DE LA MONNAIE CONSIDÉRÉE AU POINT DE VUE DE LA NOTION DE LX RICHESSE
Nous abordons maintenant la deuxième proposition formulée au début de cette étude.
« La monnaie n'est qu'un des éléments multiples de la (' richesse des nations, d
Ici, nous pénétrons jusqu'aux entrailles mêmes de la science économique.
Après avoir tout à l'Heure défini la monnaie, nous devons définir la richesse et l'économie politique elle-même.
Adam Smith dit que « l'économie politique se propose « à' enrichir en même temps le peuple et le souverain ».
J.-B. Say dit dans un langage plus scientifique : «L'éco- « nomie politique est la science qui montre comment la <L richesse se forme, se distribue et se consomme. »
Rossi, d'illustre et infortunée mémoire, a dit plus brièvement : « L'économie politique est la science de la richesse, i^
Nous proposerions d'appeler l'économie politique la science des lois du monde industriel et du travail humain..
Il n'en reste pas moins vrai que tout économiste conserve ce mot de richesse écrit en grosses lettres sur son drapeau.
En présence de ces définitions de la science, vous comprendrez facilement que la détermination du rôle de la monnaie au point de vue de la richesse des nations, ait pu servir en partie à distinguer entre eux les divers systèmes d'économie politique qui se sont succédé.
ET HI3T0IHE MONÉTAIRE. I2i
Système mercantile ou balance du commerce.
L'idée que la richesse d'une nation consiste exclusivement dans l'or et l'argent qu'elle possède, a inspiré une école tout entière.
Enfanté parla pratique espagnole, dû principalement à Charles- Ouint, professé plus tard dans les écrits des auteurs italiens, puis universellement suivi en Europe, ce système a dopiiné sans conteste jusqu'au milieu du xvni" siècle.
On l'appelle le Système mercantile ou Balance du commerce.
Dans un instant, j'expliquerai ces expressions.
Au préalable, veuillez me permettre de vous dire, à l'aide d'un passage d'Adam Smith, comment ce système d'économie politique a pris naissance.
L'éminent économiste écossais s'exprime ainsi dans son grand ouvrage des Becherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (i), d'après la meilleure traduction qui en ait été faite en notre langue, par un économiste distingué, Germain Garnier (2) :
« La double fonction que remplit l'argent, et comme " instrument de commerce et comme mesure des valeurs, « a donné naturellement lieu à cette idée populaire, que Œ l'argent fait la richesse, ou que la ricliesse consiste i< dans l'abondance de l'or etde l'argent. L'argent servant " d'instrument de commerce, quand nous avons do € l'argent, nous pouvons bien plutôt nous procurer toutes t les choses dontnousavonsbesoin, que nous ne pourrions
<1) Collection des principaux économistes (Gnillaamin). t. VI, p. 3. (2) Qui l'a annotée au point de vna phjaiooratique, et que l'on a appelé " le dernier de» physiocrates u .
i22 THÉOBIE DE LA MONNAIE
c le faire par le moyen de toute autre marchandise. Nous <ï trouvons àHout moment que la grande affaire, c'est d'acL voir de l'argent; quand une fois on en a, les autres achats « ne souffrent pas la moindre difficulté. D'un autre côté, « l'argent servant de mesure des valeurs, nous évaluons € toutes les autres marchandises par la quantité d'argent « contre laquelle elles peuvent s*échanger. Nous disons a d'un homme riche, qu'il a beaucoup d'argent, et (l*un « homme pauvre qu'il n'a pas d'argent. On dît d'un homme « économe ou d^un homme qui a grande envie de s*enrichir, « qu'il aime l'argent; et, en parlant d'un homme sans « soin, libéral ou prodigue, on dit que l'argent ne lui coûte a: rien. S^enrîchir, c*est acquérir de l'argent ; en un mot, a: dans le langage ordinaire, richesse et argent sont regar- « dés comme absolument synonymes. »
Cette assimilation du langage ordinaire, le système mercantile a eu le tort de vouloir la transformer en principe économique, et de proclamer les mots fnonnaie et argent scientifiquement synonymes de richesse.
Toute fausse doctrine économique est féconde en fâcheux résultats.
Vous en avez eu tout à l'heure un premier exemple.
