Adv. Marcion. IV
i;r DE TIIKOLOGIE POSITIVE. 83
fornication, vol, blaspîièmo, idolâtrie, ivrof^neric. En rôalilé, pour Tertullion lui-mômo, comme pour toute rb'f^lise de son temps, trois péchés sont tenus pour irrémissibles : Tidolàlrie, la fornication et riiuniicide. Tertullien dit irrémissibles, mais nous croyons que ce vocable est montaniste plutôt que catholique. Observons, en elTet, que dans le De paenitentia Tertullien catholique ne prononce pas le mot irrémissible. 11 cnscifT^ne même expressément que le pécheur ([ui se soumet à l'exomologèse public^ue est sur de la rémission de sa faute auprès de Dieu, puisque la compassion de rÉglise émeut infailliblement le Christ qui intercède infailliblement auprès du Père. Mais dans le De pudicilia Tertullien montaniste n'est plus si afTirniatif : l'exomoloj^èse est demeurée la même, cl Tertullien y soumet les homicides, les adultères et les idolâtres, c'est-à-dire les pécheurs coupables des fautes qu'il qualifie d'irrémissibles. Tertullien, en effet, nous montre l'adultère aux portes de TÉglise, arrachant des larmes à ses frères, gagnant la compassion de tous (m, 5), et à ses côtés lo meurtrier et le renégat (v, 14) : « Pariter de pacnilentiae ofjîcio sedent », tous trois revêtus d'un sac, couverts de cendre, gémissant une même plainte, implorant d'une même prière, suppliant à genoux. Et plus loin (xiii, 7) voici l'adultère revêtu d'un ciliée, recouvert de cendre, prosterné aux pieds des presbytres et des veuves, arrachant des larmes à tous, s'attachant aux genoux de tous. C'est bien là l'exomoiogèse publique. Mais maintenant Tertullien montaniste n'écrit plus, comme ({uinze ans plus tôt, que cette exomologèse assure infailliblement la rémission. Le pénitent n'obtient guère auprès de l'Eglise que le dommage d'être dif-
famé : « ... ieiunas pacis lacrimas profusurus^ nec ampluis ah Ecclesia quam piiblicationem dedccoris relaCurus » (i, 21). Et le Christ, qui autrefois priait son Père en faveur du pénitent, ne prie plus : « Ilorum ultra exorator non erit Chrislus » (xix, 25). La pénitence seconde était indubitablement pour les pécheurs, sans exception pour les plus coupables : aujourd'hui Tertullien pose des exceptions, et, se fondant sur Fépître aux Hébreux, dont il fait une épître de saint Barnabe pour donner ainsi plus de crédit à cette pièce alors anonyme, il déclare que ce disciple instruit par les apôtres n'a pas connu de pénitence seconde pour l'adultère : « Nunquam moecho et fornicatori secundam paenitentiampromissam ah apostolis norat » (xx, 5).
La contradiction est llagrante entre 'i ertullien catholique et Tertullien montaniste. Mais l'on voit aisément le point de départ de cette contradiction. La discipline catholique admettait Texomologèse et lui attribuait une efficacité certaine ; elle encourageait le pécheur à s'y soumettre, en lui assurant le gain du pardon : mais elle se refusait à prononcer elle-même f absolution de certains pénitents. Tertullien conclut : le péché est donc irrémissible et nul autre que Dieu ne le remet. Les catholiques se contentent de dire : le péché est réservé à Dieu, et il est réservé par l'Église.
Le refus par l'Église d'absoudre lidolâtrie, l'adultère et l'homicide, constitue, en effet, trois cas réservés.
M. Preuschen, se fondant sur des textes du Talmud, a voulu trouver dans la morale juive l'origine de cette sélection et voir là une influence juive sur la
morale chrétienne : on ne saurait guère chercher plus loin'. Au vrai, du moment que cette sélection n'est point dans le Nouveau Testament, on fera prudemment d'y voir une création ecclésiastique, et ce (pic nous savons de la morale ecclésiastique au second siècle autorise peut-être à tenir cette création pour tardive. Mais cette réserve des trois cas est un icti* juridique auquel on voulut donner un fondement apostolique, et de là une interpolation curieuse dans un texte dos Actes des apôtres, lequel n'était ni plus ni moins (|ue le décret dit du concile de Jérusalem {Act. XV, 28-29). Voici lo texte tel que le lisait Tertullien :
Visum est Spiritui sancto et nobis, nulluin amplius vobis adiccre pondus quam eorum a (pli bus necesse est abstineri, a sacridciis et afornicationibus et sanp:uine. A quibus observando rccte agitis vectante vos Spiritu sancto*.
