‹ Etudes d'histoire et de théologie positive (volume 2)Chapitre 39 sur 118 · LE DECRET DE CALLISTE · texte numérisé non relu

LE DECRET DE CALLISTE

î.c décret de Callisle, après le Pasicur d'Iïermas, représente un second moment du développement que nous étudions. Mais il est lui-même incompréhensible si on le sépare des controverses qu'il suscita à Carthag^e et à Rome. Et c'est ainsi un petit cycle d'écrits contemporains que nous avons à examiner.

Le De paenitentia de Tertullien ', composé en 204 selon toute vraisemblance , nous introduit dans les institutions catholiques de Carthage, institutions qui doivent différer peu de celles de Rome, ainsi que tant d'analogies, au iii^ siècle surtout, le montrent d'ailleurs. Pourtant combien de traits distinguent le De paenitentia du Pasteur d'Iïermas, et accusent un sensible développement de la doctrine et des institutions, à un demi-siècle de date seulement! Le catéchuménat est établi, qui était inconnu à llermas,

1. Nous citons d'après l'édilion Ao E.Pr.r.isciiF.N, Tertullian, De parnitentia. Pe pudici lia {Vrcihur:; 1891), qui a ravanlage de sui)diviser les chapitres en seclions uumérolées.

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comme il l'était encore à saint I renée : le De paenitentia est adressé en olîet aux catécliumènes, ou, comme Tertullien les appelle, aux audientes (vi, 14, 15, 17, 20), aux « novilioll qui incipiant divinis sermonihiis aures rigai-e » (vi, 1). L'Eglise a été pressée d'instituer cet apprentissage, cette probation. Le bapt^-me est toujours une nouvelle naissance : encore faut-il que le nouveau-né soit viable.

Les âmes sont religieuses si profondément que devenir chrétiennes n'est pas pour elles un effort intellectuel, mais bien un effort moral, et c'est de cette difficulté que Tertullien a souci. Il connaît des hommes portés à penser que Dieu se contente de l'hommage de notre cœur et de notre esprit, et nous tient quittes de nos actions : ils pèchent, mais leur foi est sauve, et sauve aussi leur crainte de Dieu. Déjà riermas dénonçait cette doctrine, pure expression de la sagesse païenne, pour qui la nature est bonne, et pour qui à suivre la nature il n'y a point matière à offenser la divinité. Pour le chrétien, au contraire, il y a conflit entre sa loi morale et la nature ; il y a incohérence entre cette indifférence morale et la foi; comme Hermas, Tertullien voit dans cette incohérence une redoutable hypocrisie : « Ista ingénia de semine hypocritarum pallulare consuerunt » (v, 10-12).

Même chez les catéchumènes, Tertullien surprend combien leur coûte ce nécessaire changement de loi intérieure. Ils sont assurés de trouver dans le baptême le pardon de leurs fautes, et ils abusent de cette assurance pour en commettre de nouvelles, en attendant le baptême : insensés qui escomptent le pardon de leurs fautes sans en faire pénitence.

La pénitence est-elle donc devenue une condition ilo la validité du baptême ? Tertullien lui-même va au-devant de celte objection. Non, répond-il, je ne restreins pas l'efiicacité du baptême : le bienfait divin de la rémission des péchés reste entier à qui est plongé dans l'eau du baptême. Mais pour en arriver là, il faut travailler. Qui consentirait à donner le baptême à un homme dont la conversion serait incertaine?

Cependant, objecte-t-on, Dieu est engagé à remettre leurs péchés à ceux qui reçoivent le baptême, et c'est pour lui une obligation, ceux-ci fussent-ils indignes. Sans doute, répond Tertullien, Dieu s'exécule. Mais croyez-vous que sera durable ce que Dieu a accordé par force? Kst-ce que nous ne voyons pas faillir beaucoup de baptisés? Que l'on ne se llatte donc pas : le baptême est la consécration de la foi, et la foi commence par la sincérité de la pénitence : « Non ideo (ihluimur ut delinquere desinamusy sed quia desiimus iam corde loti suiiius » (vi, 11-17. Cf. II, 3-7). Bien plus fortement qu'on aucun texte du Pasteur s'allirnie ici la condition morale de l'initiation chrétienne. Des rites païens, isiaques ou mithriaques, peuvent promettre la purification à riiomme souillé de fautes ; mais si le baptême chrétien a ce pouvoir purificateur, s'il est un acte phy- -^ique infailliblement ellicace quelle que soit l'indignité de celui qui s'y présente, on est en droit d'exiger de celui qui sollicite le baptême une conversion préalable et sincère des mœurs : la foi pure ne suffit pas, il y faut joindre cette « paenitentiac /ides r)j cette conversion de cœur, que Tertullien exalte presque au détriment du baptême, puisque, à

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ses yeux, cette conversion est déjà une purification. Par là du moins s'aHirme la conception morale de la vie chrétienne, conception qui fera accepter la pénitence comme un acte normal, et non plus exceptionnel.

