Tomes 21 et
des familles les plus distinguées de Brest ; j’ai toute confiance dans la véracité de cet héroïque jeune homme. »
Ainsi avaient passé, dans les notes de 1833, des traces de la curiosité de Michelet, de ses interrogations aux gens du pays. En dépouillant les journaux du temps, on apprendrait sans doute ([ui était M. de R... fils, pourquoi il fut un « héroïque jeune honnne »,et pourquoi la Revue des Deux Mondes , en iiiipriniant cette partie de Tableau, laissait tomber ou ne donnait pas encore le qualificatif. En 1832, Michelet effaça tout vestige de son ancien enthousiasme en retranchant la dernière proposition de la dernière phrase de sa note.
Louant les femmes de la zone frontière de l’Est, « froides, sévères et soignées dans leur mise » (éd. Lemerre, p. 121), il donnait une justification :
Note de 183.3. « C’est une remarque que tout le monde peut faire en Franche-Comté, en Lorraine et aux Ardennes. »
Il n’en est encore qu’au Dauphiné, mais la note nous tait remonter au Nord, du Dauphiné en Franche-Comté, de Franche-Comté en Lorraine et de Lorraine aux Ardennes : là est la base de l’assertion de Michelet. Il a étendu jusqu’au Dauphiné une impression que son voyage aux Ardennes dans sa famille maternelle avait mise en lui. Ses tantes y étaient sans doute pour quelque chose.
2“ Notes et illustrations complémentaires.
Dans l’annotation supprimée se remarquent encore, outre des références, toute sorte d’illustrations, tantôt des faits précis qui soutiennent les généralisations du texte, tantôt des additions qui l’enrichissent, et qu’un souci artistique d’équilibre, de mesure ou de netteté a empêché d’y introduire, tantôt des rapprochements qui l’éclairent. On trouvera ces trois catégories de notes dans les échantillons qui suivent.
Lorsqu’il parle des migrations des bergers et des troupeaux, Michelet les montre en France resserrés par les laboureurs a dans d’étroites routes » (Éd. Lemerre, p. 100).
Note de 1833. « Cinq toises de large, d’après les arrêts du Parlement de Toulouse. »
Les « quatre cent trente-quatre fiefs » (éd. Leinerre, p. 109) établis par Simon de Montfort lui rappellent un fait curieux qu’on lui a conté, mais il ferait digression dans le texte ; aussi sera-t-il logé au bas de la page.
Note de 1833. « On m’a assuré qu’en 1814 on reprochait à plusieurs familles d’émigrés de descendre des compagnons de Simon de Montfort. »
Et il ajoute un avertissement au lecteur :
« V^oyez plus bas le récit de la croisade des Albigeois. Ce chapitre complète le tableau du Bas-Languedoc, comme le premier du livre premier a commencé celui de la Gascogne en faisant connaître les Ibères, ancêtres des Basques. »
.4 propos de l’abjuration de Henri IV (éd. Lemerre, p. Hl) la note actuelle {Ibid., p. 420) se prolongeait d’abord ainsi :
Note de 1833. « [... très cops.] Dans beaucoup de départements méridionaux, on rougirait de ne pas aller à la messe et l’on aurait honte d’aller à confesse. Ceci m’a été attesté particulièrement pour le Gers. »
Le détail, pris dans Depping, du chêne des partisans (éd. Lemerre, p. 125), se complétait ainsi :
Note de 1833. « ...dans l’arrondissement de Neufchàteau. Cet arbre a 17 pieds de diamètre. »
Voici encore quelques exemples :
Ed. Lemerre, p. 114... la bête écumante. — 1833. (Note). Millin, IV. A Marseille, trois jours avant la Fête-Dieu, on promène un bœuf et un petit saint Jean-Baptiste. Les nourrices font baiser à leurs nourrissons le museau du bœuf pour les préserver des maux de dents. Papon, I.