En le lisant ainsi, on altérait tendancieusement Torif^inal, on nuhsiihiixii fornicationibits à suffbcan's, on rajeunissait le décret apostolique et on l'appliquait, ainsi rajeuni, à une situation nouvelle. C'est la plus ingénieuse des fausses décrétales.
Tertullien a été dupe de ce faux **. Lui qui est
1. E. PuErscuEN. TrylitUians Srhriftrn De pacnitentia tind De }judiiti'i, viil Ilt'tckstcht nuf die bussdisziplin untersucht (Giesscn 1890), p. 3i-3:i.
i. De pitdîcit. xiî, ♦.
8. Cette curieuse leçon n'a, en dehors de Tertullien (et de Pacicn qui le reproduit), que trois allesfalions de valeur, saint Irénée, saint Cyprifii et le ( odi'x Ucinc. Cette même altération est reproduite Act. XV, -20. El dans les deux passag^es elle est suivie du glosseme : et qxtaecvmquc vobis fieri non vuUisalii ne frccritis. On aura voulu faire promuig.ier par les apôtres le code de la morale tel qu'il était conçu dans le dernier quart du second siècle.
lin exégètc si rclors, il n'a pas vu que le Icxle ainsi la jurait avec tout le contexte. Voilà, dit-il, les trois péchés que les apôtres déclarent seuls irrémissibles : « Haec solapraeponitnt irremissibilia^qui elhnicorum causa cetera legis onera remissibilia fecerunt » (xii, 6).
Le Pasteur dîlermas avait été le manifeste de la morale indulgente contre la morale encratite, et sous l'influence du Pasteur et de son esprit s'était affirmé le droit au pardon pour le chrétien failli. Cette première mitlgation de la discipline avait popularisé, au moins à Rome, l'imao-e svmboliaue du Bon Pasteur criophore, le Pasteur qui ramène au bercail la brebis perdue; on aimait à la représenter sur la coupe qui servait à l'eucharistie, ce dont Tertullien s'indigne. Calliste, dit-il, pourra invoquer, pour défendre le relâchement de sa morale, le Pasteur qu'il aime à faire peindre sur les calices, par une véritable profanation du sacrement chrétien, puisqu'il n'a pas scrupule de communier des repentis : «... callcem... de quo nihilllbentlus libas quam 0{>em paenitentlae secundae ' ». Elle représentait, aux yeux des Piomains, le retour du baptisé failli, la pénitence seconde. La restriction à la pénitence seconde, introduite par la réserve des trois cas, est une restriction qu'Hermas ignore, et Ton peut conjecturer qu'elle est postérieure à Hermas. Tertullien montaniste ne pardonne pas à Hermas de l'avoir ignorée : il exalte l'épître aux Hébreux, qui a, dit-il, une autre autorité auprès des Eglises que cet apocryphe pasteur des adultères (xx, 2). Il triomphe contre Calliste qui
i. De pudicit. 12. Cf. vu, 1.
le cite, de ce que le Pasteur d'Ilormas n'est pas dans le canon, et que toutes les Mglises sont d'accord, môme celle de Rome, pour rojclor parmi K'S faux et les apocryphes cette écriture adultère et patronne des adultères (x, llU A Home, nous l'avons vu, on était, même à la lin du ii° siècle, témoin Kî Mitratorianum, demeuré favorable au Pasteur, sans l'introduire dans le canon. Pourtant à Rome on observait les trois cas réservés ^ Tortullicn dira à (lallisle : (( Idololatren quldem et homicidam semcl damnasy moechuni i>ero de medio e.vcipis utriusqiic colles^am. » A Rome donc, avant Calliste, on condamnait une fois pour toutes ces trois catégories de pécheurs à la pénitence perpétuelle.
Cette triple réserve faisait au chrétien failli une situation très dure. Sans doute, il pouvait espérer de Dieu la rémission de son péché; mais d'abord l'h-lglise mettait à Tespoir qu'elle autorisait une condition, qui était que le pécheur se soumît à l'exomologèse publique; puis, cette exomologèse accomplie, elle ne rendait pas au pénitent la communion, et c'est justice, puisqu'elle professait que la rémission du péché appartenait à Dieu, et, partant, n'était connue que de lui. On comprend bien dès lors ce que dit saint Irénée de l'exomologèse (car il emploie le mot même) de ces femmes qui, faillies dans l'incontinence ou l'adultère, se convertissent et passent tout le reste de leur vie dans les gémissements et h^s larmes -. Le rigorisme