Vous allez en juger de nouveau.
Dans le but d'augmenter sans cesse le numéraire au sein du pays, les partisans de ce système pensaient que l'exportation de nos produits devaît^dépasser considérablement les importations sur le sol français. Ils pensaient que cet excès d^exportations était soldé en espèces par les autres nations et que ce surcroît d'espèces devait être précieusement conservé sur notre territoire.
On concluait de là que le commerce intérieur était chose peu importante, et que le commerce extérieur était la seule branche productive pour une nation ; d'où le nom de système mercantile.
La différence entre les importations et les exportations constituait ce qu'on appelait la balance du commerce, La ba-
ST U8IT0IRS HONÉTAtHB. 433
lance D'étaitfavorable qu'autant que les exportations excédaient les importations.
D'après les mêmes auteurs, l'économie politique devenait « l'art de faire abonder dans ie royaume l'or et l'ar- " gent » ;
Ëtaussi « l'art de vendre beaucoup et d'acheter peu » :
Veridre beaucoup, pour faire entrer en France une grande quantité de numéraire ;
Acheter peu, pour en faire sortir de France le moins
On a dit avec raison que la prétention de ce système, qui pendant des siècles a paru inspirer tous les hommes d'État de l'Europe, était i de vendre toujours sans ache- « ter jamais >.
Pour obtenir de tels résultats, ce système d'économie politique, qui exerce encore sur le monde une si puissante influence (1), qui domine toujours dans l'esprit des masses, et sert encore de règle plus qu'on ne pense, malgré même le traité de commerce du 23 janvier 1860 entre la France et l'Angleterre et ceux qui ont suivi, ce système a été conduit à demander au législateur de mettre des entraves à la liberté du travail et des transactions commerciales.
Il a solUcité les gouvernements d'intervenir directement par une réglementation restrictive dans les développements économiques de la société.
Il leur a demandé d'établir aux frontières, des prohibitions à l'entrée, des prohibitions à la sortie.
Le système mercantile est en même temps le système prohibitif.
Toutes ces mesures, si graves dans la vie des peuples, ont eu pour point de départ une fausse notion de la mon-
(I) Par Boite de la tëiictioti écoDomiqoe qui s'eit depuil lors déchainde inr le monde, tout ceci est encore bien plm vrai en ISST, an tnoinent où noua rééditoas cm conférencea, qne lorsque ci.'B paroles ont ité proDon'irScë et imprimiei ponr 1* premitre foie en Nvrlu tS65.
naie, à tort considérée comme formant la richesse d'un pays.
Cette manière d'envisager la richesse créait une cause permanente d'hostilité entre les nations ; elle poussait à l'individualisme commercial.
On ne voyait pas que les produits s'échangent contre des produits. On ne voyait pas que si chaque peuple s'inspirait des mêmes doctrines, si chaque peuple avait la prétention de vendre sans acheter, tous les débouchés, devaient se restreindre ou se fermer. On ne voyait pas que cette fausse économie politique, en diminuant les débouchés, favorise l'encombrement de certains produits et la disette des autres, engendre une diminution d'aisance, de ressources et d'épargne, et doit augmenter la misère sous prétexte de saisir la richesse.
Cependant ce système était pratiqué dans toute l'Europe avant même qu'il eût un nom.
En France, ses théories n'eurent pas de plus ardent exécuteur que Sully, si grand par l'ordre qu'il sut introduire dans l'administration des finances, mais défenseur trop exclusif des intérêts agricoles au détriment des intérêts industriels et commerciaux, et dont les actes s'éloignèrent souvent des maximes émises dans ses Mémoires.
Dans toute consommation de produits étrangers, Sully voyait un vol fait à la France.
Toute sortie de numéraire lui semblait une calamité, à prévenir à tout prix.
Cédant à l'idée fausse qui dominait son esprit et son temps, non content de suivre l'antique pratique de la thésaurisation, non content de faire construire à la Bastille de nombreux caveaux pour y réunir des amas d'or considérables, Sully a augmenté plusieurs des restrictions dont les anciens rois de France avaient enchaîné la liberté du travail, du commerce et de l'industrie.
