‹ Études d'histoire et de théologie positive (volume 4)Chapitre 41 sur 118 · Adv. Marcion. IV · texte numérisé non relu

Adv. Marcion. IV

fornication, vol, blasplième, idolâtrie, ivrognerie. En réalité, pour Tertullien lui-même, comme pour toute l'Eglise de son temps, trois péchés sont tenus pour irrémissibles : l'idolâtrie, la fornication et l'homicide. Tertullien dit irrémissibles, mais nous croyons que ce vocable est montaniste plutôt que catholique. Observons, en effet, que dans le De paenitentia Tertullien catholique ne prononce pas le mot irrémissible. Il enseigne même expressément que le pécheur qui se soumet à l'exomologèse publique est sûr de la rémission de sa faute auprès de Dieu, puisque la compassion de l'Église émeut infailliblement le Christ qui intercède infailliblement auprès du Père. Mais dans le De pudicitia Tertullien montaniste n'est plus si alTirmatif : l'exomologèse est demeurée la même, et Tertullien y soumet les homicides, les adultères et les idolâtres, c'est-à-dire les pécheurs coupables des fautes qu'il qualifie d'irrémissibles. Tertullien, en effet, nous montre l'adultère aux portes de l'Eglise, arrachant des larmes à ses frères, gagnant la compassion de tous (m, 5), et à ses côtés le meurtrier et le renégat (v, 14) : « Pariter de paenitentiae offîcio sedent y>, tous trois revêtus d'un sac, couverts de cendre, gémissant une même plainte, implorant d'une même prière, suppliant à genoux. Et plus loin (xiii, 7) voici l'adultère revêtu d'un cilice, recouvert de cendre, prosterné aux pieds des presbytres et des veuves, arrachant des larmes à tous, s'attachant aux genoux de tous. C'est bien là l'exomologèse publique. Mais maintenant Tertullien montaniste n'écrit plus, comme quinze ans plus tôt, que cette exomologèse assure infailliblement la rémission. Le pénitent n'obtient guère auprès de l'Eglise que le dommage d'être dif-

famé : « ... ieiunas pacis lacrimas profusurus, nec amplius ab Ecclesia quam publicationem dedecoris relalurus » (i, 21). Et le Christ, qui autrefois priait son Père en faveur du pénitent, ne prie plus : « Horum ultra exorator nonerit Chi-istus » (xïx, 25). La pénitence seconde était indubitablement pour les pécheurs, sans exception pour les plus coupables : aujourd'hui Tertullien pose des exceptions, et, se fondant sur l'épître aux Hébreux, dont il fait une épître de saint Barnabe pour donner ainsi plus de crédit à cette pièce alors anonyme, il déclare que ce disciple instruit par les apôtres n'a pas connu de pénitence seconde pour l'adultère : « Nunquam moecho et for- \ nicatori secundam paenitentiam promissam ab apostolis norat « (xx, 5).

La contradiction est flagrante entre '1 ertullien catholique et Tertullien montaniste. Mais l'on voit aisément le point de départ de cette contradiction. La discipline catholique admettait l'exomologèse et lui attribuait une efficacité certaine ; elle encourageait le pécheur à s'y soumettre, en lui assurant le gain du pardon : mais elle se refusait à prononcer elle-même I* absolution de certains pénitents. Tertullien conclut : le péché est donc irrémissible et nul autre que Dieu ne le remet. Les catholiques se contentent de dire : le péché est réservé à Dieu, et il est réservé par l'Église.

Le refus par l'Eglise d'absoudre l'idolâtrie, l'adultère et l'homicide, constitue, en effet, trois cas réservés.

M. Preuschen, se fondant sur des textes du Talmud, a voulu trouver dans la morale juive l'origine de cette sélection et voir là une influence juive sur la

morale chrétienne : on ne saurait guère chercher plus loin^ Au vrai, du moment que cette sélection n'est point dans le Nouveau Testament, on fera prudemment d'y voir une création ecclésiastique, et ce que nous savons de la morale ecclésiastique au second siècle autorise peut-être à tenir cette création pour tardive. Mais cette réserve des trois cas est un acte juridique auquel on voulut donner un fondement apostolique, et de là une interpolation curieuse dans un texte des Actes des apôtres, lequel n'était ni plus ni moins que le décret dit du concile de Jérusalem (Act. XV, 28-29). Voici le texte tel que le lisait Tertullien :

Visum est Spiritui sancto et nobis, nuHum amplius vobis adicere pondus quam eorum a quibus necesse est abstineri, a sacrificiisetafornicationibus et sanguine. A quibus observando recte agitis vectante vos Spiritu sancto*.

En le lisant ainsi, on altérait tendancieusement l'original, on substituait foj'nicationibus à suffocatis, on rajeunissait le décret apostolique et on l'appliquait, ainsi rajeuni, à une situation nouvelle. C'est la plus ingénieuse des fausses décrétales.

Tertullien a été dupe de ce faux ^. Lui qui est

1. E. PiiEusCHEN, TerluUiam Schriflen De paenitenlia undDepudirilia, mit Rûcksichl auf die Bussdisziplin untersucht (Giessen 1890), |). a4-3o.

■2. De pudirit. xii, i.

3. Celte curieuse leçon n'a, en dehors de Tertullien (et de Pacien qui le reproduit), que trois attestations de valeur, saint Irénée, saint Cypricn et le Codex Bczae. Celle même altération estreproduite Act. x\, iJO. El dans les deux passafres elle est suivie du glosscme : et quaocvmque vobis fleri non vultis alii ne fcrcrilis. On aura voulu faire promulguer par les apôtres le code de la morale tel qu'il était conçu dans le dernier quart du second siècle.

un exégète si retors, il n'a pas vu que le texte ainsi lu jurait avec tout le contexte. Voilà, dit-il, les trois péchés que les apôtres déclarent seuls irrémissibles : « Haec sola praeponunt irremissibilia, qui ethnico- ?'um causa cetera legis onera remissibilia fecerunt » (xii, 6).

Le Pasteur d'Hermas avait été le manifeste de la morale indulgente contre la morale encratite, et sous l'influence du Pasteur et de son esprit s'était affirmé le droit au pardon pour le chrétien failli. Cette première mitigation de la discipline avait popularisé, au moins à Rome, l'image symbolique du Bon Pasteur criophore, le Pasteur qui ramène au bercail la brebis perdue; on aimait à la représenter sur la coupe qui servait à l'eucharistie, ce dont TortuUien s'indigne. Calliste, dit-il, pourra invoquer, pour défendre le relâchement de sa morale, le Pasteur qu'il aime à faire peindre sur les calices, par une véritable profanation du sacrement chrétien, puisqu'il n'a pas scrupule de communier des repentis : «... callcem... dequonihillihentiuslihas quamovem paenitenliae secundae ' ». Elle représentait, aux yeux des Romains, le retour du baptisé failli, la pénitence seconde. La restriction à la pénitence seconde, introduite par la réserve des trois cas, est une restriction qu'Hermas ignore, et l'on peut conjecturer qu'elle est postérieure à Hermas. Tertullien montaniste ne pardonne pas à Hermas de l'avoir ignorée : il exalte lépître aux Hébreux, qui a, dit-il, une autre autorité auprès des Eglises que cet apocryphe pasteur des adultères (xx, 2). Il triomphe contre Calliste qui

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