‹ Études d'histoire et de théologie positiveChapitre 41 sur 142 · LE DECRET DE CALLISTE · texte numérisé non relu

LE DECRET DE CALLISTE

Le décret de Calliste, après le Pasteur d'Hermas, représente un second moment du développement que nous étudions. Mais il est lui-même incompréhensible si on le sépare des controverses qu'il suscita à Carthage et à Rome. Et c'est ainsi un petit cycle d'écrits contemporains que nous avons à examiner.

Le De paenitentia de Tertullien *, entre 200 et 206 selon toute vraisemblance, nous introduit dans les institutions catholiques de Carthage, institutions qui doivent différer peu de celles de Rome, ainsi que tant d'analogies, au m® siècle surtout, le montrent d'ailleurs. Pourtant combien de traits distinguent le De paenitentia du Pasteur d'Hérmas, et accusent un sensible développement de la doctrine et des institutions, à un demi-siècle de date seulement! Le catéchuménat est établi, qui était inconnu à Hermas,

i. Nous citons d'après l'édition de E. Prfuschen, Tertullian, De paenitentia, De pudicitia (Freiburg 1891). On devra préférer désormais l'édition accompagnée d'une traduction française, de M. d« Labriolle (Paris 1906).

70 ÉTf I 1 ^ I) HISTOIRE

comme il l'était cnctii. a ^. tint Irénée: le De paeniten- \ lia ost adressé on ciïet aux catéchumènes, ou, comme Tertullicn les appelle, aux audientes (vi, 14, 15, 17, | 20), aux novicioli qui incipiunt clivinis sermnnibus aures rigare (vi, 1). L'Église a ét<^ pressée d'instituer cet apprentissage, cette probalion. Le baptême ost toujfjurs une nouvelle naissance : encore faut-il <[ue le nouveau-né soit viable.

Les âmes sont religieuses si profondément que devenir chrétiennes n'est pas pour elles un effort intellectuel, mais bien un effort moral, et c'est de cette difficulté que Tertullien a souci. Il connaît des hommes portés à penser que Dieu se contente de l'hommage de notre cœur et de notre esprit, et nous lient quittes de nos actions : ils pèchent, mais leur foi est sauve, et sauve aussi leur crainte de Dieu. Déjà Hermas dénonçait cette doctrine, pure expression de la sagesse païenne, pour qui la nature est bonne, et pour qui à suivre la nature il n'y a point matière à offenser la divinité. Pour le chrétien, au contraire, il y a conflit entre sa loi morale et la nature ; il y a incohérence entre cette indifférence morale et la foi ; comme Hermas, Tertullien voit dans cette incohérence une redoutable hypocrisie : « Ista ingénia de semine hypocrilarum pullulare consue* runt » (v, 10-12).

Même chez les catéchumènes, Tertullien surprend combien leur coûte ce nécessaire changement de loi intérieure. Ils sont assurés de trouver dans le baptême le pardon de leurs fautes, et ils abusent de cette assurance pour en commettre de nouvelles, en attendant le baptême : insensés qui escomptent la pardon de leurs fautes sans en faire pénitence.

La pénitence est-elle donc devenue une condition de la validité du baptême ? Tertullien lui-même va au-devant de cette objection. Non, répond-il, je ne restreins pas l'efficacité du baptême : le bienfait divin de la rémission des péchés reste entier à qui est plongé dans l'eau du baptême. Mais pour en arriver là, il faut travailler. Qui consentirait à donner le baptême à un homme dont la conversion serait incertaine ?

Cependant, objecte-t-on. Dieu est engagé à remettre leurs péchés à ceux qui reçoivent le baptême^ et c'est pour lui une obligation, ceux-ci fussent-ilsindignes. Sans doute, répond Tertullien, Dieu s'exécute. Mais croyez-vous que sera durable ce que Dieu a accordé par force? Est-ce que nous ne voyons pas faillir beaucoup de baptisés? Que l'on ne se flatte donc pas : le baptême est la consécration de la foi, et la foi commence par la sincérité de la pénitence : « Non ideo tihluimur ut delinquere desinamus, sed quia desiimus^iam corde loti sumus » (vi,^ 11-17. Cf. II, 3-7). Bien plus fortement qu'en aucun texte du Pasteur s'afîirme ici la condition morale de l'ini^ation chrétienne. Des rites païens, isiaques ou mithriaques, peuvent promettre la purification à l'homme souillé de fautes ; mais si le baptême chrétien a ce pouvoir purificateur, s'il est un acte physique infailliblement efficace quelle que soit l'indignité de celui qui s'y présente, on est en droit d'exiger de celui qui sollicite le baptême une conversion préalable et sincère des mœurs : la foi pure ne suffit pas, il y faut joindre cett© « paenitentiae fides r>, cette conversion de cœur, que Tertullien exalte pr«aque au détriment du baptême, puisque, à

sesyoux, celte conversion est «Irjà une purification. Par là du moins s'affirme la conception morale de la vie chrétienne, conception qui fera accepter la pénitence comme un acte normal, et non plus exceptionnel.