Cependant, ce n'est pas sous le nom du grand ministre d'Henri IV, mais sous le nom du grand ministre de
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Louis XIV, sous le nom du ministre qui s'est efforcé de reporter aux frontières les traités intérieurs nuisibles à la circulation commerciale, sous le nom du restaurateur de J'industrie française, du créateur de la marine nationale^ que le système mercantile a grandi, appelé à tort le Colhertisme par les économistes italiens.
Colbert partageait sans doute l'erreur commune sur la notion de la monnaie.; quelques-uns de ses actes se rattachent sans doute aux préjugés du système mercantile; mais c'est une souveraine injustice, commise par des étrangers et dont il a été vengé par des écrivains français, que de lui imputer un système qui existait dans toute l'Europe longtemps avant lui.
C'est une souveraine injustice, malgré même la guerre avec la Hollande, d'attacher le nom d'un de nos grands hommes à ce système d'erreur qui n'est pas plus exclusivement français qu'italien ou anglais, et qui est beaucoup moins français qu'espagnol !
Système agricole des Physiocrates,
Au milieu du xviii® siècle, une autre école, une école de vrais économistes, des véritables fondateurs de la science, une école toute française, vint restituer à la monnaie sa véritable notion, sans asseoir toutefois l'économie politique sur sa base rationnelle.
Ce second système, enfanté par la philosophie du xvm® siècle, est appelé la Physiocratie : dénomination étrange, qui signifie prédominance de la nature^ soit parce que cette école considérait la terre comme l'unique source de la richesse (ce qui fait appeler aussi sa doctrine système agricole)^ soit parce que cette école revendiquait pour les intérêts économiques de la société le gouvernement des lois naturelles, et vraisemblablement pour cps deux causes.
136 THÉOHIE BB hk MONNAIE
L'éoCKle des physioerates a pour ehef Qnesnay, médecin ordinaire de Louis XV. Il publiait, en 1758, le Tableau ifeonomiçue, dont l'un de ses adeptes^ le marquis de Mirabeau, l'auteur de VAmi des hommes, disait dans un élan de sincère admiration : ce Depuis F origine du monde « il y a eu trois grandes découvertes qui ont donné aux ^ sociétés politiques leur principale solidité, La première, « c'est rinvention de ïéeriiure^.. La seconde est J'inven- « tion de la monnaie^ le lien commun qui unit ensemble « toutes les sociétés civilisées. La troisième est le tableau « écfAiemique, la grande découverte qui fait la gloire de « notre siècle, et dont la postérité recueillera les fruits. »
A cette école appartiennent, avec des dissidences, de Gournay, Tabbé Beaudeau, Lehrône, Mercier La Rivière, Dupont de Nemours, de Malesherbes, et Turgot le plus grand de tous, parce qu'il a su tenter au pouvoir la réalisation de ses doctrines, parce que son puissant génie (si Tœuvre eût été de celles qu'il est donné à un homme d'Etat d'accomplir!) était digne de réaliser la substitution pacifique à l'ancien régime fondé sur le privilège et les abus d'un régime nouveau fondé sur le droit et la justice.
Cette école a eu le mérite de repousser avec autant de talent que d'toergie la bakxme du eommerae et Vidée fausse qui lui servait de base, d'après laquelle la richesse d'une nation consiste dans son or et son argent.
a La balance en argent, chose futile l ^ diiQuesuay, et tous ses disciples proclament cette vérité fondamentale jusqu'alors obscurcie.
Cette école committoutefois une grave erreur, en pro^ fessant qu'il n^y avait d'autre revenu que le produit net de la terre, en concluant delà à l'établissement d'un impôt foncier, parce qu'elle considérait la terre, comme la seule richesse, et l'agriculture comme le seul travail pro^ ductif, le seul qui donne un revenu.
Cette erreur valut aux ouvrages de» physiocrates et surtout à VOrdre essentiel des sociétés que venait da pu-
bher Mercier La Rivière, la piquante réfutation^ dans laquelle Voltaire (en 1768), sous le titre moqueur de l'^ffomme aux quarante écus^ se fit l'auxiliaire incomparablement spirituel de la balance du commerce et des prohibitions.
En présence de cette satire, et comme oompensatio^i, on aime à se souvenir que ce grand esprit sut trouver de nobles accents pour protester par VEpiére à un homme contre le renvoi de Turgot du ministère.
