HuYSKENS, p. 32-33. Gravel, p
4. Revue du clergé français, t. XV (1898), p. 3; Dictionnaire de théologie,diVi. « Arcane ». — A noter que dans le Dictionn. apologétique de la foi catholique, t. I (Paris 1911), il n'est pas BoufQé mot de l'Arcane.
10 ETLDES DIIISTOIRB
Il ne faut chercher dans la religion romaine rien qui ressemble à des mystères. De théologie, elle n'en avait point; ses prêtres étaient des fonctionnaires publics; ses divers cultes étaient des services publics; la religion tout entière aurait pu ôtre prise pour une administration publique, si le culte domestique n'avait maintenu des sacra privaia à côté des sacra publica. Mais officielle ou domestique, la religion romaine était moins une mythologie qu'un rituel, et ce rituel n'avait rien de plus secret que les lois. La religion judaïque ne différait pas en cela de la religion romaine. L'Ecriture était un livre à la disposition de tous, et le Temple, tant qu'il a existé, n'avait dans ses rites aucun mystère. Dans les juiveries de la dispersion, le culte n'avait non plus rien de secret : le judaïsme était prêché ouvertement et la circoncision n'était un mystère pour personne. Ni le judaïsme, ni la religion romaine n'auraient donc induit le christianisme à s'envelopper dans l'arcane.
Mais cette publicité n'était pas le propre de tous les cultes contemporains. Au formalisme vide de la religion romaine s'opposaient les cultes sensibles et symboliques dont l'expansion fut prodigieuse et dont l'attrait fut avivé par leur mystère.
Les Éleusinies étaient un culte local, mais aussi
1. F. CiMONT, Lei religions orientales dans le paganisme romain (Paris 190'J).
rinstitution la plus religieuse, la plus vénérée de la Grèce, et elles restèrent telles jusqu'à la fin du paganisme. Comme il avait fallu la ruine de Jérusalem pour venir à bout du Temple et du Sacrifice, il fallut l'invasion des Goths en 396 pour ruiner Eleusis à jamais. L'initiation aux Éleusinies, après avoir été un privilège des citoyens d'Athènes, s'était plus tard étendue à tous les Grecs, puisa tous les étrangers qui n'étaient point des barbares : « Eleusinam sanctam illam et augustam^ disait Cicéron, uhi initiantur gentes orarum ultimae^ ». L'initiation était à deux degrés. On pouvait être initié aux petits mystères dès l'enfance : le rite consistait en une purification accomplie aux bords de l'Ilissos et en un enseignement élémentaire du mythe de Déméter. Mais les grands mystères exigeaient au moins une année d'attente préalable : les barbares, les homicides, les impies n'avaient point le droit d'y participer : les mystes devaient avoir les mains et l'âme pures et ils étaient tenus au secret absolu. Clément d'Alexandrie écrit : « Dans les mystères des Grecs ont lieu d'abord les . purifications. Viennent ensuite les petits mystères, qui renferment un certain fondement d'instruction et une préparation à ce qui doit suivre. Quant aux grands mystères dans toute leur teneur, il ne reste plus rien à apprendre, il n'y a qu'à contempler (iTroTTTEusiv) et à coucevoir * . » Cette iTTouTsia était le spectacle des nuits mystiques, tableaux muets, coupés de chants, où prêtres et prêtresses représentaient la légende de Déméter. L'initié devait se taire sur ce qu'il avait vu, comme sur le sens donné par l'hiérophante
i. De nal. deor. I, 4'2, 2. Stromat. Y, il.
11 ÉTIDES D'IUSTOIIIE
à chaque scène. Jadi.*» t|ui<:<ju(^ui; «jùt Iraiii iu secret des Kleusinics eût encouru la peine capitale et la confiscation, comme qui le» eût profané». Quand ces sanctions terribles eurent disparu, le secret se maintint religieusement encore, et aux auteurs chrétiens nous devons les indiscrétions qui expliquent ]es façons énipfmatiques ot voilées qu'avaient les auteurs païens d'en parler. Au vi* siècle de notre ère, le rhf^teur Sopater donnait ce sujet de développement à ses élèves : « La loi punit de mort quiconque aura révélé les mystères : quelqu'un à qui l'initiation s'est montrée dans un r<^ve demande à l'un des initiés si ce qu'il a vu est conforme «'i la réalité, l'initié acquiesce par un signe de tête, et c'est pour cela qu'il est accusé dimpiété ^ »
Le culte d'Isis, au contraire des Éleusinies, fut un culte émigrant et missionnaire : d'Egypte, où il était né, il avait gagné Antioche, Smyrne, la Macédoine, Athènes, la Sicile, et il avait pénétré à Rome sur la fin du second siècle avant l'ère chrétienne. Poursuivi et prohibé à maintes reprises, sous la république, sous Auguste, sous Tibère, il demeura toujours un culte privé, desservi par des confréries privées; mais la plus haute société de Rome et la cour impériale même lui fournirent des initiés. Les Cultores sacrorum Isidis, formés en collèges, eurent des temples, un clergé, une liturgie : ils eurent surtout des mystères ^. Plus jeune, le culte de Mithra venait de plus loin, puisqu'il venait de Perse; mais il ne se propagea point dans le monde grec, et, répandu surtout parmi les soldats orientaux, il fut
