‹ Études d'histoire littéraireChapitre 103 sur 125 · Par Barginet · texte numérisé non relu

Par Barginet

ger (Russie, Angleterre, Allemagne) en consomme plus que la France. Nous préférons le vin de Bourgogne. C’est qu’après tant de troubles et d’agitations, nous n’avons plus besoin d’éveiller l’esprit en agaçant les nerfs, mais plutôt de fortifier le corps.

Et de même la comparaison de la Belgique et de la Hollande (éd. Lemerre, p. 438) s’élargissait en 1833 d’étrange façon.

... [Grotius]. Si l’on veut comparer l’Allemagne et les Pays- Bas, on trouvera que l’Autriche esta la Belgique ce que la Prusse est à la Hollande ; mais la Hollande est moins énergique. Cette énergie semble s’éteindre dans un caractère habituel de calme et de taciturnité. Vous voyez les paveurs hollandais prendre le thé dans la rue trois ou quatre fois par jour. Vous ne trouverez chez ces gens-ci, dit un voyageur, ni un voleur pour vous dépouiller, ni un guide pour vous conduire.

Michelet ramène et fond une opposition particulière dans une opposition plus vaste, de façon à construire symétriquement la psychologie de l’Europe centrale. Et il érige de petits faits vulgaires, de couleur très réaliste, en symboles de l’âme et du génie des peuples. Ces deux procédés sont bien caractéristiijues de son art.

Mais voici qui n’est pas seulement hasardé :

La Convention, lisons-nous aujourd’hui (éd. Lemerre, p. 175), eut à vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l’Europe.

En 1833, Miclielet avait ajouté :

Le Carlisme est fort à Lille, à Marseille. Bordeaux est français sans doute, mais tout autant colonial, américain, anglais; il faut qu’il transporte des sucres, qu’il place des vins. »

L’idée l’avail entrainé. 11 dut s’apercevoir qu’il avait bien à la légère soupçonné le libéralisme de Lille et de Marseille, le patriot isme de Bordeaux. Cependant la phrase ne disparaît pas encore en 1852.

6“ Croyances religieuses et politiques de Michelet.

On sait que Michelet, s’il a toujours été démocrate, n’a pas loii jours été républicain ni anticlérical. En 1833, ce

n était plus le jeune homme bien pensant qu’un ministre de Charles X plaçait avec confiance à l’École Normale. Grisé du soleil de juillet, il était sans hostilité contre fa monarchie de juillet ; il abhorrait 93, s’il adorait 89 ; détaché du catholicisme romain, admirateur de la Réforme et de Luther, mais tendre encore à la religion et à l’Église, sans haine même pour les jésuites, il n’avait pas encore dépouillé, pour nommer les prêtres et les personnes pieuses, ces formes de sensibilité doucereuse qui étaient à la mode sous la Restauration.

La rédaction de 1 833 porte l’empreinte de cet état transitoire de l’àme et des idées de Micbelet.

11 a senti le besoin plus tard d’excuser un enthousiasme pour la Révolution de juillet qui perce dans une petite phrase vibrante : « Nous l’avons vu en juillet » (éd. Lenierre, p. 155). La phrase est restée, mais une brève note : « écrit en 1833 » (éd. Lemerre, p. 4i4), avertit le lecteur depuis 1861 que l’écrivain ne se reconnaît plus dans son texte d’autrefois, et le date comme reflétant une impression d’un moment.

Tandis ({u’il se contente dans sa rédaction définitive de faire venir « de Carcassonne, Fabre d’Églantine » (éd. Lemerre, p. 110), il le flétrissait en 1853 :

Faut-il nommer ce comédien de Carcassonne, ce bel esprit sanguinaire, Fabre d' Eglantine ?

Déjà en 1852, Michelet se reprochait cette sévérité dédaigneuse ; la phrase devint alors :

Faut-il nommer ce comédien de Carcassonne, l’ingénieux, le violent, l’infortuné Fabre d’Egfantine?