Tertullien se représente cette conversion antérieure au baptômc comme un état dont le baptisé doit se proposer de ne jamais déchoir : « Paenitenîiam semel capessendam et perpetuo continendam » jvi, 1). Un seul retour au péché suffirait à la démentir, à la ruiner : il faut donc que le baptisé, dès là qu'il s'est acquitté de la pénitence de ses fautes antérieures au baptême, ne retourne jamais à ces fautes (v, 1-9). Pour Tertullien, comme pour Herfnas, la vie chrétienne devra être une persévérance. N'y aura-t-il donc pas de pardon pour le baptisé, s'il tombe dans le péché?

Ilermas enseignait que ce pardon existe, au moins pour une fois, et nous avons vu combien ce pardon, timidement présenté, paraissait répugner à la conscience de son temps. Au moment où Tertullien publie le De paenitentia, il semble que cette répugnance s'est rendue. Ecrivant pour des catéchumènes, il coûte à Tertullien de parler du droit des baptisés au pardon, de peur de les encourager par là à croire que l'on peut pécher. Mais, en réalité, il n'est permis à personne d'être pervers parce que Dieu est bon. et Dieu ne peut pas ne pas être bon. Dieu sait la condition de l'homme en cette vie : il sait que le démon o-uette, assaille, assiège l'homme : concupiscence de la chair, séductions du siècle, terreur des puissances terrestres, fausses doctrines, scandales, tentations, le démon se sert de tout. Or le baptisé ne peut plus recourir au baptême. Il lui restera de recourir à une

nouvelle pénitence. Mais il ne saurait y recourir qu'une fois. C'est la pénitence seconde, après laquelle il n'y en a plus. « Collocavit [Deus] in vestibulo paeniteniiam secundarriy quae pulsantihus patefaciat [ianuam] : sed iam semelj quia iam secundo] sed amplius nunquanij quia proxime frustra » (vu, 9-10).

Nulle trace chez Tertullien des hésitations sensibles encore chez Hermas. Tertullien affirme le droit au pardon au nom de l'Écriture. Il réfutait, sans le savoir, les critiques modernes qui ont voulu faire de l'encratisme la loi de l'Église primitive alors qu'elle n'en est que l'illusion. Est-ce que Dieu ferait de si vifs reproches aux sept Églises de l'Apocalypse, si ces Églises étaient incapables de repentance et de pardon? « Non comminaretur non paenitenti, si non ignosceret paenitenti. » Que signifierait la parabole de la drachme perdue, de la brebis égarée, de l'enfant prodigue? Le père de l'enfant prodigue, c'est Dieu même, et cet enfant, c'est toi, pécheur, toi, son fils : encore que tu aies gaspillé ce qu'il t'avait donné, et que tu reviennes nu, il te reçoit, parce que tu reviens, et il se réjouit de ton retour, mais tout cela parce que tu te repens de tout cœur, parce que tu compares ta famine à l'abondance des mercenaires de ton père, parce que tu abandonnes le troupeau immonde des pourceaux, parce que tu demandes pardon à ton père. Tertullien insiste sur ce fait que la prodigue crie son péché à son père, et de conclure : « Tantum relevât confessio delictorum quantum dissimulatio exaggerat » (viii, 1-9).

Tertullien va préciser ici plus nettement que nulle part n'a fait Hermas. Cette pénitence seconde doit

H ÉTÏJDES I) HISTOIRE

B'exlériorlser par un acte. Cet acte, qui porte, nous dit Torlullion, un nom grec, i;ojxo>(>YT,atç, est lacté par lequel nous confessons au Seigneur notre faute, non que le Seigneur l'ignore, nnais parce que cette conission engendre la repentance, et que la repentance apaise Dieu :

Huiuspaenitentiae secundae etunius...operosior probatio, ut non sola conscientia praeferatur, sed aliquo etiam actu administretur. Is actus, qui magis graeco vocabulo exprimitur et frequentatur, ^çoaoXÔYr.atç est, qua delictum Domino nostrum confitemur, non quidem ut ignaro, sed quatenus satisfactio confessione disponitur, confessione paenitentia nascitur, paenitentia Deus mitigatur (lx, 1-2;.