1. Lenokmant, art. Ei elsis du Dictionnaire des antiquités 4. Lafaye, art. Isis, i"6id.
porté par eux dans l'Occident latin, en Pannonie, en Germanie, en Bretagne, en Espagne, en Afrique. A Rome même, vétérans et esclaves orientaux concoururent à l'acclimater sur la fm du i" siècle et à le propager dans la société la plus haute. Jamais prohibé, le culte mithriaque fut au contraire favorisé par les empereurs depuis Commode, toléré par Constantin, restauré par Julien, et à grand'peine supprimé par Théodose. Comme les isiaques, les Cultores solis invicti Miihrae eurent leurs sodalitia, des sanctuai res, un clergé, une liturgie, des mystères^.
Le christianisme ne put se propager sans rencontrer presque partout, et notamment à Rome, les cultores d'Isis ou de Mithra, sans avoir à vaincre la concurrence de leur propagande et de leur succès, et sans subir la fâcheuse fortune d'avoir plus d'un point de ressemblance avec eux.
Le mithriacisme était une religion d'initiés : il ne comptait pas moins de sept degrés d'initiation, car l'initié devait acquérir successivement les titres de corbeau, d'occulte (cruphius), de soldat, de lion, de perse, de courrier du soleil, de père. Mais ni les corbeaux, ni les occultes , ni les soldats ne participaient aux mystères : il fallait être lion pour y participer. L'initiation s'appelait sacramentum, parce que l'initié y jurait de ne divulguer pas les secrets et les rites qu'on lui révélait. Les initiations avaient lieu de préférence au printemps, vers le temps de Pâques : les hommes seuls pouvaientêtre initiés, car de cettemaçonnerie militaire les femmes étaient, croit-on, exclues.
Apulée, à la fin du ii® siècle de notre ère, dans
1. F. CuMONT, Textes et monuments figurés, relatifs aux mystères dé Mithra, t. I (Bruxelles 1899), introd.
14 ÉTUDES D'IIISTOIHB
le roman de la Afétamorphose, a décrit une scène d'initiation isiaque, dont les traits sont bien connus. On y voit le héros du roman, Lucius, décidé à entrer dans la confrérie isia(jue {dare nomen sanctac militiae)^ à Cenchrée, près de Corinthe, solliciter le prôtre souverain [primarium sacerdotem) de l'admettre à l'initiation des arcanes de la nuit sainte [noctis sacra tae arcanis initiari). Le prêtre lui remontre l'au^^ste gravité de sa demande : la déesse ne confiait les grands secrets de sa religion [magna religionis silentia) qu'à des hommes tout pénétrés de piété : il fallait que Lucius se préparât par l'abstinence à recevoir dignement les arcanes cachés de la plus pure religion [arcana purissimae religionis sécréta). Passons sur les cérémonies de cette sorte de catéchuménat pour ne retenir que la cérémonie finale, qui est proprement l'initiation, dans le plus profond du sanctuaire. « Lecteur attentif, poursuit alors Apulée, tu me demanderas peut-être avec émoi ce qui s'est dit là, ce qui s'est fait. Je le dirais, s'il était permis de le dire; tu l'apprendrais, s'il t'était permis de l'entendre. Mais le péché serait égal pour les oreilles et pour la langue coupables d'une telle témérité. » Il est vrai qu'aussitôt Apulée nous révèle ce qu'a vu Lucius, et il n'est pas moins vrai que sa confidence est une mystification, encore quelle se termine par ce mot solennel : « Voilà, je t'ai rapporté [ce que tu voulais savoir], tu as entendu, mais il est nécessaire que tu ignores '. » Nous sommes ici en plein arcane.
De cet exposé se dégage bien la nature du secret