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Les Comédiens hors la loi

LES COiMÉDIEKS ET LES MOEURS. 239

c'était une injustice et qu'il la désapprouvait. En revenant sur la question, je n'ai pas tout à fait le même but que M. Maugras. Non que je veuille plaider pour le préjugé qu'il condamne : je crois en être aussi complètement dégagé que possible. Mais ce préjugé est bien vieux pour être tout à fait absurde; une idée, même fausse, qui dure des milliers d'années, a quelque raison d'être. Je voudrais donc rechercher pourquoi il fut si tenace, de quelle manière il s'est atténué peu à peu, en un mot expliquer l'histoire, au lieu de la condamner.

L'évolution de ce préjugé tient de si près aux controverses sur le théâtre que, si le lecteur veut bien se reporter à l'étude qui précède celle-ci, je puis abréger d'autant mes développements historiques. Ce que j'ai dit des unes peut en grande partie s'appliquer à l'autre, car on ne saurait approuver ou condamner les spectacles sans appliquer la même façon de voir à ceux qui en sont les instruments.

De même donc que, chez les anciens Grecs, l'opinion et la loi favorisaient le théâtre, elles n'avaient pour les comédiens ni sévérités ni mépris. La qualité d'acteur n'était un obstacle dans la vie publique ou privée de personne, et les mieux nés pouvaient paraître sur la scène. Eschyle fut vaillant soldat et directeur de théâtre ; Aristophane joua dans ses propres pièces ; l'acteur Callipide commanda les flottes d'Athènes. De cette faveur J.-J. Rousseau donne plusieurs raisons justes et fines. Le théâtre étant inventé par les Grecs et n'ayant pas encore d'histoire, ils ne pouvaient à l'avance juger défavorablement un état dont ils ne connaissaient pas

les effets. Chez eux, les femmes ne paraissaient pas sur la scène: de là bien des dangers épargnés à la vertu des comédiens et du public. Enfin, les spectacles étant payés sur les fonds de TÉtat, « les acteurs n'avaient pas besoin de mettre à contribution les spectateurs, ni de compter du coin de Tœil les gens qu'ils voyaient passer la porte, pour être sûrs de leur souper ».

Toutefois les moralistes font des objections au métier d'acteur, comme à l'art dramatique, et le même Platon, dont on a vu les méfiances et les exclusions, trouve dans le talent d'imitation, principe de l'art théâtral, une cause de déchéance pour la dignité humaine :

N'as-tu pas remarqué, dit-il, que rimitation, lorsqu'on en contracte Thabitude dès la jeunesse, se change en une seconde nature et modifie en nous la langue, Textérieur, le ton et le caractère ? Nous ne souffrirons pas que ceux dont nous prétendons être les instituteurs et à qui nous faisons un devoir de la vertu, aillent, tout hommes qu'ils sont, imiter une femme jeune ou vieille, querellant son mari, ou, dans son orgueil, s'égalant aux dieux, enivrée de son bonheur, ou s' abandonnant dans le malheur aux plaintes et aux lamentations. Encore moins leur permettrons-nous de l'imiter malade, amoureuse ou dans les douleurs de Tenfantement. Nous ne leur permettrons pas de s'abaisser à des rôles d'esclaves, ni sans doute à ceux d'hommes méchants et lâches, qui agissent tout au contraire de ce que nous leur demandons, qui se querellent, s'insultent ou tiennent des propos obscènes, soit dans l'ivresse ou de sang-froid; ni enfin d'imiter rien de ce que font et disent de pareilles gens contre eux-mêmes et contre les autres.

J.-J. Rousseau croira, comme toujours, inventer cet argument et se demandera si l'habitude d'imiter les diverses sortes de tromperie, comme l'art de séduire ou celui de voler, ne peut pas transformer les comédiens en hommes à bonnes fortunes ou en filous. Son contra-

dicteur d'Alembert refuse de prendre ce reproche au sérieux; car, si rimitation peut avoir de tels effets sur les comédiens, que sera-ce, dit-il. pour les auteurs? Or comédiens et auteurs sont en majorité de très honnêtes gens. Selon sa constante habitude, Rousseau mêle ici le faux avec le vrai, et d'Alembert, aussi fidèle à la sienne durant cette controverse, esquive une partie de la réponse. Peu de valets de comédie ont transporté dans la vie sociale leur légèreté de scrupules et leur subtilité de main. La plus vulgaire probité suffît ici à les défendre contre la tentation d'exercer au vrai leurs talents de théâtre : voler n'est pas un vice aimable, et les lois comme les mœurs ne plaisantent guère làdessus.