Ce n'est pas trop, non plus, pour faire oublier qu'ailleurs Voltaire a eu le malheur d'appeler « très ignorant )^ le maréchal de Vauban, et de couvrir de dédain et d'injures BoisgoHlebert qui Fun et l'autre (quoi qu'eu] dise Voltaire), dès le commencement du siècle, avaient eu l'honneur de demander des réformes économiques. L'un dans lo. Dîme royale (4707), l'autre dans le Détail de la France (1695), ^W^factum de la France {HQ"^)^ avaient contredit l'opinion générale que la richesse consistait principalement d^n^ les métaux précieux. Ces deux hompiesi, environnés du respect de la postérité, qui osaient alors élever leurs voix isolées pour porter remède à une administration et à des finances perdues, avaient, en outra des sarcasmes du philosophe, rencontré y pour pri^^ dq leurs services et de leurs travaux les condamnations dn Conseil du roi^ la colère de Louis XIV, l'exil et une mort attristée.
Par un contraste remarquable, sous le règne ^nivant^ c'est k Versftillefi (tant le mouvement du siècle avait imprioiié de puissance aux idées I), c'est dans le palc^is, des rois, sous les yeux de Louis XV, qui appelle l'auteur son médecin et ^on p€^8ê^p, que l'on vit naître la Pfaysiocratie en épreuves tirées par les royales mains.
Nonobstant l'idée fausse que la terre forme seule la richesse, leaphysioorîites eurent l'immense mérite de déterminer exactement U notion de la monnaie.
Ils ont en outre proclamé dans un noble et beau langage les principes fondamentaux de la science économique*
128 THÉORIE DB LA MONfiAlE
Us ont revendiqué la liberté du travail, du commerce et de l'industrie. Leur devise célèbre « Laissez faire^ laissez passée' ! » réclamait à Tintérieur cette liberté du travail que TAssemblée Constituante de 1789 fut seule assez puissante pour réaliser. Au point de vue du commerce international, cette devise sollicitait le libre échange et la grande réforme économique, dont le traité de commerce entre la France et T Angleterre, en 1860, a donné le signal.
En politique, il est vrai que la plupart des physiocrates professaient les doctrines du pouvoir absolu ; mais, au point (le vue des réformes économiques, nous devons saluer en eux les précurseurs de la Révolution française.
Système dit industriel; et notion véritable de la richesse
et de sa source.
Une troisième école a succédé dans la science à celle des physiocrates : on Fa appelée V École industrielle.
Elle eut pour chef Adam Smith, qui, après avoir professé, plus de vingt ans, l'économie politique à Glascow, publia, en 1776, le grand ouvrage auquel nous avons fait tout à l'heure un emprunt.
Contrairement aux deux systèmes qui étaient encore aux prises, Tillustre économiste a substitué le travail et les facultés productives de l'homme comme source de la richesse, à la recherche des métaux précieux et à la fécondité du sol. Par là, il a rectifié une notion capitale et fait faire un grand progrès à la science.
Néanmoins nous ne saurions admettre qu'Adam Smith Tait fondée, et nous pensons qu'elle l'était avant lui(l).
(1) Voir sur ce point d'histoire de la science économique, notre seconde Btude, ci-desMua pages 36 et 36 du présent yolume.
ET HISTOIHR HOHÉTAIRE. (29
En outre, il laiîsait k sea successeurs de hautes questions ^résoudre; parmi eux figurentenFrance, avec des dissidences et des progrès réalisés, J.-B. Say, Rossi, BasUat.et bien d'autres, sans parler des vivants.
Contrairement à celle des physiocrates, cette école s'abstient des questions politiques proprement dites ; c'est l'un des grands services rendus à l'économie politique par le premier des écrivains français que nous venons de nommer.
Contrairement encore aux physiocrates,- la science repousse l'idée qu'il n'y a de richesse que la terre ou qu'elle en soit l'unique source.
Les physiocrates avaient eu le tort de méconnaître le caractère productif du travail manufacturier ou industriel, pour n'admettre à ce titre que le travail appliqué à la terre. Adam Smith a démontré que l'un n'était pas moins productif que l'autre. Mais lui aussi s'arrêtait trop tdt ; et ceux venus après lui ont donné à la notion de la production, comme k celle de la richesse, toute leur étendue en reconnaissant. le caractère productif au travail humain dans toutes ses applications, sur l'homme lui-même et sur la société, aussi bien que sur les objets matériels.