Ed. Lemerre, p. 117, et note, p. 424. Après la citation de Dante, l’édition de 1833 continue: « Entre autres bas-reliefs remarquables qu’on trouve sur les tombeaux d’Arles, il en est un qui représente la monogramme du Christ enlevé par un aigle, dans une couronne de chêne. C’est un beau symbole de la victoire de Constantin. — Charles IX fît venir de la même ville des
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sarcophages de porphyre qui périrent dans le Rhône et qui y sont encore. Milun, III, 504. »
Ed. Lemerre, p. EH. Saint-Martin*, et note p. 430. Il était né à Amboise en 1743. — 1833 continue ainsi :
« Un évêque de Pologne, en 1147, introduisit dans une église qu’il faisait bâtir les rites de l’Église de Lyon. » Crommerius, 1. VI, ap. Duchesne, .\nciennes villes de France. 11 n’y a pas, etc, etc... 5)
Ed. Lemerre, p. 133, la vieille cité druidique. — La note (p. 431) était ainsi rédigée en 1833: « Autun avait dans ses armes d abord le serpent druidique (voyez le premier volume, pour 1 œuf de serpent), puis le porc, l’animal qui se nourrit du gland celtique. Rosny, p. 209. — D’après les privilèges d'Autun, le chef des armes et de la justice s’appelait Vierg (Vergobret). CouRTÉPÉE, Description de Bourgogne ; III ; 491.
Ed. Lemerre, p. 133... ses cristaux et ses laves. — 1833. INote : « Entre Autun et Saint-Prix, on trouve des laves boueuses- L abbé Soulavie a découvert un volcan à Drévin, à cinq lieues est d’Autun. Mémoires de l’Académie de Dijon, 1783. — La grotte d Argentai est célèbre pour ses belles cristallisations. Millin, I, 343. On trouve aussi aux environs de l’argent, du cuivre, du fer. Rosny, p. 281. »
Ed. Lemerre, p. 137. Troyes est presque aussi laide qu’industrieuse. Note de 1833. « Les anciens murs de Troyes étaient bâtis avec des débris de monuments romains, des corniches, des chapiteaux, des pierres chargées d’inscriptions, etc., comme les murs d’Arles et de Narbonne.
La grand ville de Rar-sur-Saigne A fait trembler Troye en Champaigne.
Froissart. »
Ed. Lemerre, p. 137: Le ventre anoblit ; et note, p. 433. En 1833, la note commence ainsi:
« belon Lovseau, depuis la mort de tant de nobles à Fonteiiai (842) , selon Pithou, depuis la bataille des Fossés de .laune, près Bray , selon Favin, depuis la bataille de la Massoure ; mais cette noblesse de mère, etc. »
Ed. Lemerre, p. 138 (Le comte de Champagne) était mal vu des seigneurs. - Note de 1833. « Et souvent aussi mal vu des prêtres. Les comtes de Champagne protégèrent saint Bernard; mais ils protégèrent également Abailard, son rival. C’est sur
1. L’édition de 1833, suivie iiar Lemerre et Flammarion, écrit saint Martin. La date de naissance suffit à montrer qu’il s’agit du philosophe Samt-Martm. *
l Âi'dusson, entre Nogent et Pont-sur-Seine, qu’il fonda son Paraclet. »
Rd. Lemerre, p. 141... architecture normande. — 1833, note. « Le D' Milner seul accorde la supériorité aux cathédrales anglaises. Il fait naître l’ogive en Angleterre. Voyez M. de Gaumont, Cours d’antiquités monumentales, t. II. »
Ed. Lemerre, p. 143. La P’iandre a son Villani dans Froissart et dansComines son Machiavel. — .\ote de 1833 : « On pourrait citer encore Gaguin de Douai, Ondegherst de Lille et plusieurs autres. »
Ed. Lemerre, p. 438. La note sur l’instinct musical de la Flandre n’avait pas le renvoi au tome VI, et s’achevait ainsi : « Liège est la patrie de Grétry. » Et la note de ia page 444, qui donne les dates de la naissance et de la mort de Grétry, se complétait eu 1833 par une réflexion :
C’est une grande et curieuse originalité que celle de Liège. Quand aura-t-elle son historien ?
En 18o2, Michelet se reprochait de n’avoir pas nonnné tous les héros représentatifs do la Normandie (éd. Lemerre, p. 142) et il accrocliait cette note à son texte :
Dans cette appréciation faible et incomplète du génie normand, nous avons oublié ces maîtres d’une gravité incomparable. Poussin et GepiIc^ult.
Dès 1861. cette réflexion avait disparu.
3" Notes romantiques, littéraires et sentimentales.
Au milieu des notes scientifiques, il s’en rencontre un assez grand nombre d’un caractère tout différent, qu’on pourrait appeler des « notes romantiques ». J’entends parla les réflexions d’ordre subjectif où l’écrivain laisse déborder son tempérament, fait confidence de son goût, de ses émotions, de ses sentiments. Toutes ces notes servent moins à éclairer le sujet qu’à manifester Michelet. Ces frémissements, ces fusées d’une personnalité ardente, ne sont pas ce qu’il y a de moins intéressant pour nous dans l’annotation de 1833.