On voit la préoccupation que Tertullien a ici de plus qu'Hermas : cette pénitence seconde doit être éprouvée laborieusennent, et on ne peut la laisser à l'arbitre de la conscience du pécheur. Cette pénitence sera donc publique.

Et, en effet, c'est bien un exercice public de pénitence qui apparaît ici aussi clairement qu'on le peut désirer. La discipline veut d'abord que le pécheur couche sur la cendre et de couvre d'un sac; il ne doit plus se laver; il ne doit plus se nourrir que de pain et d'eau ; le jeûne s'ajoutera à la prière; il gémira, il pleurera, il mugira les jours et les nuits vers le Seigneur, son Dieu. Mais voici qui est plus caractéristique : il se jettera aux pieds des presbytres, aux genoux des [saints] chers à Dieu \ et à tous les frères il demandera de prier Dieu pour lui : « Presbytei'is

\. « Caris Dei » désigne les confesseurs ou martyrs qui ont survécu au martyre et dont il sera question plus loin, comme aussi bien les veuves, dont TertuUien signale la présence à côté des presbytres {De pudicit. xin, 7).

adçfoli^i, et caris Dei adgeniculari, omnibus fratrib us legationes deprecationis suae iniungere : haec oru' nia exomologesis » (ix, 3-5). N'oublions pas que le De paenitentia est un livre destiné aux catéchumènes. Ils auront vu pareilles scènes aux portes des églises carthaginoises, — ils auraient pu les voir tout autant à Rome*, — et ce devait être un spectacle pitoyable : Tertullien le développe comme une leçon, dont ses lecteurs ont à profiter. Elle leur inspirera la fuite du péché.

Mais ne l«s découragera-t-elle pas de recourir, le cas échéant, à ce violent traitement de l'exomologèse? « Exomologesis prosternendi et humilificandi hominis disciplina est » (ix, 3). Qui pourra s'y soumettre de son propre mouvement^? Car il ne saurait être question d'une sentence de l'autorité pour l'imposer au pécheur, s'il s'agit de fautes qui ne sont point notoires. Aussi n'est-on pas surpris de voir Tertullien avouer que la plupart des pécheurs se soustraient à cette exomologèse, ou la diffèrent indéfiniment : « Ple-

1. Voyez dans Eusèbe, H. E. v, 28, 12, la description de rexomologèse de Natalios, « revêtu d'un sac et d'un cilice, couvert de cendres, contrit et pleurant, se jetant suppliant aux pieds de l'évêque Zéphyrin, se roulant aux genoux non seulement du clergé, mais aussi des laïques, si bien que l'Église du Christ miséricordieux tout entière, prise de pitié, fondait en larmes. » Natalios avait abandonné l'Église pour s'attacher au schisme de Théodote : je ne mentionne son cas que pour la description de son exomologèse.

2. S'il s'agit de fautes secrètes, et tel est bien le cas le plus fréquent. Terlullien ne pense qu'aux fautes secrètes quand il écrit : « Grande plane emolumenlumverecundiaeoccultatiodelictipolliceturîVidelicet si quid humanae notitiae subduxerimus, proind e et Deum celabimus ?... Autmelius est damnatum latere, quam palam absolvi? » De paenit. x, 7-8. — Pour les scandales notoires, une sentence pouvait intervenir pour chasser le coupable de l'Église. Tertull. Apologet. 39 : «... exhorlationes, castigationes et censura divina : nam et iudicatur magno cum pondère, ... si quis ita deliquerit ut a communicatione orationis etconventus et omnis sancticommercil relegetur »

70 ÉTUDE3 aUiSTOIRlS

rosque hoc opus, ut publicationern sut, aut suffu^ere autdc die in diem di/ferre pracsnmo » (x, 1). Il faut que le nombre des péchours qui se soumellentà l'exomoloj]^èse soit bien petit, pour que Terlullien présume que la plupart s'y soustraient. A ce compte, que d'hypocrites recèlera l'Eglise?

Tertullien soulève ce doute, mais il ne le résout pas : il n'est pas dans son plan de le résoudre. Pareillement, son lecteur se demande quelle est la durée de cette exomologèse et si le pécheur qui s'y soumet en est jamais relevé. En, réalité, cette exomologèse était, selon les cas, temporaire ou perpétuelle, noug le savons d'ailleurs '. Mais le De paenitentia ne le dit

pas.