C'est, d'une manière générale, dans le travail de l'homme que se trouve la source de la richesse.
Aussi la dénomination de système industriel, plus'conforme aux idées d'Adam Smitli dans le sens spécial de ce mot, n'est vraie, au point de vue plus large où nous nous plaçons, qu'en prenant, comme J.-B. Say et un grand nombre d'économistes, le mot industrie comme synonyme de travail, et comportant toutes ses applications à l'homme lui-même comme à la matière.
Toutefois, il résulte de ce qui précède que le système mercantile a seul professé le faux principe que la richesse consiste dans la monnaie.
Les physiocrates, en créant la science, l'ont répudié,
et leurs successeurs français, anglais et autres les ont suivis
ilODEB riK. KT JlOVtT. 6
à cet égard, comme au point de vue des principes de la liberté du travail et de la liberté des échanges.
Si donc la France est considérée comme le pays qui possède la plus "grande masse d'espèces métalliques, vous n'en conclurez pas que par ce motif elle est le pays le plus riche du monde.
Vous penserez que la France est encore plus riche par son agriculture, par son commerce, par son industrie, que par les métaux qu'elle détient.
Vous ne croirez pas que pour enrichir un pays il suffise d'y faire arriver la plus grande masse possible d'or et d'argent. Vous n'hésiterez même pas à considérer comme un capital absolument improductif toute la masse de numéraire qu'un pays posséderait au delà de la quantité nécessaire au service des échanges.
Il faut sans doute, pour être tel^ qu'un pays riche contienne une somme importante de numéraire ; mais ce ne doit être qu'un des éléments de sa richesse, limité à la proportion des besoins de la circulation.
Peut-être aimeriez-vous à savoir combien la France peut posséder actuellement de numéraire ? A savoir quel est, pour employer une locution consacrée, son stock métallique ? Les calculs ne peuvent aboutir sur ce point qu'à des résultats problématiques.
La seule donnée certaine est écrite dans le Compte général de F administration des finances pour l'année 1863 (le dernier publié en 1865) ; il y est constaté que, depuis 179S jusqu'au 31 décembre 1863, il a été fabriqué en monnaies françaises ayant cours 10,714,266,241 francs.
Mais, sur cette somme d'espèces fabriquées, combien sont actuellement en circulation en France ? C'est, ce qu'il est impossible d'établir sur des données précises.
Si l'on tient compte de la refonte d'une assez grande quantité de pièces qu'il faut défalquer du chiffre de 10 milliards 714 millions, sous peine de faire double emploi dans l'évaluation du stock actuel ; — si l'on lient compte
de la disparition presque entière (1) de nos pièces de 5 fr. argent (qui figurent dans ce chiffre pour une fabrication de 4 milliards 434 millions) ; — si Ton tient compte de l'exportation déjà consommée d'une partie importante des pièces divisionnaires d'argent (qui figurent pour un chiffre de 214 millions 473 mille francs) ; — si l'on constate que sur les 18 hôtels de monnaie qui ont procédé à cette fabrication totale, il y eut sous le premier Empire les cinq monnaies de Gênes, Genève, Rome, Turin, Utrecht, dont le contingent de fabrication de monnaies françaises (11,580,122 fr.) est vraisemblablement resté en grande partie à l'étranger; — si l'on se souvient enfin que, sous la Restauration, beaucoup de nos pièces d'or ont passé le détroit pour devenir des souverains anglais, — on pourra conjecturer que le stock métallique de la France peut être au plus d'environ quatre milliards.
Quel que soit le défaut de certitude de ce chiffre, considérable quand même, et reconnu supérieur à celui des autres pays, nul de vous ne croira qu'il représente toute la richesse de la France, qui peut-être n'est pas éloignée de deux cents milliards.
Pour qu'un Etat soit riche, il faut qu'on y travaille et que la libre et puissante impulsion de toutes les branches du travail aboutisse à de larges débouchés.
