I. Jules Lemaître, les MédaillonSy
En outre, je crois m'apercevoir que nous sommes làdessus du même avis*.
A ce reproche fait à Molière s'en ajoute un autre, que Ton formule avec beaucoup d'aigreur. On se plaint qu'il ait humilié la littérature, en la personne de Yadius et de Trissotin, devant l'élégante nullité de Clitandre, l'homme de cour. Et pourtant la littérature!... Vous devinez tout ce que peut fournir ce thème traité par des littérateurs*. Mais qu'était-ce donc que Molière luimême, sinon un homme de lettres et un artiste? Pouvait-il entrer dans son esprit de rabaisser ce qu'il aimait par-dessus tout, puisqu'il y avait consacré sa vie ? Seulement, il voyait que le métier littéraire, comme toutes les occupations humaines, engendre des ridicules ou même des vices dont les moindres ne sont pas la prétention dans l'impuissance, la jalousie dans la nullité, l'orgueil dans la futilité. De quel droit ces ridicules et ces vices échapperaient-ils à la satire? Molière a dit luimême : « Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas pour quelle raison il y en aura de privilégiés ». Les vrais dévots méconnaissent leurs intérêts lorsqu'ils s'indignent de Tartuffe \ les littérateurs pousseraient beaucoup trop loin la solidarité professionnelle en défendant Trissotin : il est toujours maladroit de réclamer contre Molière.
Une satire littéraire et une thèse morale, voilà donc
l.'Pour Topinion contraire, on peut voir notamment Paul de Saint-Victor, les Deux Masques^ HI, 188i, chap. v, et M. Théodore de Banville, Lettres chimériques^ 1885, xxxii. — Dans une introduction au traité sur V Éducation des filles de Fénelon (1885), M. Oct. Gréard concilie avec beaucoup de sens les théories extrêmes sur la question.
2. Jules Janln, Histoire de la liUérature dramatique^ V, 18j8, chap. IV ; Théodore de Banville, Lettres chimériques, XL.
le fonds des Femmes savantes. Comment le poète a-t-il transformé ces éléments en pièce de théâtre ?
D*abord, par ce contraste perpétuel entre les divers personnages que je vous signalais tout à l'heure et qui se retrouve, naturellement, dans les sentiments et les situations. Le contraste est la source même du comique, et les diverses causes que le rire découvre à l'analyse se ramènent presque toutes à celle-là. De plus, Molière a imaginé un sujet intéressant par lui-même, c'est-àdire une succession logique de faits positifs, lui permettant de traduire à l'esprit et aux yeux, sous une forme vivante, les théories abstraites qu'il voulait mettre aux prises, et de passionner ainsi le spectateur pour ces théories en même temps que pour ces faits. Avant lui déjà le théâtre comique obéissait à une nécessité qui est devenue de plus en plus rigoureuse : l'intrigue devait toujours aboutir à un mariage. Le véritable objet de la pièce était plus ou moins en dehors, à côté, au-dessus de cette intrigue^ mais il fallait que le dénouement montrât deux amoureux triomphant des résistances qui leur étaient opposées. Ici l'intrigue, le sujet, c'est le mariage de Clitandre avec Henriette, malgré la jalousie d'Armande, la rivalité de Trissotin et l'opposition de Philaminte, grâce au bon vouloir de Chrysale et à l'appui d'Ariste. Molière ne permettra pas que nous perdions jamais ce sujet de vue : toutes les situations sont amenées par les conflits de sentiments qu'il soulève. En même temps, tout est combiné de manière que la peinture de l'esprit précieux et la thèse sur l'éducation des femmes se mêlent étroitement à l'intrigue ; mais non sous forme de théories abstraites ou de tirades qui soient à ellesmêmes leur propre but : cela ne serait plus du théâtre et ferait bâiller le public ; or Molière est un auteur dramatique et qui n'ennuie jamais.
Voyez, dès lors, comment se mêlent la thèse et Tintrigae. Arraande et Henriette ne discutent sur le mariage en général que parce qu'il s'agit entre elles d'un mariage bien déterminé. Clitandre ne caractérise l'état d'esprit de Philaminte que parce que cet état d'esprit est un obstacle à ses désirs. Sur la faiblesse de Chrysaie,ses goûts prosaïques de bien-être, sa prédilection pour Henriette, le poète n'insiste qu'en raison du conflit qu'ils amènent, en ce qui concerne l'établissement d'Armande et d'Henriette, avec le despotisme de Philaminte, sa sublimité chimérique et sa prédilection pour Armande. Trissotin n'est mis en scène, au milieu de ses caillettes gloussant de plaisir, que pour montrer la force d'un engouement qui va jusqu'à voir en lui un gendre et un beau-frère possibles ; il n'est en querelle avec Clitandre, en explications avec Henriette, que sur cette question du mariage ou à propos d'elle. Ainsi du reste, et je pourrais appliquer à toutes les scènes la même pierre de touche.
Par là d'abord Molière se montre habile auteur dramatique. Il sait bien que, lorsqu'on a annoncé quelque chose au théâtre, il faut tenir sa promesse et que tous les hors-d'oBuvre du monde ne feraient pas oublier au spectateur le plat qu'il attend. Si. par surcroît, comme il l'a fait, on mêle au sujet des questions de grand intérêt, c'est tant mieux pour le spectateur, l'œuvre et le poète ; mais rien ne vaut contre cette nécessité première de l'art dramatique, et c'est pourquoi il l'a si bien observée.