Tertullien se représente cette conversion antérieure au baptême comme un état dont le baptisé ioit se proposer de ne jamais déchoir : « Paenitentiam semel capessendam et perpetao conllnendam » (vi, 1). Un seul retour au péché suffirait à la démentir, à la ruiner : il faut donc que le baptisé, dès là qu'il s'est acquitté de la pénitence de ses fautes antérieures au baptême, ne retourne jamais à ces fautes (v, 1-9). Pour Tertullien, comme pour Hermas, la vie chrétienne devra être un encratisme continu. N'y aura-t-il donc pas de pardon pour le baptisé, s'il tombe dans le péché ?

Hermas enseignait que ce pardon existe, au moins pour une fois, et nous avons vu combien ce pardon, timidement présenté, paraissait répugner encore aux fidèles de son temps. Au moment où Tertullien publie le De paenitentiaj il semble que cette répugnance s'est rendue. Ecrivant pour des catéchumènes, il coûte à Tertullien de parler de ce droit, de peur d'encourager par là les baptisés à croire que l'on peut pécher. Mais, en réalité, il n'est permis à personne d'être pervers parce que Dieu est bon, et Dieu ne peut pas ne pas être bon. Dieu sait la condition de l'homme en cette vie : il sait que le démon guette, assaille, assiège l'homme : concupiscence de la chair, séductions du siècle, terreur des puissances terrestres, fausses doctrines, scandales, tentations, le démon se sert de tout. Or le baptisé ne peut plus recourir au baptême. Il lui restera de recourir à une

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nouvelle pénitence. Mais il ne saurait y recourir ([u'une fois. C'est la pénitence seconde, après laquelle il n'y en a plus. « Collocas>it [Deus] in ç>esti~ biilo paenitentiani sccundam^ quac pulsantibus patefaciat [ianiiam] : sed iam scniely quia iani secundo j sed aniplius nunquam^ quia proxinie frustra j) (vu, 9-10).

Nulle trace chez Tertullien des hésitations sensibles encore chez Ilermas. Tertullien affirme le droit au pardon au nom de l'Ecriture. 11 réfutait, sans le savoir, les critiques modernes qui ont voulu faire de Tencratisme la loi de l'Eglise primitive alors qu'elle n'en est queTillusion. Est-ce que Dieu ferait de si vifs reproches aux sept Eglises de l'Apocalypse, si ces Églises étaient incapables de repentance et de pardon? « Non coniniinaretur non paenitentiy si non ignosceret paenitenti. » Que signifierait la parabole de la drachme perdue, de la brebis égarée, de l'enfant prodigue? Le père de l'enfant prodigue, c'est Dieu même, et cet enfant, c'est toi, pécheur, toi, son fils : encore que tu aies gaspillé ce qu'il t'avait donné, et que tu reviennes nu, il te reçoit, parce que tu reviens, et il se réjouit de ton retour, mais tout cela parce que tu te repens de tout cœur, parce que tu compares ta famine à l'abondance des mercenaires de ton père, parce que tu abandonnes le troupeau immonde des pourceaux, parce que tu demandes pardon à ton père. Tertullien insiste sur ce fait que le prodigue crie son péché à son père, et de onclure : « Tantuni relei>at confessio delictorunij quantum dissiniulatio exagf^erat » (viii, 1-9).

Tertullien va préciser ici plus nettement que nulle part n'a fait Ilermas. Cette pénitence seconde doit

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s'exlérlorisor par un acte. Cet acte, qui porte, nous dit TerLiiUien, un nom grec, £;o|jio/oV^i'7iç, estrade par lequel nous confessons au Seigneur notre faute, non que lo Seigneur l'ignore, mais parce que cette confession engendre la repentance, et que la repentance apaise Dieu :

Huiuspaenitentiae secundae etunius...operosiorprobatio, ut non sola conscientia praeferatur, sed aliquo etiam actu administretur. Is actus, qui magis graeco vocabulo exprimitur et frequentatur, lîO'jLoXôyr^a-.ç est, qua delictum Domino nostrum confitemur, non quidam ut ignaro, sed quatenus satisfactio confessione disponitur, confessione paenitcntia nascitur, paenitentia Deus mitigatur (ix, 1-2).