Fidèle à ce principe fondamental de la science économique, d'après lequel « le travail libre est la source de la richesse » , aux prises avec les premières luttes de la concurrence, avec les difficultés inévitables des premiers pas de la liberté du commerce international, au milieu de crises qui, venant de Tétranger, laheurtentde leurs contre-coups, la France trouve surtout dans son activité laborieuse la source de sa richesse, et avec elle une partie du secret de sa force et de sa grandeur I
(1) EUes sont malheureasement reTcnaes depuis 1865, époque à laqaeUe noua parlions ainsi, et les cayes de la Banque de France n'en témoignent que trop, nous faisant payer ainsi une fidélité regrettable an double étalon.
132 THÉOniE DE LA MONNAIE
Après avoir contemplé les faits qui s^accomplissent au milieu de nous, jetons les yeux sur les pays voisins, au Midi, puis au Nord.
Il fut un temps où l'Espagne ( d'oii le système mercantile est sorti ) recevait tout l'or et tout l'argent du Nouveau-Monde. Elle prétendit s'en réserver la possession exclusive par tous les moyens, même par la peine de mort prononcée contre quiconque les exportait de son territoire. Eblouie par ses trésors, s'ondormant follement sur la foi de leur immensité, cette nation jadis riche et florissante a négligé les richesses naturelles de son sol ; elle a laissé languir ses manufactures ; elle a laissé mourir son commerce ; et bientôt elle s'est vue contrainte d'acheter aux autres peuples, au prix de tous ses métaux, les richesses dont elle avait laissé tarir la source dans son sein, et que ses efforts n'ont pas encore pu rendre à ses mains appauvries !
Voyez au contraire l'industrieuse Angleterre.
Elle possède un stock métallique beaucoup moins considérable que le nôtre ; il était évalué naguère à un milliard cinq cent millions environ. L'Angleterre est pourtant encore plus riche que la France, bien qu'il puisse en coûter à notre patriotique ambition d'en confesser l'aveu.
Consolons-nous toutefois.
S'il est resté chez nous du système mercantile un plus grand amour pour la richesse métallique et un plus grand besoin de voir le numéraire ; si le développement plus considérable chez nos voisins des moyens de crédit leur permet de se passer d'une aussi grande quantité d'or et d'argent pour des transactions plus considérables; n'y a-t-il pas eu souvent, et naguère encore, de l'autre côté du détroit, des heures où l'Angleterre meurtrie a dû regretter de ne pas posséder autant d'espèces métalliques que la France ?
La grande enquête prescrite par le gouvernement français relativement à la circulation monétaire et fiduciaire, et qui commence aujourd'hui même (17 février 1865),
portera sans doute la lumière sur la crise anglaise en même temps que sur les faits particuliers à la France.
Mais déjà VEconomist de Londres ne contenait-il pas, il y a quelques jours, ces paroles significatives, quoiqu'elles contredisent les idées émises par d'éminents organes de la presse française : « Chacun sait dans Lom- « bard-Sireet que la crise était occasionnée par la diminu- <i: tion des métaux d'abord et ensuite par la crainte d'une « véritable disette de numéraire. »
C'est donc que l'Angleterre, tombant dans un excès contraire, aurait imprudemment dédaigné d'équilibrer dans une juste mesure ses engagements commerciaux et ses encaisses métalliques.
Concluons enfin !
L'or et l'argent forment un élément indispensable de la richesse d'un peuple, et les moyens de crédit les plus ingénieux ne peuvent entièrement y suppléer sans crise et sans péril. •
Mais l'or et l'argent ne sont que l'un des éléments multiples de cette richesse nationale.
Les grains, les précieux tubercules qui, à défaut de grains, forment pour tant de populations déshéritées l'alimentation quotidienne, les vins, les eaux-de-vie, les tissus, les matières premières qui servent à les manufacturer, le cuivre, le plomb, le fer, le bois, la houille, les machines, les outils, les chemins de fer, les maisons, les fonds de terre, et aussi les talents naturels et acquis, tout cela est de la richesse, aussi bien que l'or et l'argent.
En un mot, tout ce qui est de nature à satisfaire un besoin de l'homme est de la richesse, et, par suite, la richesse d'un Etat se compose de l'ensemble des choses en rapport avec leurs besoins (jue les hommes y possèdent.