A ce propos, je m'étonne que l'on fasse d'ordinaire si bon marché de l'intrigue des Femmes savantes. Elle est conduite, dit-on, d'une façon trop unie et se dénoue par trop facilement.Kn vérité, c'est être bien dédaigneux. Les chefs-d'œuvre s'obtiennent souvent par des moyens
très simples, et celui-ci est du nombre. Molière n'a pas laissé de pièce où Faction soit plus régulière, l'intérêt et le comique mieux gradués. Le dénouement, avec ses lettres supposées, qui n'exigeaient pas, je l'accorde, un grand effort d'invention, n'offre pas la négligence trop fréquente dans son théâtre. Il est vraisemblable, il provoque une excellente scène, il achève de mettre en lumière les caractères principaux. Que demander de plus, et en quoi des tours de force d'agencement scénique ajouteraient-ils à l'intérêt ou à l'agrément de la pièce ? Il faut du métier au théâtre, même dans les chefsd'œuvre, mais pas trop, surtout dans les chefs-d'œuvre.
Molière se montre enfin grand auteur dramatique dans les Femmes savantes par deux autres qualités indispensables au théâtre, la logique et le mouvement, et par la beauté scénique de la forme.
Ne perdant jamais son but de vue, il y subordonne tout et saisit l'attention d'une prise si forte qu'il ne la laisse pas s'égarer un instant. Chaque scène est un tableau achevé, et dans chacune vous sentirez un rythme, une gradation, que l'on pourrait noter, ascendante et descendante, comme dans un morceau de musique, sans arrêts, sans fioritures, sans complaisance du poète pour lui-même. Ce rythme n'est pas moins sensible dans la succession des scènes que dans chaque scène prise à part.
Quant à la langue des Femmes savantes, c'est, à mon avis, la plus belle qui ait jamais été parlée sur le théâtre ; c'est assurément la plus parfaite que Molière ait jamais écrite. Celle de Tartuffe n'est pas plus vigoureuse, celle du Misanthrope plus pittoresque, celle d'Amphitryon plus élégante. Dans la dernière œuvre qu'il dût écrire en vers, le poète s'élevait parfois au-dessus de lui-même ; il donnait toujours un modèle achevé
(le langue dramatique par la netteté et l'éclat, la concision et l'ampleur, l'aisance et le naturel.
De tout cela résulte un chef-d'œuvre où tout se vaut, action, caractères, peintures de mœurs, forme et fond. Je viens de nommer Tartuffe et le Misanthrope : je ne dis pas que les Femmes savantes aient la même portée ; mais elles sont aussi parfaites, elles vivent d'une vie aussi intense. Tant qu'on discutera sur l'éducation des femmes, tant que l'esprit de coterie et de petite littérature engendrera des ridicules, tant qu'il y aura des prudes et des pédantes, tant que l'on sera sensible dans notre pays à la plus ferme raison traduite par le plus franc comique, /es Femmes savantes retrouveront à la scène les applaudissements et le rire dont vous allez les saluer tout à l'heure.
Molière frappait juste et fort. Cependant il n'a pas tué le précieux, pas plus qu'il n'a tué l'hypocrisie, l'avarice, la vanité, la coquetterie, l'égoïsme, la peur de mourir. Antérieurs au poète, ces travers et ces vices lui ont survécu, car ils ressortent éternellement de la nature humaine. La comédie ne saurait corriger les hommes, malgré sa fameuse devise : elle ne peut que les consoler de leur infirmité en leur permettant de la juger et d'en rire. Pour le précieux, il tient, comme je vous le disais en commençant, à l'essence de l'esprit français. Intimidé par le ridicule et concentré dans quelques coteries après avoir régné sur la littérature et les mœurs, il attendait son heure pour reparaître, grâce à une de ces réactions qui remplissent l'histoire littéraire ; la réaction.
dans le cas présent, était une nécessité du génie national. Le siècle n'avait pas encore pris fin qu'un nouvel hôtel de Rambouillet s'ouvrait chez la marquise de Lambert.
Avec les modifications que le temps apporte à l'apparence de certaines choses sans entamer le fond, nous voyons reparaître ici tout ce que nous a déjà montré le salon de M"* de Rambouillet. C'est la même finesse de sentiment, la même élégance de parole; les femmes y sont l'objet du même culte, ont une aussi haute idée de ce qu'elles valent, affichent les mêmes prétentions. Ce qui achève de nous prouver que ces nobles dames sont les héritières authentiques de Philaminte et d'Armande, c'est leur antipathie pour Molière. M*"** de Lambert n'a jamais attaqué personne dans ses écrits — car elle écrivait un peu, — sauf Molière * ; et Marivaux, ami de la marquise, ne cachait pas assez qu'il estimait peu son grand devancier.
Aucune question ne préoccupe autant les femmes que l'amour, surtout les précieuses. Ami des précieuses de son temps et précieux lui-même, Marivaux ne pouvait laire autrement que de donner à l'amour une grande place dans son théâtre. Il n'y a pas manqué. Chez lui, l'intrigue amoureuse et le mariage final ne sont pas seulement des moyens de conduire et de conclure des pièces dont l'intérêt principal est ailleurs : le plus souvent ils en sont le véritable et seul but. Cette importance attachée à ce qui n'était guère avant lui qu'un moyen dramatique constitue la principale nouveauté de son théâtre. Imaginez qu'on ne s'aime pas dans les grandes comédies de Molière : elles perdront, j'en conviens, une part de leur agrément; mais le reste — étude .