LE DECRET DE CALLISTE
Le décret de Calliste, après le Pasteur dHermas, représente un second moment du développement que nous étudions. Mais il est lui-même incompréhensible si on le sépare des controverses qu'il suscita à Carthage et à Rome. Et c'est ainsi un petit cycle d'écrits contemporains que nous avons à examiner.
Le De paenitentia de Tertullien *, composé en 204 selon toute vraisemblance , nous introduit dans les institutions catholiques de Carthage, institutions qui doivent différer peu de celles de Rome, ainsi que tant d'analogies, au m* siècle surtout, le montrent d'ailleurs. Pourtant combien de traits distinguent le De paenitentia du Pasteur d'Hermas, et accusent un sensible développement de la doctrine et des institutions, à un demi-siècle de date seulement! Le catéchuménat est établi, qui était inconnu à Ilermas,
1. Nous citons d'après l'édition do E.Phf.lsciif.s, Terlullian, De parnitrntia. lie pudicida [VvGxhwr^ IS'Jl), <!"' '^ l'avantage de suljdiviser l"s chapitre» en sections numérolces.
comme il l'était encore à saint Irénée : le Depaenitentia est adressé en effet aux catéchumènes, ou, comme TertuUien les appelle, aux audientes (vi, 14, 15, 17, 20), aux « novitioli qui incipiunt divinis sermonibus aures rigare » (vi, 1). L'Eglise a été pressée d'instituer cet apprentissage, cette probation. Le baptême est toujours une nouvelle naissance : encore faut-il que le nouveau-né soit viable.
Les âmes sont religieuses si profondément que devenir chrétiennes n'est pas pour elles un effort intellectuel, mais bien un effort moral, et c'est de cette difficulté que TertuUien a souci. Il connaît des hommes portés à penser que Dieu se contente de l'hommage de notre cœur et de notre esprit, et nous tient quittes de nos actions : ils pèchent, mais leur foi est sauve, et sauve aussi leur crainte de Dieu. Déjà Hcrmas dénonçait cette doctrine, pure expression de la sagesse païenne, pour qui la nature est bonne, et pour qui à suivre la nature il n'y a point matière à offenser la divinité. Pour le chrétien, au contraire, il y a conflit entre sa loi morale et la nature ; il y a incohérence entre cette indifférence morale et la foi; comme Hermas, TertuUien voit dans cette incohérence une redoutable liypocrisie : « Ista ingénia de semine hypocritariun pullulare consuerunt » (v, 10-12).
Même chez les catéchumènes, TertuUien surprend combien leur coûte ce nécessaire changement de loi intérieure. Ils sont assurés de trouver dans le baptême le pardon de leurs fautes, et ils abusent de cette assurance pour en commettre de nouvelles, en attendant le baptême : insensés qui escomptent le pardon de leurs fautes sans en faire pénitence.
La pénitence est-elle donc devenue une condition de la validité du baptême ? Tertullien lui-même va au-devant de cette objection. Non, répond-il, je ne restreins pas l'efficacité du baptême : le bienfait divin de la rémission des péchés reste entier à qui est plongé dans Teau du baptême. Mais pour en arriver là, il faut travailler. Qui consentirait à donner le baptême à un homme dont la conversion serait incertaine?
Cependant, objecte-t-on. Dieu est engagé à remettre leurs péchés à ceux qui reçoivent le baptême, et c'est pour lui une obligation, ceux-ci fussent-ils indignes. Sans doute, répond Tertullien, Dieu s'exécute. Mais croyez-vous que sera durable ce que Dieu a accordé par force? Est-ce que nous ne voyons pas faillir beaucoup de baptisés? Que l'on ne se ilatte donc pas : le baptême est la consécration de la foi, et la foi commence par la sincérité de la pénitence : « Non ideo abliiimia' ut delinquere desinamiis, sed quia desiimus iam corde loti sumus » (vi, 11-17. Cf. II, 3-7). Bien plus fortement qu'en aucun texte du Pasteur s'affirme ici la condition morale de l'initiation chrétienne. Des rites païens, isiaques ou mithriaques, peuvent promettre la purification à l'homme souillé de fautes : mais si le baptême chrétien a ce pouvoir purificateur, s'il est un acte physique infailliblement efficace quelle que soit l'indignité de celui qui s'y présente, on est en droit d'exiger de celui qui sollicite le baptême une conversion préalable et sincère des mœurs : la foi pure ne suffît pas, il y faut joindre cette « paenilentiac fides », cette conversion de cœur, que Tertullien exalte presque au détriment du baptême, puisque, à
ses yeux, cette conversion est déjà une purification. Par là du moins s'affirme la conception morale de la vie chrétienne, conception qui fera accepter la pénitence comme un acte normal, et non plus exceptionnel.
