferts, mais en marquant que

1. Le Comédien, par M. Octave Mirbeau, dans le Figaro du 26 octobre 188*2; réponse par M. G. Goquelin, de la Comédie-Française, dans le Temps du l** novembre. Toutes les pièces du débat ont été réunies en une brochure, le Scandale d^hier, 1883, publiée par la librairie Brunox.

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