On voit la préoccupation que Tertullien a ici de plus qu'Hermas : cette pénitence seconde doit être éprouvée laborieusement, et on ne peut la laisser à l'arbitre de la conscience du pécheur. Cette pénitence sera donc publique.

Et, en effet, c'est bien un exercice public de pénitence qui apparaît ici aussi clairement qu'on le peut désirer. La discipline veut d'abord que le pécheur couche sur la cendre et se couvre d'un sac ; il ne doit plus se laver ; il ne doit plus se nourrir que de pain et d'eau ; le jeûne s'ajoutera à la prière ; il gémira, il pleurera, il mugira les jours et les nuits vers le Seigneur, son Dieu. Mais voici qui est plus caractéristique : il se jettera aux pieds des presbytres, aux genoux des [saints] chers à Dieu \ et à tous les frères il demandera de prier Dieu pour lui : « Presbijteris

1. « Caris Dei » désigne les confesseurs ou martyrs qui eut survécu au martyre et dont il sera question plus loin, comme aussi bien les veuves, dont Tertullien signale la présence à côté des presbytres {De pudicit. xm, 7}.

adi'oh'iy et caris Dei adgenicularij omnibus fratrihus legationes dcprccationis suae iniungcre : haec oninid Lwoniologesis » i ix, .'î-5). N'oublions pas que le De pacnitentia est un tract destiné aux catéchumènes. Us auront vu pareilles scènes aux portes des églises carthaginoises, — ils auraient pu les voir tout autant à Rome*, — et ce devait être un spectacle pitoyable : TertuUien le développe comme une leçon, dont ses lecteurs ont à profiter. Elle leur inspirera la fuite du péché.

Mais ne les découragera-l-elle pas de recourir, le cas échéant, à ce violent traitement de l'exomologèse r^ « Ed'oniologesis prosternendi et hiimilificandi honiinis disciplina est » (ix, 3). Qui pourra s'y soumettre (le son propre mouvement-? Car il ne saurait être question d'une sentence de l'autorité pour l'imposer au pécheur, s'il s'agit de fautes qui ne sont point notoires. Aussi n'est-on pas surpris de voir Tertullien avouer que la plupart des pécheurs se soustraient à cetle exomologèse, ou la dilîèrcnt indéfiniment : « Plc-

1. Voyez dans Eusi'bc, //. E. v, -28, 1-2, la description de l'exomolo- K^se de Nalalios, « rcvèlu d'un sac et d'un cilicc, couvert de cendres» contrit et pleurant, se jetant suppliant aux pieds de révècjue Zophyrin, se roulant aux genoux non seulement du cleri,'è, mais aussi des lait|ues, si bien que l'Église du Christ miséricordieux tout cnlière, prise de i>ilic, fondait en larmes. ■ Natalios avait abandonne l'Église l)our ^'attacher au schisme de Tliéodoie : je ne menlionne son ca& «jue pour la description de son exomologèse.

i. S'il s'agit de lautes secrètes, et tel est bien le cas le plus fr(^quent. Terlullien ne pense (ju'aux fautes secrètes quand il «'crit : « C.randf^ planeciiioUimenluiu verecuudiaeoccullaliodelictipijllicelnr: Vidclicel siquidhumanae notitiae subduxerimus,proindeet DeumcelalMmus?... Aut mclius est damnalum latore, quam palam abs(dvi ? » De paenil. x, --S. — Pour les scandales notoires, une sentence pouvait intervenir pour chasser le coupable de l'Kglise. TraicLL. ApoloQct. 3î) : «... exliMlationes, castigaliones et censura divina : nam cl iudicatur magno cum pondère. ... si quis ita dellquerlt ut a communicatione orationis et convenlus et omnis sancli cominercii relegetur. «>

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rosqne hoc opiis, ni puhllcalloncm stiiy aiit suffii<^ere aut de die in dieni differre praesuino n (x, 1). H faut que le nombre des pécheurs qui se soumettent à Icxomologèse soit bien petit, pour que Tertullien présume que la plupart s'y soustraient. A ce compte, que d'hypocrites recèlera l'Eglise?

Tertullien soulève ce doute, mais il ne le résout pas : il n'est pas dans son plan de le résoudre. Pareillement, son lecteur se demande quelle est la durée de cette exomologèse et si le pécheur qui s'y soumet en est jamais relevé. En réalité, cette exomologèse était, selon les cas, temporaire ou perpétuelle, nous le savons d'ailleurs ^ Mais le De paenilentia ne le dit pas.