Tertullien se représente cette conversion antérieure au baptême comme un état dont le baptisé ioit se proposer de ne jamais déchoir : « Paeniten- " tiam semel capessendam et perpetuo continendam » (vi, 1). Un seul retour au péché suffirait à la démentir, à la ruiner : il faut donc que le baptisé, dès là qu'il sest acquitté de la pénitence de ses fautes antérieures au baptême, ne retourne jamais à ces fautes (v, 1-9). Pour Tertullien, comme pour Hermas, la vie chrétienne devra être un encratisme continu. N'y aura-t-il donc pas de pardon pour le baptisé, s'il tombe dans le péché?
Hermas enseignait que ce pardon existe, au moins pour une fois, et nous avons ^nl combien ce pardon, timidement présenté, paraissait répugner encore aux fidèles de son temps. Au moment où Tertullien publie le De paenitentia, il semble que cette répugnance s'est rendue. Ecrivant pour des catéchumènes, il coûte à Tertullien de parler de ce droit, de peur d'encourager par là les baptisés à croire que l'on peut pécher. Mais, en réalité, il n'est permis à personne d'être pervers parce que Dieu est bon, et Dieu ne peut pas ne pas être bon. Dieu sait la condition de l'homme en cette vie : il sait que le démon guette, assaille, assiège l'homme : concupiscence de la chair, séductions du siècle, terreur des puissances terrestres, fausses doctrines, scandales, tentations, le démon se sert de tout. Or le baptisé ne peut plusrecourir au baptême. 11 lui restera de recourir à une
nouvelle pénitence. Mais il ne saurait y recourir qu'une fois. C'est la pénitence seconde, après laquelle il n'y en a plus. « CollocavU [Z)e?iSj in vestibulo paenitentiam secundam, quae pulsantibus patefaciat [ianuajii] : sed iam semel, quia iaiii secundo, sed amplius nunquam, quia proxinie frustra » (vu, 9-10).
Nulle trace chez Tertullien des hésitations sensibles encore chez Hermas. Tertullien affirme le droit au pardon au nom de l'Ecriture. Il réfutait, sans le savoir, les critiques modernes qui ont voulu faire de l'encratisme la loi de l'Église primitive alors quelle n'en est que l'illusion. Est-ce que Dieu ferait de si vifs reproches aux sept Eglises de l'Apocalypse, si ces Églises étaient incapables de repentance et de pardon? « Non comminaretur non paenitenti, si non fgnosceret paenitenti. » Que signifierait la parabole de la drachme perdue, de la brebis égarée, de l'enfant prodigue? Le père de l'enfant prodigue, c'est Dieu même, et cet enfant, c'est toi, pécheur, toi, son fils : encore que tu aies gaspillé ce qu'il t'avait donné, et que tu reviennes nu, il te reçoit, parce que tu reviens, et il se réjouit de ton retour, mais tout cela parce que tu te repens de tout cœur, parce que tu compares ta famine à l'abondance des mercenaires de ton père, parce que tu abandonnes le troupeau immonde des pourceaux, parce que tu demandes pardon à ton père. Tertullien insiste sur ce fait que le prodigue crie son péché à son père, et de conclure : « Tantum relevât confessio delictorum, quantum dissimulatio exaggerat » (viii, 1-9).
Tertullien va préciser ici plus nettement que nulle part n'a fait Hermas. Cette pénitence seconde doit ÉTuoes d'oistoike. 5
s'extérioriser par un acte. Cet acte, qui porte, nous dit Tertullien, un nom grec, l;o[jLo>-o'YTi(Ttç, est l'acte par lequel nous confessons au Seigneur notre faute, non que le Seigneur l'ignore, mais parce que cette confession engendre la repentance, et que la repentance apaise Dieu :
Huius paenitentiae secundae etunius... operosior probatio, ut non sola conscientia praeferatur, sed aliquo etiam actu administretur. Is actus, qui magis graeco vocabulo exprimitur et frequentatur, IÇo[j.oX6Yr,ai? est, qua delictum Domino nostrum confitemur, non quidem ut ignaro, sed quatenus satisfactio confession e disponitur, confessione paenitentia nascitur, paenitentia Deus mitigatur (ix, 1-2).
