Réflexions sur les femmes
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de caractères et peinture de mœurs — subsistera sans diminution trop notable. Faites subir la même suppression au théâtre de Marivaux : il disparaît tout entier.
C'est que les devanciers de Marivaux ne prenaient au sérieux que par exception les amours de leurs jeunes premiers et Tamour lui-même. Ils le traitaient à la française, comme un agréable passe -temps, et non comme chose capitale, la plus grave, somme toute, qui puisse confondre les intérêts d'un homme et ceux d'une femme. L'eussent-ils pris au sérieux, qu'ils n'en auraient rien laissé voir : esclaves de la division rigoureuse des genres, ils pensaient que la passion n'appartenait qu'à la tragédie. Marivaux, au contraire, ne traite jamais l'amour comme chose secondaire ; même lorsqu'il en badine, on sent qu'il est tout prêt à changer de ton. Il le considère comme le plus intéressant et le plus fécond des sentiments dramatiques; il le peint pour lui-même; il ne demande l'intérêt qu'à lui. Avant La Chaussée, avant Diderot, à une époque où les deux parts du théâtre n'ont pas encore empiété l'une sur l'autre, il mettra dans la comédie, lui qu'on regarde comme le peintre attitré des frivolités féminines, tout ce qu'elle peut contenir de passion.
Je ne pouvais mieux souhaiter que le Jeu de Vamour et du hasard pour établir la vérité de ce que j'avance. C'est bien une comédie, une vraie comédie, et qui vous fera rire ; mais elle vous émouvra.
Il n'est pas de sujet plus léger ni plus piquant. Une jeune fille, au moment de se marier, hésite à la pensée de cet engagement définitif. Elle veut étudier l'homme qu'on lui destine et le voir tel qu'il est, sans qu'il puisse feindre. Elle imagine donc, lorsqu'elle apprend sa première visite, de se déguiser en soubrette. Mais son pré-
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tendu a les mêmes idées et prend la livrée de son valet. Il va de soi que soubrette et valet revêtent les habits de leurs maîtres.
Imaginez ce sujet traité par Regnard ou même par Molière. Quelle source d'équivoques hardies et de plaisanteries grasses, non seulement entre les valets changés en maîtres, mais entre les maîtres changés en valets! Marivaux est auteur comique ; il ne s'interdira donc pas ce qu'un contraste de ce genre peut lui fournir de plaisant; il mettra une antithèse continuelle entre l'apparence et la réalité, entre ce que ses personnages croiront être et ce qu'ils seront. Avec la soubrette et le valet surtout, il ira aussi avant dans la charge que puisse y aller un esprit délicat et mesuré comme le sien. Mais le principal intérêt de la pièce ne sera point dans les scènes, très amusantes d'ailleurs, qui nous montreront Pasquin et Lisette parodiant Dorante et Silvia. Il sera dans celles où nous verrons deux cœurs tendres, deux âmes fières, lutter contre l'incertitude, la crainte, la honte même que leur inspire un amour trompé par les apparences et craignant de s'avilir dans son objet. Au demeurant, aucune des allusions hardies que le sujet pouvait fournir en abondance à une imagination moins respectueuse de l'amour.
C'est, du reste, sur cette question de l'amour que Marivaux et Molière se rencontrent. Dès la première scène du Jeu^ l'analogie dans le sentiment représenté et l'antithèse dans la manière de le représenter éclatent aux yeux, si Ton se rappelle la première scène des Femmes savantes. J'aurais voulu que la distribution des rôles dans les deux pièces vous montrât ce rapport traduit d'une manière physique, à l'aide des mêmes acteurs. Malheureusement, les forces humaines ont des bornes et il est difficile de jouer successivement deux
comédies aussi fatigantes. Faites donc vous-mêmes cette distribution dans votre esprit; mettez par l'imagination un costume Louis XV à TArmande et au Clitandre des Femmes savantes, et vous aurez la Silvia et le Dorante du JeudeTamour et du hasard^. Sur quoi discutaient Armande et Henriette? Sur le mariage à conclure; Armande désirait éprouver par la constance l'homme qu'elle aimait. C'est le môme sujet qui provoque une discussion entre Silvia et sa soubrette. Armande disait à sa sœur :
Quoi ! le beau nom de fille est un titre, ma sœur. Dont vous voulez quitter la charmante douceur, Et de vous marier vous osez faire fête !
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête !
Et Henriette répondait par cette affirmation très nette : « Oui, ma sœur ». Maintenant, Silvia demande à Lisette : « Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous? — Eh bien! c'est encore oui, par exemple! » répond Lisette avec la même netteté. Suit toute une scène où se montre, aussi marqué que dans les Femmes savantes, le contraste de deux natures et de deux esprits : la précieuse Silvia, pétrie de délicatesse, de réserve et de distinction; la gauloise Lisette, simple, franche et positive.
L'analogie s'arrête ici et l'antithèse commence : Molière donnait tort à Armande, Marivaux donne raison à Silvia, et, tandis que Clitandre se montrait fort pressé, Dorante ne veut conclure qu'après avoir fait son enquête. Et vous, spectateurs, après avoir été pour Clitandre contre Armande, vous serez avec Dorante et Sil-
i. Les quatre personnages appartiennent aux mêmes emplois : coquettes et jeunes premiers.
via contre Lisette. De cette différence de sentiments à un si court intervalle chez des gens sans parti pris, nous tirerons cette conclusion, qui nous ramène à notre point de départ, que Tesprit précieux et l'esprit gaulois sont également légitimes, lorsqu'ils ne tombent point dans l'excès.
Prise au sérieux par Marivaux et acceptée par nous, ridée précieuse de Tamour va nous conduire à un sentiment qui ne pouvait trouver place dans les Femmes savantes et qui fait en grande partie le charme du Jeu de l'amour et du hasard. Ce sentiment, c'est la passion. Au lieu de la légèreté souriante que la galanterie affecte dans Molière, une sincérité profonde fait vibrer chez les amants de Marivaux un accent inconnu jusqu'à lui. Lorsque le travestissement montre un obstacle infranchissable à ce gentilhomme qui croit aimer une suivante, à cette fille de race qui croit aimer un valet, ils ne rient pas : ils deviennent sérieux et souffrent. Oui, ils souffrent. Notez le mot : vous l'entendrez deux fois au cours de la pièce. C'est avec une anxiété douloureuse que Silvia se débat contre elle-même, lorsque les propos de Lisette lui ouvrent les yeux sur ce qu'elle n'osait s'avouer : « Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire. Je ne saurais m'en remettre; je n'oserais songer aux termes dont elle s'est servie, ils me font peur. Il s'agit d'un valet! Ah! l'étrange chose! Ecartons l'idée dont cette insolence est venue me noircir l'imagination. )) A mesure que l'envahit de plus en plus le sentiment dont elle rougit, quelle révolte de sa dignité, quelle noblesse dans sa défense contre elle-même ! « Que pourrais-je espérer, lui dit Dorante, en tâchant de me faire aimer? Hélas ! quand même j'aurais ton cœur. ...» Elle l'interrompt vivement : « Que le ciel m'en préserve! Quand tu l'aurais, tu ne le saurais pas, et jefe-
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rais si bien que je ne le saurais pas moi-même. » C'est parler comme la plus noble des filles.
Même lutte dans le cœur de Dorante; mais je ne veux pas déflorer votre plaisir et je ne pousse pas plus loin cette analyse. Je me contente de vous signaler, au point de vue que j*indique, la scène où Dorante se décide à épouser la fausse soubrette. Écoutez-la de toute votre attention, cette scène; laissez-vous prendre à Témotion qui s*en dégage, et demandez-vous ensuite si, dans toute la littérature française, des origines au romantisme, l'amour comique a parlé un langage aussi touchant*.
Précieux dans les idées qui inspirent sa pièce, Marivaux Test encore dans sa façon de les traduire. Le précieux vit d'analyse. Ne cherchez donc pas dans le Jeu de Vamour et du hasard l'action rapide et la marche largement rythmée des Femmes savantes. Marivaux va beaucoup plus lentement. D'abord, il s'est tracé à luimême un cadre assez étroit par sa manière d'entendre l'amour. Il disait très justement : « Chez mes confrères, l'amour est en querelle avec ce qui l'environne et finit par être heureux malgré les opposants; chez moi, il n'est en querelle qu'avec lui seul et finit par être heureux malgré lui ». On ne saurait se définir avec plus de clairvoyance.
Partout, en effet, chez Molière et ses successeurs
1. M. Auguste Vitu a signalé le premier cette nouveauté du théâtre de Marivaux {Figaro du 2 juillet 1877 ; les Mille el une Nuits du théâtre, cinquième série, 468). — Ainsi entendu, le rôle d'amoureux du Jeu de l'amour et du hasard demanderait une interprétation très différente de celle qui prévaut aujourd'hui et qui date seulement de la fin du xviii" siècle. Le premier interprète du rôle, Lelio Riccoboni, avait une voix chaude et profonde ; il exprimait avec un charme pénétrant la souffrance sincère et la passion. Ce sont les qualités qu'il faudrait encore pour traduire le rôle tel que Ta voulu Marivaux, tel que le montre une lecture attentive. Ainsi interprété, Dorante produirait avec Silvia un excellent contraste.