Voici le Michelet de Ma Jeunesse, le brillant lauréat de Charlemagne et du Concours général, amoureux de la langue latine et qui se plaît à l’écrire; et voici en même
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temps le fiévreux jeune homme qui se sent un goût étrange de la mort. Il transcrivait et traduisait in extenso avec un plaisir évident deux longues inscriptions funéraires de Lyon dont son texte (éd. Lemerre, p. 131) avait recueilli quelques expessions : il s’est contenté depuis 1861 de renvoyer à Millin.
En plusieurs endroits, des citations littéraires fleurissent les notes de 1833. Sénèque le Tragique donnait cinq vers sur la « pointe du Rhône et de la Saône » (éd. Lemerre, p. 129) ; Juvénal, deux vers, avec une référence à Suétone, sur les « combats d’éloquence » {Ibid., p. 130). En parlant d’Arles, de la Moselle, l’humaniste ne pouvait s’empêcher de mettre au has de ses pages (juelques jolis vers d’Ausone.
Mais ses lectures modernes aussi l’influençaient. Sous leur impression, sa vive imagination nouait des associations, s’élançait à des généralisations. Un roman, une légende, une scène de mœurs faisaient surgir en lui la représentation de tout un peuple, de tout un état collectif de conscience. Michelet a toujours été incliné par ses propres dons littéraires à ne pas tracer une ligne de démarcation très nette entre l’attestation authentique d’un fait et l’œuvre d imagination qui n’atteste à la rigueur qu’une sensibilité d homme. Il a toujours mêlé dans sa documentation les romans et les poésies aux pièces d’archives. L’annotation de 1833 portait diverses traces de cette disposition que nous n’apercevons plus dans les dernières éditions de Y Histoire de France.
Ed. Lemerre, p. 82. « Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. »
Pourquoi cette évocation de l’Irlande à propos de la Bretagne? Une note de 1833 révélait le secret de cette association d idées ; elle était due au hasard d’une lecture, d’une émotion littéraire.
1833. « V. les esquisses de Shiel, dans l’éloquente traduction que deux dames en ont donnée en 1828, avec des additions considérables. »
Quérard m’apprend qu’il s’agit des Scènes populaires en Irlande recueillies et traduites de l’anglais par M""^" L. Sav. Belloc et A. de Montgolfier, Paris, 1830.
Mais le livre a été vite oublié du public : l’impression n’a pas été profonde sur l’esprit de Micbelet; c’était renipreinte d’une actualité dont l’intérêt avait passé. D’oîi le rejet de la note.
Deux conteurs locaux de légendes et d’aventures ont fourni pour une bonne part à Micbelet son idée des Dauphinois : Barginel et J. Millet. C’est à eux qu’il doit sa phrase sur « cette blanchisseuse de Grenoble, qui. de mari en mari, Unit par épouser le roi de Pologne «, et qu’on « chante encore dans le pays avec Mélusine et la fée de Sassenage. » (Ed. Lemerre, p. 121.) La note de 1833 révélait à quel attrait romanesque l’auteur avait cédé en bâtissant sur ce fait son jugement du caractère des femmes de la province.
Barginet de Grenoble, les Montagnardes. Quelque critique qu’on veuille adresser à ce chaleureux écrivain, on ne lit pas sans intérêt ses romans écrits dans sa prison et annotés par un maître d’école du pays. Voyez aussi : La Paye de Sassenage, par J. Millet. Ce sont les aventures de Claudine Mignot, appelée la Belle Lhanda, femme d’Amblérieux, trésorier du Dauphiné, du marquis de l’Hôpital, de Casimir III, roi de Pologne. — Louise Serment, la philosophe de Grenoble, mourut à l’âge de trente ans, en 1692.
Ce dernier renseignement, je suppose, était mis pour nous confirmer dans l’idée du « génie viril des Dauphinoises ».