Sur l'efficacité de rexomologèse,Tertullien est plus affirmatif. L'exomologèse, dit-il, a pour effet de prononcer la sentence de châtiment du pécheur, de faire fonction de l'indignation de Dieu, et de substituer une peine temporelle aux supplices éternels : « Tem^ poraliafflictione aeîcrna supplicia^ non âicamfrus-^ tretur, sed expungat » (ix, 5). Tertullien conçoit l'exomologèse comme une satisfaction spontanément offerte à Dieu par le pécheur. Le pécheur s'accuse, et par là il s'excuse; il se condamne, et par là il s'absout : «■ Ciim accusât, e.rcusat; cum condemnat, absoMt » (ix. 6). La valeur de l'exomologèse est donc en soi toute précaire. — L'Église s'y associe : témoin de l'aveu désolé du pécheur, elle lui accorde sa compassion et collabore à émouvoir Dieu en sa faveur. Car les fidèles sont l'Église, et l'Église est le

\. cf. Depudicit. xvin, 14 : « Debnerat enimquae damnaveratproinde déterminasse quonam usque et sub conditione damnasset, si tempo- . rali et conditionali et non perpétua severitate d*mnas3clf »

Christ. Le pécheur qui se jette aux genoux des fidèles se jette en réahté aux genoux du Christ et supplie le Christ : « Cum te ad fratrum genua protendis , Christum contrectasy Christum exoras. » Et quand les fidèles versent des larmes sur le pécheur, c'est le Christ qui s'émeut et qui prie son Père. Or, ce que le Fils demande, il l'obtient toujours du Père : « Facile impeiraiur semper, quod Filins postulat. » Vous voyez, conclut Tertullien, l'avantage qu'on a à ne point cacher son péché (x, 5-7). Ainsi, pour Tertullien, si la satisfaction offerte par le pécheur est précaire, elle est rendue efficace par le suffrage des fidèles, pour cette raison que les fidèles sont l'Église, et que l'Église est le Christ, et que la prière du Christ est infailliblement impétratoire.

La doctrine du pouvoir des clés n'est pas exclue, mais elle n'est pas clairement présentée par Tertullien, tandis que Calîistel'exprimeraabsolument. Mais il faut relever avec soin que les fautes dont Tertullien promet la rémission efficace grâce à l'intervention de l'Église, sont des fautes commises contre Dieu, et non contre l'Église : le pécheur est réconcilié à Dieu, non à l'Église. On a dit : si le christianisme avait pardonné les péchés graves (savoir l'apostasie, l'adultère et l'homicide), il aurait anticipé le jugement de Dieu, il aurait assuré au pénitent son pardon. Sans aucun doute, mais c'est précisément ce que TÉglise entend faire, et nous venons de voir Tertullien affirmer et expliquer cette « usurpation » de l'Église. Aussi ne pouvons-nous comprendre que M. Harnack, qui connaît si à fond la littérature primitive, mais qui caporalise souvent avec tant d'entrain les faits et les textes, puisse écrire que l'Église pardonnait seulement

78 ÉTUDES D inSTOIRB

les Iransp^rpssions des commandements de l'Éj^^lise, qui, dit-il, sont véniolles, et non les olTenses faites à Dieu, quitte à ajouter, en note, que la distinction de ces deux caléf^'ories de péchés reste enveloppée d'une obscurité qu'on n'arrive pas à percer'. Mais cette distinction n'est pas de TertuUien, ni de saint Cyprien ni d'aucun ancien; elle est une création de M. Ifarnack.

La théorie présentée par TertuUien de la pénitence est sensiblement plus formée que celle d'Hermas. Le Pasteur affirmait la faculté pour le chrétien failli d'être pardonné une fois, encore qu'il présentât, par une fiction apocalyptique, cette faculté comme concédée par une sorte de jubilé exceptionnel : TertuUien efface cette restriction bizarre et pose en règle normale la faculté d'ôtre pardonné une fois. Mais ce pardon unique ne s'obtient que par la voie de l'exomologèse, c'est-à-dire par une probation publique, qui est tout ensemble une satisfaction offerte à Dieu devant l'Église par le pécheur, et une supplication adressée à Dieu par l'Église pour le pécheur. Cette supplication est eflicace, sacramentelle. Mais la rémission quelle opère est une grâce unique ^.

Le De pudicitia appartient au groupe des derniers écrits de TertuUien et est contemporain de lépiscopat du pape Calliste (217-222) : avant d^y étudier la

Page 1