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immédiats, Tamour est contrarié par des résistances extérieures. Dans les Femmes savantes^ par exemple, si Clitandre et Henriette n'avaient à compter qu'avec eux-mênîes, ils seraient vite mariés. Presque toujours, chez Marivaux, notamment dans le Jeu de Vamour et du hasard, les amoureux luttent contre leur propre cœur ; ici, les parents — l'obstacle éternel aux amours de théâtre — les parents sont pour eux et ne désirent rien tant que de les voir s'accorder; la seule résistance. vient de leurs scrupules, de leur timidité, de leur fierté, de leur coquetterie, de leurs incertitudes sur la nature du sentiment qu'ils éprouvent ou qu'ils inspirent. Lorsqu'ils peuvent pousser le cri charmant que vous allez entendre dans la bouche de Silvia : « Ah !... je vois clair dans mon cœur ! » la pièce est finie ou près de finir.
De cette façon de concevoir l'amour dérive naturellement une façon particulière de le peindre. Lentement, doucement, Marivaux découvre un coin du cœur féminin, il en met une fibre à nu, il la montre et la décrit. Une femme très spirituelle disait de lui : « C'est un homme qui se fatigue et me fatigue moi-même en me faisant faire cent lieues avec lui sur une feuille de parquet ». La comparaison est jolie, mais elle n'est pas juste. Marivaux ne fatigue pas dans ses bonnes pièces ; si l'on fait avec lui beaucoup de chemin dans un petit espace, les lignes qu'il suit sont très rapprochées, mais très distinctes ; elles conduisent à un but entrevu auquel on arrive sans hâte, après une route très agréable. C'est qu'il est auteur dramatique et, comme Molière, il obéit aux deux lois premières de son art, la logique et le mouvement. Tout s'enchaîne chez lui d'une suite rigoureuse, et l'on marche même alors qu'on semble s'arrêter. Pas de bonds ni de coups d'aile; des sauts de puce.
comme on Ta dit plaisamment. Sauts de puce, si l'on veut : la puce saute bien et va fort loin.
Le Style s'approprie exactement, chez Marivaux, à cette façon de voir et d'analyser. Il est tout en nuances fines, en façons de dire ingénieuses, en jolies métaphores complaisamment suivies. On épuiserait les comparaisons à le caractériser : c'est la couleur doucement fondue des vieux pastels, c'est de la poussière de diamant. Rien de ces « brusques fiertés », de ces « grands traits non talés » propres à Molière : le poète des Femmes savantes vous expose des fresques ; l'auteur du Jeu de Vamour et du hasard vous montre des miniatures sur ivoire. Malgré cela, le style de Marivaux est bien un style dra^ matique par le mouvement et la vie du dialogue comme aussi par la variété. L'élégance et la finesse continues deviendraient monotones; il y mêle donc la gaieté bruyante de ses valets et de ses soubrettes. Dans le Jeu de Vamour et du hasard surtout, il a très habilement ménagé cette opposition. Si Dorante et Silvia ne vous demandent que le sourire et une émotion douce, vous rirez, en écoutant Lisette et Pasquin, de ce bon et large rire qui, au théâtre surtout, doit être le propre de l'homme.
Je m'arrête, en vous priant de m'excuser si j'ai trop longtemps retardé votre plaisir. Je voudrais, pour prix de l'attention dont vous m'avez honoré, l'avoir rendu plus complet et plus vif. Je souhaiterais aussi que vous emportiez de cette matinée, avec l'admiration que Molière excite toujours, la sympathie que mérite Marivaux. Au théâtre surtout, il faut être éclectique, c'est-àdire savoir tout comprendre et tout goûter. Certes je ne compare pas nos deux auteurs ; mais, si l'un est k gloire universelle de notre théâtre, l'autre en est la
parure exquise. Dans le domaine du rire, Tétranger ne peut rien opposer à Molière ; dans celui du sourire, il ne trouverait pas l'égal de Marivaux. Ils sont tous deux bien français ; ils représentent d'une manière sublime ou charmante les deux aspects éternels de notre génie national.
Novembre 1887.