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les princes et les rois ont eu pour les comédiennes des fantaisies souvent sérieuses; les simples mortels se font gloire d'être dans leurs bonnes grâces. Les femmes cachent leurs amants, tandis que les hommes montrent leurs maltresses; mais supposez une femme indépendante : elle ne voilera qu'à demi une liaison avec un amant de son monde, elle dérogerait en laissant deviner un commerce amoureux avec un comédien. On sait la manière dont M"* de Bouillon recevait Baron : Tacteur était le bienvenu chez elle du soir au matin; elle ne tenait guère à ce qu'il y parût entre le matin et le soir*.
Dans le même ordre d'idées, le théâtre laisse aux femmes des privilèges que toute autre condition leur enlèverait. La comédienne peut sans déshonneur mondain écouter son cœur ou suivre son caprice ; elle peut aimer" librement et au grand jour. Tout ce qu'on lui demande, c'est de ne pas s'abaisser à d'humiliantes camaraderies, de n'être pas trop sensible au bellâtre, de mettre du choix et quelque fierté dans la vénalité même. Sous cette condition, son indépendance est presque illimitée, et, la morale mise à part, l'opinion générale ne distingue, à ce point de vue, que deux catégories de comédiennes, celles qui ont de la tenue et celles qui n'en ont pas. Triste destinée, partout ailleurs, que celle de
1. Voy. sur ce sujet, la conversation très instructive de M°» d'Epinay avec sa belle-sœur, M^^de JuUy, au sujet de Jélyotte, le chanteur de l'Opéra, qui fut, avec moins de fatuité et plus de discrétion, le Baron du xvni* siècle {Mémoires de M"^* d'Èpinay, édit. P. Boiteau, I, 7). L'argument principal de M"* d'Épinay contre cette intrigue est celui-ci : «Vous n'y pensez pas, ma sœur! Un acteur de l'Opéra, un homme sur qui tout le monde a les yeux et qui ne peut décemment passer pour votre ami ! » Le mot ami est pris ici dans le sens le plus fort et le plus tendre que puisse lui donner une femme.
la femme à qui manque Tappui de la famille. Au seuil du théâtre s'arrêtent le blâme et le mépris qui frappent la femme sans famille et la mère sans époux.
En poussant cette analyse aussi loin que je Tai pu, je voulais montrer d'une part que le préjugé contre les comédiens avait une raison d'être, de l'autre qu'il s'est justement atténué jusqu'à disparition à peu près com« plète. Aujourd'hui les comédiens sont réconciliés avec l'Église, qui les marie et les enterre au même titre que les autres fidèles. En cela, elle a tout à fait raison : sans être édifiantes, leurs mœurs sont meilleures qu'autrefois 5 pénétrée, quoi qu'elle en ait, par les idées du siècle, menacée par les progrès de l'indifférence, elle ne peut plus être aussi rigoureuse dans ses exclusions ; elle sent qu'il serait imprudent de maintenir une Condamnation générale contre une classe d'hommes de plus en plus nombreuse et influente, alors qu'elle se montre si accommodante par ailleurs.
La loi civile a désarmé plus complètement encore que la loi religieuse ; elle ne fait aucune distinction entre les comédiens et les autres citoyens ; dans notre pays elle ne s'occupe d'eux que pour leur accorder une protection particulière. Elle entretient une école où s'enseigne leur art; continuant la tradition royale, elle a fait de plusieurs théâtres des institutions d'État.
Les mœurs, enfin, loin d'être hostiles aux comédiens, les traitent avec une faveur marquée. Plus tolérantes à leur égard que pour n'importe quelle profession, elles leur permettent de vivre à leur guise ; elles leur passent
des habitudes qu'elles interdisent sévèrement à d'autres. L'opinion s'occupe d'eux avec une vraie fureur de curiosité ; à la fois indulgente et doucement scandalisée, elle veut savoir par le menu ce qui se passe dans le mystère des coulisses. Elle les prend plus au sérieux et les met plus haut Qu'elle n'a jamais fait. Elle a remporté à leur profit une victoire dont ils sont très fiers. La distinction nationale accessible à toutes les sortes de mérites, la Légion d'honneur, leur était fermée. L'opinion a obtenu peu à peu que l'on décorât comme professeurs des comédiens qui avaient quitté le théâtre, puis des comédiens en exercice qui étaient en même temps professeurs, enfin des comédiens qui étaient quelque autre chose, philanthropes, par exemple. Une dernière étape reste à franchir : décorer les comédiens, purement et simplement, comme comédiens. Ce sera sans doute bientôt fait, sans que la Légion d'honneur en soit abaissée*. Le comédieo exerce un art difficile et méritoire ; il est donc juste de récompenser cet artiste par la distinction qui honore en France tous les ordres de mérites, les plus élevés comme les plus humbles ; et cet artiste est si en vue qu'on ne saurait le décorer par pure complaisance. De toutes les manières dont peut s'obtenir la Légion d'honneur, celle-ci^ est peut-être celle que l'opinion contrôlerait le plus sûrement*.
Il ne reste donc contre la profession théâtrale que deux ou trois objections philosophiques, auxquelles d'autres emplois artistiques n'échapperaient pas tout à
1. Le 14 novembre 1889, M. Mounet-Sully, sociétaire de la Comédie-Française, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur, sans autre mention que son titre comme acteur et les services rendus par lui à l'art dramatique.
2. Voy. Jules Lemaitre, la Décoration des comédiens, dans ses Impressions de théâtre, 1** série, 1888.
fait, et à peu près autant d'inconvénients moraux auxquels le théâtre expose particulièrement, mais qui n'y sont pas inévitables. L'opinion se borne à signaler les uns et les autres aux apprentis comédiens ; s'ils y succombent, elle ne tient pas rigueur à ceux qui ont du talent. Quant aux ridicules de la profession, ils sont assez légers, somme toute, pour qu'on se contente d'ea sourire, sans en déclamer.
Ainsi les comédiens n'ont plus à demander justice ni à l'opinion ni aux mœurs. Elle leur accorde beaucoup plus.
Janvier 1888.