La pitié et la sympathie, comme on voit, dominent. Pourquoi a-t-il préféré en 1861 la sèche évocation sans qualification ?

Mais c’est surtout lorsqu’il s’agit de la religion et des prêtres que les changements du texte sont amusants. Je n’en fais pas d’ailleurs un grief contre Michelet. Nous en sommes tous là. Tant que nous vivons, nous avons peine à laisser refléter par nos ouvrages une personnalité qui fut la nôtre, mais qui n’est plus la nôtre. Nous les corrigeons.

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moins pour cacher ijue nous avons varié que pour rétablir riiarinonie entre ce « moi » littéraire que le public saisit et le « moi » intérieur dont nous prenons conscience. Il répugne à Fbomrne qui croit à une idée de laisser ses œuvres continuer de répandre ou chanter Ibdée contraire à sa foi présente. Mais dans ce travail de réadaptation du livre à Fauteur, on a peine à s’empêcher de sourire de certaines menues retouclies.

Oil nous lisons aujourd’hui le nom tout sec de Delarbre (éd. Lemerre, p. 410), la note de 1833 renvoyait avec attendrissement à l’ouvrage du « bon curé octogénaire Delarbre ».

En 1861, « la bonne M""® de Chantal » (éd. Lemerre, p. 135) perdit sa dévote épithète ; et « le Jésuite Charlevoix » devint « Charlevoix » tout court {Ibid., p. 443) : l’équité maintenait son nom : mais fallait-il souligner que l’une des illustrations picardes était un « Jésuite » ?

L’anticléricalisme de Michelet n’a pas consenti à laisser dans son ouvrage le témoignage que la Révolution française avait été funeste à l’industrie du miel en Lorraine. Comparez la note actuelle (éd. Lemerre, p. 428) à celle de 1833.

Les abeilles, dont il est si souvent question dans les Capitulaires, et qui donnaient à Metz son hydromel si vanté, étaient soignées avant la Révolution française par les curés et les ermites ; elles sont aujourd’hui fort négligées. Depuis cinquante ans la récolte du miel est diminuée de moitié. (Peuchet et Chanlaire, Statistique de laMeurthe).

L’imagination encore catholique de Michelet s’exaltait en 1833 au symbole de la croix et croyait à l’union possible de la religion et du libéralisme. Après avoir rappelé que 1 evèque lut longtemps à Grenoble « le véritable defensor civitatis », il continuait ainsi :

Cette croix si haut dressée sur la Grande Chartreuse dans les neiges et les orages, elle a été pour le pays le signe de la liberté.

1. 11 n’y a à blâmer ici que ceux qui coi'rigenl en affirmant qu’ils ne corrigent pas. Alors il y a mensonge ou falsification.

En 1852, tout le paragraphe dont cette phrase est le centre, depuis les mots : A Grenoble comme à Lyon... jusqu aux mots : Besançon comme Grenoble. . . , fut retranché ; entraînant la note qui s’y rapportait. En 1861, Michelet reprit le paragraphe et la note, qui contenaient des faits historiques, et se contenta de supprimer la phrase sentimentale que j’ai citée.

Mais voici le retranchement le plus caractéristique en ce genre : à la lin du passage sur le duel de la France et de 1 Angleterre, après les mots « qui les obligeaient d’allonger leurs monosyllabes » (éd. Lemerre, p. 148), on lisait en 1833 le paragraphe suivant :

Et croyez-vous qu’ils n’aient pas non plus mérité de la France, ces braves prêtres irlandais, ces jésuites, qui sur tous nos rivages, dans les monastères de Saint-Colomban, à Saint-Wasst, Saint- Bertin, Saint-Omer, Saint-Amand, à Douai à Dunkerque, à Anvers*, organisèrent les missions d’Irlande? Orateurs populaires, ardens conspirateurs, lions et renards 2, qui savaient indifféremment vivre et combattre, mentir, mourir pour la patrie ?