On sait quelle passion Micbelet avait pour les chants populaires, et ce qu’ont été pour lui les recueils allemands de Grimm et de Goerres. On conçoit aisément l’intérêt qu’il devait prendre à la préparation de recueils similaires en France. D’où la note suivante, à l’occasion des « romances catalanes » (éd. Lemerre, p. 108) :
Note de 1833. « M. Barberet, professeur d’histoire au collège Louis-Ie-Grand , va nous donner unrecueil des romances historiques du Roussillon et de la Catalogne, M. Tastu prépare de grands travaux sur les antiquités de ce dernier pays. Ainsi continue cette conquête littéraire du Midi commencée par notre vénérable Raynouard. »
Notre vénérable Raynouard était encore vivant en 1833, mais il mourut en 1836. M. Barberet et M. Tastu ne
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répondirent pas à l’attente de Michelet. L’édition de 1861 effaça ces traces des émotions intellectuelles de la jeunesse de l’historien.
Nulle part l’impressionnahilité littéraire et la fièvre sentimentale de Michelet n’éclatent mieux que dans la longue note attachée à la phrase: « Faut-il nommer Waterloo? »
Arrête !... sous tes pieds est la poussière d’un empire. Ici dort tout ce qu’une révolution du globe entassa de ruines... La tombe de la France, l’homicide Waterloo... Ici, pour la dernière fois, l’aigle plana dans son orgueil, puis battit la plaine déchirée d’une serre sanglante, transpercé par la flèche des nations conjurées... Et maintenant il traîne les anneaux de la chaîne brisée du monde.
Stop! for thy tread is on an Empire’s dust !
The grave of France, the deadly Waterloo !
In pride of place here last the eagle hew.
Then tore w'ith bloody talon the rent plain. Pierced by the shaft of banded nations through.
Fie wears the shatter’d links of the world’s broken chain.
(Childe Harold’s Pilgrimage, c. Ill, p. 17-18).
In pride of place, with bloody talon, ces termes de chasse sont bien méprisants, quand il s’agit de l’aigle de la France. Il y a ici tout à la fois le souvenir du jeune chasseur écossais, et le demi-dédain qui siège si souvent sur la belle bouche de Byron.
Il est possible que cette note ne soit qu’un ornement littéraire : mais ne peut-on aussi l’interpréter autrement? Ne nous révélerait-elle pas de quel choc a jailli rétincelle qui a enflammé la lierlé patriotique de Michelet, et lui a fait jeter son brûlant couplet sur W^aterloo? Ne serait-il pas une réplique à Byron — à Byron peut-être mal compris, et (onsidere comme solidaire et interpri'te de la haine nationale de l’Angleterre ?
Certaines notes d’apparence objective sont pourtant des notes « romantiques » : c’est la sensibilité de l’écrivain qui les dicte, c’est pour lui qu’il les écrit. Celle-ci, par
exemple, (ju il consacre à la « montagne (Je Laon » (éd. Lemerre, p. 1S2):
Cette montagne est élevée de 50 toises au-dessus de la plaine, de 90 au-dessus du niveau de la Seine à Paris, de tOO au-dessus de la mer. Peuchet et Chanlaire, Statistique de l’Aisne. — A .1 lieues de Laon est Notre-Dame de Liesse, fondée en 1141. Trois chevaliers du Laonnais, prisonniers du Soudan, refusent d’abjurer. Le Soudan envoie sa fille pour les séduire; ils la convertissent, lui font apparaître une image miraculeuse de la Vierge ; elle s enfuit avec eux, emportant l’image, qui, arrivée au bourg de Notre-Dame de Liesse, devient trop pesante pour être portée plus loin.
L importance de la montagne de Laon dans la géographie de la France ne justifiait pas ce détail, et Notre-Dame de Liesse n’avait pas de rapport avec l’idée maîtresse du développement dans la page correspondante du texte. Mais le père de Michelet était né à Laon ; la mère de Michelet y avait vécu chez son oncle le chanoine. Il avait sans doute entendu parler de la ville, de sa montagne, de ses légendes : on avait dû lui conter la tradition de Notre-Dame de Liesse. Jeune encore en 1833, tout cela vivait en lui, surgissait à chaque appel. Plus âgé, il aura senti que la place de ses souvenirs d’enfance était ailleurs.
i” Notes et trati’s d’actualité.
\ ce « romantisme » de Michelet se rattache la fréquence des allusions aux actualités du moment. Comme tous les hommes de tempérament impressionnahle et ardent, Michelet est fortement ébranlé par le présent : les menus faits de chaque jour pénètrent jusqu’à sa vie profonde, s’y mêlent, et, par cette merveilleuse faculté d’interprétation poétique dont il est doué, se transforment aisément en symboles ou en preuves des idées dont il est alors préoccupé.