On voit la préoccupation que Tertullien a ici de plus qu'Hermas : cette pénitence seconde doit être éprouvée laborieusement, et on ne peut la laisser à l'arbitre de la conscience du pécheur. Cette pénitence sera donc publique.
Et, en effet, c'est bien un exercice public de pénitence qui apparaît ici aussi clairement qu'on le peut désirer. La discipline veut d'abord que le pécheur couche sur la cendre et se couvre d'un sac ; il ne doit plus se laver ; il ne doit plus se nourrir que de pain et d'eau ; le jeûne s'ajoutera à la prière ; il gémira, il pleurera, il mugira les jours et les nuits vers le Seigneur, son Dieu. Mais voici qui est plus caractéristique : il se jettera aux pieds des presbytres, aux genoux des [saints] chers à Dieu ' , et à tous les frères il demandera de prier Dieu pour lui : « Preshijteris
\. (1 Caris Dei » désigne les confesseurs oa martyrs (|ui ont survécu au martyre et dont il sera question plus loin, comme aussi bien les veuves, dont Tertullien signale la présence à côté des presbytres (De pudicit. xin, 7).
advohi, et caris Dei adgeniculari, omnibus fratribiis legationes deprecationis siiae iniungere : haec omnia exomologesis » (ix, 3-5). N'oublions pas que le De paenitentia est un tract destiné aux catéchumènes. Ils auront vu pareilles scènes aux portes des églises carthaginoises, — ils auraient pu les voir tout autant à Rome^, — et ce devait être un spectacle pitoyable : Tertullien le développe comme une leçon, dont ses lecteurs ont à profiter. Elle leur inspirera la fuite du péché.
Mais ne les découragera-t-elle pas de recourir, le cas échéant, à ce violent traitement de l'exomologèse? « Exomologesis prosternendi et hiunilificandi hominis disciplina est » (ix, 3). Qui pourra s'y soumettre de son propre mouvement^? Car il ne saurait être question d'une sentence de l'autorité pour l'imposer au pécheur, s'il s'agit de fautes qui ne sont point notoires. Aussi n'est-on pas surpris de voir Tertullien avouer que la plupart des pécheurs se soustraient à cette exomologèse, ou la diffèrent indéfiniment : « Pie-
1. Voyez dans Eusèbe, H. E. v, 28, \% la description de l'exomologèse de Natalios, « revêtu d'an sac et d'un cilice, couvert de cendres, contrit et pleurant, se jetant suppliant aux i)ieds de rcvc(iue Zcphyrin, se roulant aux genoux non seulement du clergé, niais aussi des laïques, si bien que TÉglise du Ciirist miséricordieux tout entière, prise de pitié, fondait en larmes. » Natalios avait abandonné l'Église pour s'attacher au schisme de ïiiéodote : je ne mentionne son casque pour la description de son exomologèse.
2. S'il s'agit de fautes secrètes, et tel est bien le cas le plus fréquent. Tcrlullicn ne pense qu'aux fautes secrètes quand il écrit : « Grande plane eniolumentuin verecundiae occultatio delicti pollicctur! Videlicct siquidliumanaenotitiaesul)duxerimus,proindeetDcumcelabimus'?... Aut melius est damnatum laterc, quam palam absojvi ? » De paenil. x, 7-8. — Pour les scandales notoires, une sentence pouvait intervenir pour cliasser le coupable de ri::glise. TEfircLL. Apolor/d. 30 : «... exiiorlationes, castigationes et censura divina : nam et iudicatur magno cum pondère, ... si quis ita deli(pierit ut a communicatione oralioriis elconvenlus et oinnis saucti couimcrcii relegelur. »
rosque hoc opus, ut publicationem sui, aut suffagere autde die in diem differre praesumo » (x, 1). Il faut que le nombre des pécheurs qui se soumettent à l'exomologèse soit bien petit, pour que Tertullien présume que la plupart s'y soustraient. A ce compte, que d'hypocrites recèlera l'Église?