Sur l'efficacité de l'exomologèse, Tertullien est plus affirmatif. L'exomologèse, dit-il, a pour effet de prononcer la sentence de châtiment du pécheur, de faire fonction de l'indignation de Dieu, et de substituer une peine temporelle aux supplices éternels : « Temporali afflictatione aeterna supplicia, non dicani frustretur, sed expungat » (ix, 5). Tertullien conçoit l'exomologèse comme une satisfaction spontanément offerte à Dieu par le pécheur. Le pécheur s'accuse, et par là il s'excuse; il se condamne, et par là il s'absout : « Cum accusatj excusât; cuni condeninat, ahsolvit » (iv, 6). La valeur de l'exomologèse est donc en soi toute précaire. — L'Eglise s'y associe : témoin de l'aveu désolé du pécheur, elle lui accorde sa compassion et collabore à émouvoir Dieu en sa faveur. Car les fidèles sont l'Eglise, et l'Église est le

4. Ci.Depudicit. xvm, 44 : « Debuerat eiiimquae damnaveratproinde déterminasse quonam usque et sub conditione daranasset, si temporali et conditionali et non perpétua severitate damnassel? »

(ilirist. Le pécheur qui se jette aux genoux des fidèles se jette en réalité aux genoux du Christ et supplie le (Christ : « Cum te adfratrum geniin protendis, Christiim contrectaSj Christum e.voras. » Et quand les fidèles versent des larmes sur le pécheur, c'est le Christ qui s'émeut et qui prie son Père. Or, ce que le Fils demande, il Tobtient toujours du Père : « Facile inipctratur scmper, quod bilius postulat. » Vous voyez, conclut Tertullien, Tavantage qu'on a à ne point cacher son péché (x, 5-7). Ainsi, pour Tertullien, si la satisfaction offerte par le pécheur est précaire, elle est rendue etficace par le suffrage des fidèles, pour cette raison que les fidèles sont l'Eglise, et que l'Eglise est le Christ, et que la prière du Christ est infailliblement impétratoire.

La doctrine du pouvoir des clés n'est pas exclue, mais elle n'estpas clairement présentée par Tertullien, tandis que Callisterexprimeraabsolumont. Mais il faut relever avec soin que les fautes dont Tertullien promet la rémission efficace grâce à l'intervention de l'Eglise, sont des fautes commises contre Dieu, et non contre 1 Église : le pécheur est réconcilié à Dieu, non à l'Eglise. On a dit : si le christianisme avait pardonné les péchés graves (savoir l'apostasie, l'ailultère et riiomicide), il aurait anticipé le jugement de Dieu, il aurait assuré au pénitent son pardon. Sans aucun doute, mais c'est précisément ce que l'Église entend faire, et nous venons de v(nr Tertullien alhrmer et expliquer cette « usurpation » de l'Église. Aussi ne pouvons-nous comprendre que M. Harnack. qui connaît si à fond la littérature primitive, mais qui caporalise souvent avec tant d'entrain les faits et les textes, puisse écrire que l'Église pardonnait seulement

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les transgressions des conrimandements de TK^^lisc, qui, dit-il, sont vénielles, et non les oiïenses faites à Dieu, quitte à ajouter, en note, que la distinction de ces deux catégories de péchés reste enveloppée d'une obscurité qu'on n'arrive pas à percera Mais cette distinction n'est pas de Tertullien, ni de saint Cyprien ni d'aucun ancien ; pour étonnante que la chose puisse sembler, on doit dire qu'elle est une création de M. Harnack.

La théorie présentée par Tertullien de la pénitence est sensiblement plus formée que celle d'Hermas. Le Pasteur affirmait la faculté pour le chrétien failli d'être pardonné une fois, encore qu'il présentât, par une fiction apocalyptique, cette faculté comme concédée par une sorte de jubilé exceptionnel : Tertullien efïace cette restriction bizarre et pose en règle normale la faculté d'être pardonné une fois. Mais ce pardon unique ne s'obtient que par la voie de l'exomologèse, c'est-à-dire par une probation publique, qui est tout ensemble une satisfaction offerte à Dieu devant l'Église par le pécheur, et une supplication adressée à Dieu par l'Eglise pour le pécheur. Cette supplication est estimée efficace, et par là Tertullien pressent sa vertu sacramentelle. Mais la rémission qu'elle opère est une grâce unique.

Le De pudicitia appartient au groupe des derniers écrits de Tertullien et est contemporain de l'épiscopat du pape Calliste (217-222) : avant d'y étudier la

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