Mais une partie de l'argument est plus sérieuse, et Jean-Jacques, comprenant son avantage, la développe complaisamment. L'imitation de l'amour par la fiction théâtrale ne conduit-elle pas à le pratiquer dans la réalité? Un séducteur de théâtre, la mémoire garnie de déclarations persuasives, résistera-t-il à la tentation d'exercer à la ville ce qu'il fait si bien à la scène? La minorité des hommes est voleuse ; la majorité est galante; le vol est un crime avilissant; la galanterie une faute bien portée. Aussi beaucoup de jeunes premiers furent-ils des hommes à bonnes fortunes. Nous ne savons pas si les Athéniennes étaient faciles aux comédiens; mais, à Rome, historiens, moralistes et satiriques nous donnent les plus amples renseignements sur la prédilection marquée dont les femmes honoraient les gens de théâtre.

Un même résultat se produit, en effet, des deux côtés de la scène. Tandis que le jeune premier voit tout l'effet et sent tout le prix de ses avantages, la spectatrice se dit qu'un homme aussi expert à feindre l'amour

doit le pratiquer supérieurement : si l'un est entreprenant et l'autre facile, la conséquence de cette double réflexion est fatale. Je ne parle pas des rapports entre comédiens et comédiennes : le contact est si intime, les occasions sont si nombreuses! Je me contenterai de faire remarquer que comédiens et comédiennes, s'ils prolongent assez souvent leurs rôles amoureux en dehors de la scène, préfèrent cependant aimer au dehors : une connaissance trop directe non pas de ce qu'ils semblent être, mais de ce qu'ils sont, mille causes d'irritation mutuelle les préservent de pécher ensemble d'une manière trop continue. Mais plus abondent les renseignements sur les rapports des comédiens, et du public, plus se vérifie la remarque de Rousseau. En France quelques-uns des plus fameux séducteurs furent des comédiens : Baron est resté légendaire, et, à dix-huit siècles de distance, La Bruyère et Voltaire retrouvaient, pour peindre l'effet qu'il produisait sur les spectatrices, les couleurs dont Juvénal avait peint l'enthousiasme amoureux excité par Bathylle.

Ce qui est vrai des comédiens l'est encore plus des comédiennes. Toutes sortes de raisons font que les hommes sont encore plus sensibles à la vue d'une femme exposant ses charmes que les femmes ne le sont à l'aimable aspect d'un homme; comme aussi une femme qui simule la galanterie sera encore plus tentée qu'un homme de transformer la fiction en réalité, et de cette réalité au métier il n'y a qu'un pas.

Platon signale un danger dans l'imitation de la femme par l'homme; il eût certainement dénoncé avec plus de vigueur encore celle de l'homme par la femme, s'il l'eût connue. Dès que le théâtre fut en possession complète de ses moyens, il ne manqua pas d'employer l'attrait piquant du travesti. Il est difficile à un homme de plaire

SOUS l'aspect d'une femme, mais une jolie femme est encore plus jolie sous Thabit d'homme. Il y a là comme une excitation confuse et malsaine pour l'imagination à sortir de la nature; d'autre part, le costume masculin accuse tout ce qu'atténue ordinairement la robe féminine. C'est donc un surcroît de danger pour les comédiens, les comédiennes et le public. Que d'imaginations Chérubin a troublées !