Tertullien soulève ce doute, mais il ne le résout pas : il n'est pas dans son plan de le résoudre. Pareillement, son lecteur se demande quelle est la durée de cette exomologèse et si le pécheur qui s'y soumet en est jamais relevé. En réalité, cette exomologèse était, selon les cas, temporaire ou perpétuelle, nous le savons d'ailleurs ^ . Mais le De paenilentia ne le dit
pas.
Sur l'efficacité de rexomologèse,Tertullien est plus affirmatif. L'exomologèse, dit-il, a pour effet de prononcer la sentence de châtiment du pécheur, de faire fonction de l'indignation de Dieu, et de substituer une peine temporelle aux supplices éternels : « Temporali afflictatione aeterna supplicia, non dicani frustretur, sed expungat » (ix, 5). Tertullien conçoit l'exomologèse comme une satisfaction spontanément offerte à Dieu par le pécheur. Le pécheur s'accuse, et par là il s'excuse; il se condamne, et par là il s'absout : « Cum accusât, excusât; cum condemnat, absoMt » (iv, 6). La valeur de Texomologèse est donc en soi toute précaire. — L'Église s'y associe : témoin de l'aveu désolé du pécheur, elle lui accorde sa compassion et collabore à émouvoir Dieu en aa faveur. Car les fidèles sont TÉglise, et l'Eglise est le
i. cf. Depudicit. xviii, 14 : « Debuerat euimquae damnaveratproinde déterminasse quonam usque et sub conditione damnasset, si temporali et coaditionali et non perpétua severitate damnasset? »
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Christ. Le pécheur qui se jette aux g-enoux des fidèles se jette en réalité aux genoux du Christ et supplie le Christ : « Cum te adfratrum genua protendis, Christum contrectas, Christum exoras. » Et quand les fidèles versent des larmes sur le pécheur, c'est le Christ qui s'émeut et qui prie son Père. Or, ce que le Fils demande, il l'obtient toujours du Père : « Facile impetratur semper, quod Filius postulat. » Vous voyez, conclut Tertullien, lavantage qu'on a à ne point cacher son péché 'x, 5-7). Ainsi, pour Tertullien, si la satisfaction offerte par le pécheur est précaire, elle est rendue efficace par le suffrage des fidèles, pour cette raison que les fidèles sont l'Eglise, et que l'Eglise est le Christ, et que la prière du Christ est infailliblement impétratoire.
La doctrine du pouvoir des clés n'est pas exclue, mais elle n'estpas clairement présentée par Tertullien, tandis que Callistel'exprimera absolument. Mais il faut relever avec soin que les fautes dont Tertullien prom^et la rémission efficace grâce à l'intervention de l'Église, sont des fautes commises contre Dieu, et non contre l'Église : le pécheur est réconcilié à Dieu, non à l'Église. On a dit : si le christianisme avait pardonné les péchés graves (savoir l'apostasie, l'adultère et l'homicide), il aurait anticipé le jugement de Dieu, il aurait assuré au pénitent son pardon. Sans aucun doute, mais c'est précisément ce que l'Église entend faire, et nous venons de voir Tertullien affirmer et expliquer cette « usurpation » de l'Église. Aussi ne pouvons-nous comprendre que M. Ilarnack, qui connaît si à fond la littérature primitive, mais qui caporalise souvent avec tant d'entrain les faits et les textes, puisse écrire que l'Église pardonnait seulement
les transgressions des commandements de l'Eglise, qui, dit-il, sont vénielles, et non les offenses faites à Dieu, quitte à ajouter, en note, que la distinction de ces deux catégories de péchés reste enveloppée d'une obscurité qu'on n'arrive pas à percer ^ . Mais cette distinction n'est pas de TertuUien, ni de saint Cyprien ni d'aucun ancien ; pour étonnante que la chose puisse sembler, on doit dire qu'elle est une création de M. Harnack.