L’actualité a fait ainsi surgir sous la plume de Michelet en 1833, des faits, des noms, qu’il dut vingt ou trente ans plus tard être tout le premier à s’étonner de rencontrer dans le texte ou les notes d’un Tableau de la France où ne devaient prendre place que les caractéristiques essentielles.
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C’est cette sensibilité à l’actualité qui déjà explique plus d’une des notes précédemment citées. C’est elle qui lui faisait surfaire des ouvrages récents, prendre feu pour des ouvrages en projet, envoyer des compliments aux écrivains célèbres du jour, décocher au jeune M. de R. l’épithète d’héroïque, et faire l’apologie de Barginet de Grenoble.
C’est elle qui lui faisait d’une façon assez amusante incarner (( l’esprit sévère » de la région d’Autun dans la souple race des Dupin.
Les Dupin sont de Clamecy. De Vézelay, Théodore de Bèze, l’orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
Si l’auteur de Mon Oncle Benjamin, si le polémiste nivernais Cl. Tillier lut cette phrase, il dut bien rire : les Dupin voisinant avec Théodore de Bèze. En 1861, Michelet retira les Dupin.
La réflexion sur Montlosier ne donne lieu dans la rédaction définitive qu’à une date : u 1833 », par laquelle l’auteur rappelle aux lecteurs de 1861, et de la fin du xix' siècle, que le passage a été écrit du vivant de Montlosier, et quand l’homme et ses écrits avaient encore un intérêt d’actualité. En 1833, le jeune historien s’excusait à l’octogénaire de la liberté qu’il prenait dele juger:
Note de 1833. « L’illustre vieillard ne s’offensera pas sans doute d’une observation critique qui s’adresse à tous les grands hommes de son pays. »
Montlosier mourut : la note, inutile désormais, disparut en 1852, mais Michelet réfléchit que sa phrase supposait Montlosier vivant et plutôt que de la refaire, il la data parla courte note de 1861 .
Il aimait à introduire les noms de ses amis, à les marquer d’une épithète admirative ou affectueuse. C'est ainsi que Dargaud, l’oublié Dargaud, qui ne vivra un peu que par 1 amitié de Michelet et de Lamartine, et dans leur ombre, figurait parmi les hommes représentatifs de la Bourgogne. Il servait avec Guigniaut à donner un caractère « mystique » au pays bourguignon qui avoisine Paray-le- Monial. En 1833, Dargaud était nommé « l’auteur de Soli-
tilde » : mais en 1859 il publia une Histoire de la liberté religieuse. C était un plus beau titre, plus expressif, et plus en harmonie avec les préoccupations politiques et sociales du Michelet d’alors. En 1861, Dargaud, en face du « Traducteur de la Symbolique » devint « l’auteur de THistoire de la liberté de conscience » (éd. Lemerre, p. 433).
Callanche (éd. Lemerre, p. 131) était en 1833 « notre Ballanche », et Sainte-Beuve (éd. Lemerre, p. 442) « notre Sainte-Beuve ». Dès 1852 Sainte-Beuve a démérité, et Ballanche est tombé dans Toubli. L’adjectif sentimental disparaît. En revanche, il ne suffira plus à Michelet d’avoir appelé Quinet « le poète de l’histoire de rimmanité » (éd. Lemerre, p. 135) ; il lui envoie en 1861, alors que l’Empire tient Quinet en exil, un salut frémissant de tendresse et d’admiration ; « Notre cher et grand Quinet, etc... » (éd. Lemerre. p. 433.)
Parfois les hommes, en vivant, brisaient les compartiments où Michelet les avait enfermés trop vite, et faussaient l’effet littéraire auquel il les avait employés.
La même partie de la Bretagne... écrivait-il en 1833, qui a produit sous Louis XV, les incrédules Duclos, Maupertuis et Lamettrie, a donné de nos jours au catholicisme son poète et son orateur. Chateaubriand et Lamennais (cf. Ed. Lemerre, p. 74-75).
Mais Lamennais, précisément au moment où ces lignes paraissaient, cessait d’être l’orateur du catholicisme, et toute sa vie ultérieure l’éloigna de plus en plus de l’Église. H fallut bien lui retirer son titre, et du même coup Chateaubriand perdit le sien. Mais alors la phrase boitait, et pour lui rendre son équilibre, Michelet dut retirer aux trois philosophes du xvm* siècle leur qualificatif. L’antithèse subsista, sans s’expliquer. Michelet, soit qu’il ait fait ces corrections lui-même en 1861 et fût trop occupé ailleurs pour s’y appliquer sérieusement, soit (ju’il ait confié ce travail à une autre main qui n’osa que couper sans recoudre, Michelet n’a pas cherché à formuler l’opposition qui subsiste entre Maupertuis et Lamennais, ni l’analogie qui demeure entre Chateaubriand et Lamennais, même après les Paroles d’un croyant et les Affaires de Rome.