Si le philosophe ne veut pas que l'on imite le sexe dont [on n'est pas ou les vices de l'esclave, du méchant et du lâche, il ne permet pas davantage d'imiter les gens de basse condition. Il estime qu'un homme généreux déchoit en parlant ou agissant par jeu comme un rameur, un patron de galère, un ouvrier de bas métier. Il n'eût pas goûté le genre de talent auquel M. Fusier doit sa réputation, car il interdit aussi de reproduire les cris des animaux et les bruits de la nature, tels que le hennissement des chevaux, le mugissement des bœufs, le grondement de la mer, le roulement du tonnerre. Et à l'appui de sa défense il développe cette réflexion :

Un honnête homme, lorsqu'il est amené dans un récit à rendre compte de ce qu'a fait ou dit un homme semblable à lui, le représente volontiers dans sa personne et ne rougit pas de cette imitation; mais c'est surtout lorsque celui qu'il imite montre de la fermeté ou de la sagesse et non lorsqu'il est abattu par la maladie, vaincu par Tamour, dans Tivresse ou dans quelque situation déplorable. A-t-il, au contraire, à représenter un homme au-dessous de lui par les sentiments, jamais il ne s'abaisse à l'imiter sérieusement, ou c'est en passant, lorsque cet homme aura fait quelque chose de bien. Et encore il en rougit, parce qu'il n'est pas accoutumé à imiter cette sorte de gens, et qu'il souffre de se mouler, pour ainsi dire, sur des hommes qui valent moins que |lui et de prendre les mêmes façons; si cette imitation n'était pas un pur badinage, il la repousserait avec mépris.

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Tout cela n'est pas très démocratique, mais ce n'en est pas moins juste. Un homme constitué en dignité ne se livrera guère que par jeu passager, dans le commerce le plus intime, à l'imitation de ce qui lui est inférieur. Certaine pantomime nocturne, dont on fit jadis grand bruit, n'est qu'un incident dans la vie d'un illustre homme d'État.

Poursuivant son raisonnement avec sa rigueur et sa complaisance ordinaires, Platon conclut ainsi :

Plus un homme sera vicieux, plus il sera porté à tout imiter; il ne croira rien au-dessous de lui. Ainsi tout ce que nous avons énuméré tout à Theure deviendra pour lui l'objet d'une imitation sérieuse et publique : et le bruit du tonnerre, des vents, de la grêle, des essieux, des roues, et le son des trompettes, des flûtes, des chalumeaux, des divers instruments, et l'aboiement des chiens, le bêlement des brebis, le chant des oiseaux; et son discours ne sera tout entier qu'une imitation par la voix et par les gestes.

Ainsi M. Fusier, déjà nommé, serait l'homme le plus vicieux de notre temps. Conséquence évidemment excessive. Mais Platon assistait à la naissance du théâtre, il faisait de la pure théorie, il ne pouvait prévoir à quelle perfection de dédoublement arriverait le comédien. Nous savons aujourd'hui que l'imitation dramatique admet tous les genres, les plus élevés comme les plus bas, sans que la nature morale de l'artiste en souffre, qu'on peut être bouffon et honnête homme, que le pire danger de la « scurrilité », comme on disait au xvii" siècle, est de donner de mauvaises manières à celui qui l'exerce, sans entamer ce que la nature a mis dans son âme de probité et d'honneur.

Au demeurant, il 7 a dans la théorie de Platon une part de vérité que les comédiens démontrent tous les jours avec une na'iveté amusante et d'où résulte un des traits de leur caractère, par suite un élément de l'opinion qu'on se fait d'eux.

Ils prétendent monter à la hauteur des r61es qui les llattent, ils ne veulent pas descendre au niveau de ceux qui les humilient. Rois et reines de théâtre retiennent assez souvent hors de la scène un peu de la solennité de leur emploi; ils estiment que leur rang dans la hiérarchie théâtrale leur donne une sorte de nohlesse, et ils ne se privaient pas jadis de faire sentir cette supériorité aux soubrettes et aux valets. M"° Clairon affectait à la ville des airs de reine, d'impératrice, de déesse, et tel acteur du Cirque, hahîlué à représenter Napoléon 1", avait beau quitter le petit chapeau et la redingote grise, il conservait soigneusement les habitudes , extérieures du grand capitaine : une main dans le gilet, l'autre derrière le dos, la mèche noire sur le front, le regard froid, l'expression marmoréenne du visage rasé.