La théorie présentée par TertuUien de la pénitence est sensiblement plus formée que celle d'Hermas. Le Pasteur affirmait la faculté pour le chrétien failli d'être pardonné une fois, encore qu'il présentât, par une fiction apocalyptique, cette faculté comme concédée par une sorte de jubilé exceptionnel : TertuUien efface cette restriction bizarre et pose en règle normale la faculté d'être pardonné une fois. Mais ce pardon unique ne s'obtient que par la voie de l'exomologèse, c'est-à-dire par une probation publique, qui est tout ensemble une satisfaction offerte à Dieu devant l'Église par le pécheur, et une supplication adressée à Dieu par l'Église pour le pécheur. Cette supplication est estimée efficace, et par là TertuUien pressent sa vertu sacramentelle. Mais la rémission qu'elle opère est une grâce unique.
Le De pudicitia appartient au groupe des derniers écrits de TertuUien et est contemporain de l'épiscopat du pape Calliste (217-222) : avant d'y étudier la
\. Dogmengeschichle, t. 13, p. 407.
polémique de Tertullien montaniste contre la discipline promulguée parCalliste, nous voulons chercher les données qu'on peut y relever sur la discipline catholique existante, et par là compléter celles que le De paenitentia nous a fournies.
La première de ces données est la distinction des péchés en deux classes : les uns, en effet, sont rémissibles, d'autres sont irrémissibles : « [Delicta] dividimus in duos exitiis; alla erunt remissihilia, alla îrremissibilia, secundum quod nemini dubiitm est alla castigationem mereri, alia damnalionem » (ii, 12). Tertullien tire cette distinction d'un texte de la première épître johannine (i Jo. v, 16), qu'il rapporte et commente ainsi : « Si quîs scit fratrem suuin delinqueve delictum non ad mortem, postidabit et da~ hitar vita ei, quia non ad mortem deliiiquit — hoc ERiT REMissiBiLE, — Est delictum ad mortem : non pro illo dico ut quis postulet — hoc erit irremissi- BiLE. » Et de là on devra conclure que la pénitence 3St de deux sortes, l'une efficace, l'autre impuissante : « Secundum hancdifferentiam delictorum, paenitentiaequoqne condilio discriminatur : alia erit quae i>eniam consequi possit, in delicto scilicet remissibili, alia quae consequi nullo modo possit, in delicto scilicet irretnissibili » (n, 14-16). Cependant conclure ainsi, ce serait mettre Tertullien en contradiction avec la doctrine qu'il professait dans le De paenitentia. La contradiction est plutôt dans les termes que dans les choses. Car, par péché irrémissible, il faut entendre tout péché dont la rémission est censée appartenir à Dieu seul. Ce sont des cas réservés, mais réservés à Dieu : allaec enim erit paenitentia quam et nos deberi quidem agnoscimus multo magis, sed de
venia Deo reserçamiis » (xix, 6). Le pécheur doit faire pénitence de son péché, et il le doit d'autant plus que son péché est plus grave ; mais Dieu seul peut l'absoudre.
Relevez soigneusement le principe posé ici par Tertullien. L'Eglise de ce monde n'a pas l'illusion de croire qu'elle est une société de saints; elle collabore à la sanctification de ses fidèles, mais elle limite cette collaboration. Ne dites pas, comme M. Harnack, que le chrétien qu'elle abandonne est perdu, et que, par suite, elle ne doit en abandonner aucun, et que, par suite encore, elle doit posséder un moyen aussi efficace que le baptême de justifier le chrétien failli ' : vous feriez ainsi de l'institution du sacrement de pénitence la conclusion d'un sorite, et rien n'est plus artificiel. Dans la réalité historique, nous trouvons l'Église exerçant le droit divin de pardonner, mais abandonnant à Dieu telles fautes graves, comme celles que Tertullien appelle irrémissibles, et, mieux encore, comme toutes les rechutes, non qu'elle tienne de pareils pécheurs pour perdus à jamais, mais parce que, pour l'instruction de tous, elle veut qu'ils négocient eux-mêmes avec Dieu même leur réconciliation.
Tertullien accorde qu'il existe des péchés auxquels nous sommes tous exposés quotidiennement. A qui n'arrive-t-il pas de céder injustement à la colère, ou de lever la main sur quelqu'un, ou de maudire, ou de jurer à la légère, ou de manquer à sa parole, ou de mentir? S'il n'y a point de pardon pour ces fautes, personne ne pourra se sauver. « Horiun ergo erit ve-