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Une actualité qui frappa Michelet, le mit en humeur d’annoncer le réveil de la « vieille Toulouse ». si grande sous ses comtes, et reine du Midi sous nos rois (éd. Lemerre, p. 98).
Note de 1833: « Et elle semble la reprendre, cette suprématie, au moins dans la littérature. La publication de divers journaux, celle entre autres de la Revue du Midi, a prouvé récemment encore tout ce qu’il y a de vie et de puissance dans le génie de la France occitanique. »
Selon les renseignements que m’envoie M. Daniel Mornel, 1830 avait paru réveiller la vie provinciale à Toulouse, comme en plusieurs autres endroits. La Revue du Midi naquit au début de 1833. « Toulouse possède quatre journaux politiques depuis un an; il n’y en avait que deux en 1828 » (Annuaire statistique... delà Haute-Garonne, Guide des Étrangers, 1833, p. 91). En 1831, enfin, s’était fondée la Société archéologique du Midi de la France. La Revue du Midi avait bien l’esprit et l’ambition que salue Michelet. Elle se donnait pour programme de raviver l’inspiration méridionale. Elle publiait dans son premier volume un discours de M. de Puihusque où Ton remarque une apostrophe lyrique à la « Terre d’occitanie ». Mais Michelet plus tard ne jugea pas que la résurrection eût été réelle. Il retira son pronostic.
Sur la « fourmilière laborieuse » de Lyon (édition Lemerre, p. 131), tout plein de l’émotion douloureuse des émeutes et des répressions sanglantes, il promettait une étude particulière.
Note de 1833. « Je parlerai ailleurs de l’industrialisme actuel de Lyon. L’état de cette ville est un des plus graves et des plus tristes sujets de l’histoire moderne. Toutes les hautes questions de 1 économie et de la politique y sont intéressées. Les traiter ici, ce serait faire le tableau du monde à propos d’une ville. »
L’émotion de Michelet s’apaisa. D’autres travaux le prirent. Le problème économique se généralisa : Lyon perdit sa position avancée, et sa situation singulière se contondit dans la crise industrielle de la France entière.
Michelet retira en 1861 la promesse que l’actualité lui avait arrachée et dont d autres actualités l’avaient détaché.
o” Idées aventureuses.
Un homme qui s’abandonne à sa sensibilité ou à l’actualité, s’il a en outre de puissantes facultés d’association et de généralisation, sème aisément son ouvrage d’idées aventureuses qu’il retirera lorsqu’il sera refroidi. C’est le cas de Michelet. Nous venons de le voir annonçant un reveil qui ne se produit pas. On peut relever plusieurs traces de la même vovacité téméraire dans le texte et les notes de 1833.
Ce n’est pas une douce et gouvernable population ; mais la démagogie est là chez elle : pourquoi serait-elle violente?
Et il attachait cette note à son texte :
On dit reconduite de Grenoble pour reconduite à coups de pierre (Les Montagnardes t 37) : comme en Languedoc, invitation de Montpellier, invitation sur l’escalier (con vit de Mounpeié, convida à l’escaié) (Millin, V, 328).
Ces associations étaient passablement incohérentes : quel rapport du proverbe languedocien au dicton dauphinois et à l’idée générale du passage ? Et quelle que fût la place de 1 appel de la note, était-ce le cas d’alléguer la reconduite de Grenoble dans un passage où il s’agissait de mettre en lumière la tranquillité d’humeur des gens de ce pays ? Enfin Michelet s’aperçut sans doute que Grenoble n’était pas une ville éminemment démagogique, et la phrase elle-même disparut.
Une note sur la culture de la vigne en Champagne (éd. Lemerre, p. 436) se prolongeait en réflexions où Michelet, faisant peut-être de sa préférence une loi générale, inventait pour l’expliquer une doctrine de psychophysiologie collective.
[... On sait combien le vin de Champagne exige de façons]. Bourgeois-Jersaint, Statistique de la Marne, p. 81. — L’étran-