Bien qu'aujourd'hui le Scaptn se trouve au moins l'égal du grand premier râle, causez avec des comédiens durant un entr'acte et vous verrez que, malgré la détente du fojer, leurs costumes influent de façons très différentes sur leur attitude et leur pensée intime. L'un porte les attributs de César ou de Charles-Quint : qu'il s'en rende compte ou non, que ce soit impression confuse ou boufTée d'orgueil, il trouve que cela ne lui va pas si mal, qu'il élève aisément son àme à \:i liuulcur de ces

marques glorieuses; et que, si le hasard Teùl jelé dans le inonde en lui confiant au vrai le rôle historique qu'elles signifient, peut-être ne s'en fùt-il pas trop mal tiré. De mêmç pour tous les rôles et costumes qui flattent Tamour-propre : ministres, grands seigneurs, généraux, simples officiers, grands hommes de Tart, de la littérature ou de la science, beaux ingénieurs, pei*sonnages de tout ordre auxquels vont l'admiration ou la sympathie des spectateurs.

Voyez, au contraire, l'acteur vêtu d'un costume plaisant ou ridicule : casaque rayée du valet comique, houppelande du barbon, tablier du matassin. Dès qu'il est sorti de scène, il laisse deviner qu'il domine, et de très haut, cette incarnation momentanée. Il n'est pas un Scapin, mais un homme du monde; il est plus jeune et moins laid que Géronte; il s'amuse tout le premier de la fantaisie grotesque qu'il consent à traduire. Dans la vie réelle, il est électeur, éligible, propriétaire, homme de sens et de goût ; il est un citoyen comme les autres, rangé, réglé, estimé; peut-être avez-vous affaire en lui à un conseiller municipal ou à un maire; peut-être un ruban rouge ou violet fleurit-il la boutonnière du vêtement qu'il a dépouillé dans sa loge. L'acteur tragique est généralement plus lent à s'aller déshabiller que l'acteur comique : celui-ci ne s'attarde au foyer que lorsque son costume le flatte de quelque façon.

Si grande est l'influence exercée par le plus ou moins de noblesse dans l'imitation sur les sentiments intimes du comédien qu'elle se traduit quelquefois par des imaginations puériles ou bizarres. A une représentation, dans une cour d'Allemagne, d'une comédie de Boissy, la Vie est un songe, comédie héroïque, c'est-à-dire sans nécessité spéciale de costume, l'acteur qui faisait le roi de la pièce, cherchant par tous les moyens à relever la dignité

de son ajustement, voulut une fois dans sa vie se parer du cordon bleu, Tinsigne de chevalerie le plus fameux et le plus respecté de ce temps-là. Le prince régnant trouva ridée inconvenante et un chambellan fut chargé d'en empêcher l'exécution; mais l'acteur y tenait, et, bravant une défense formelle, il parut ainsi chamarré : le chambellan dut monter sur le théâtre et lui enlever le cordon*. 11 n'y a pas encore bien longtemps, un conaédien qui jouait dans une pièce de sujet exotique avait si bien pris les sentiments de son personnage, qu'il en endossa, dit-on, le costume pour assistera une cérémonie religieuse célébrée en l'honneur du souverain dont il représentait chaque soir un fidèle serviteur. M. Jules Claretie a raconté ^ l'amusante histoire d'un vieux bonhomme qui consentait à figurer /es invités sur le théâtre de la Tour-d'Auvergne, pour le seul plaisir de mettre à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur : il l'avait tout prêt dans sa poche, l'arborait dès qu'on venait réclamer ses services et jouissait silencieusement de son bonheur; il finit même par s'offrir la rosette.

Autre preuve à l'appui de la théorie de Platon. Un acteur tragique est rarement désireux déjouer des rôles de comédie; après avoir fait trembler ou pleurer, il ne tient pas à faire rire. Recevoir des coups de pied ou des soufflets serait trop dur pour l'homme qui excite d'ordinaire l'admiration et la pitié, la haine et la terreur. L'acteur comique, de son côté, envie le prestige que la tragédie et le drame donnent à leurs interprètes, et ce lui serait un grand bonheur d'y réussir. Combien de comiques, à commencer par Molière, ont voulu être suc-

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