Ce n’était pas d’un ami chaud, mais c’était pourtant un bel hommage. Cela ne pouvait subsister après les campagnes du Collège de France.

Pourtant le texte de 1852 essaya un compromis: il ne retrancha que la note sur Marie Stuart, assez oiseuse, il est vrai, et les mots ■< ces jésuites », et « lions et renards ». Mais cette solution bâtarde qui laissait les noms des établissements des Jésuites en effaçant le nom des Jésuites, était bien peu satisfaisante. En 1861, tout le passage disparut.

En revanche on aurait tort, quoiiju’on puisse en être tenté, d’attribuer à la même origine la modification suivante. Devant la phrase : « La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne... » (éd. Lemerre, p. 82) Michelet avait mis en 1833 ces deux lignes :

Les nobles, ainsi (pie les prêtres, sont chers à la Bretagne, à la Vendée, comme défenseurs des idées, des habitudes anciennes.

1. « La victime de l’Angleterre, Marie Stuart, a laissé son portrait à Saint-André d’Anvers, où on l’admire encore. »

2. Est-ce de là qu’Emile Augier a pris le titre de sa comédie.

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Pour(|uoi Michelet a-t-il supprimé cette phrase ? Cette constatation de rattachement de la Bretagne à ses prêtres déplut-elle à son cœur de démocrate anticlérical ? Mais non, car les lignes ({ui précédent contiennent le développement de la même idée. C’est l’affirmation de l’attachement aux nobles, que Michelet sans doute a voulu rétracter. Il aura aperçu une petite contradiction entre l’assertion sans nuances de cette phrase, et la fin du même paragraphe. « Ces populations sont au fond républicaines. » Les changements d’opinion de l’écrivain n’ont sans doute rien à voir ici.

7" Ce que Michelet avait vu de la France en 1833.

J ai réservé pour la fin le changement, bien mince en apparence, en réalité considérable et significatif, d’un conditionnel en un imparfait.

On lit en 1833 a la fin de la description de la Provence (éd. Lemerre, p. 119) ;

Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.

Ni en 1852, ni en 1861 le texte n’a été modifié. Michelet pourtant a fini par s aviser qu’il avait vu la Provence à un certain moment, et qu il avait le droit de ne plus parler au conditionnel ; on lit aujourd’hui : « j’y pleurais ».

Mais alors, qu est-ce a dire, sinon que, quand il a décrit cette province dans le Tableau, en 1833, il ne l’avait pas vue ?

Ce petit changement, qui retranche deux lettres, nous conduit ainsi à une question capitale, à la question que la couleur intense du style de Michelet empêche bien des lecteurs de se poser.

Michelet décrit la France. Mais comment la connaît-il? L’a-t-il vue ? Qu’en a-t-il vu ? Qu’est-ce qui est, dans son texte, impression de voyageur, ou vision de poète ? Observation notée devant les choses même, ou rêve sur un livre ou sur une carte ?

Qu’il y ait des choses vues dans le Tableau, c’est incontestable. 11 suffira de leuilleter les premières pa^es poui en cire sûr. Michelet a vu mille canons à Brest.

Michelet est parti de grand matin d'Auray pour aller à

Quiberon. Michelet a vu à T . (Tréguier) le père

Système. Et les notes, celles surtout de 1833, nous le montrent causant avec des gens de Morlaix, de Quimperlé, de Brest, de Batz. En un mot on sent à chaque page de la description le témoin oculaire.

Mais ailleurs Timpression s’ellace. Les invitations à regarder ou à parcourir, les conditionnels, « je pourrais entrer « , les exjiressions louches, « il suffit de regarder, il faut voir, etc. », en un mot les formes littéraires de la description remplacent presque partout ^affirmation nette et directe du touriste : « j’ai vu, je suis allé. . . » Et l’on atteint le conditionnel : « je pleurerais en quittant », qui est un aveu de n’avoir pas pleuré, donc de n’avoir pas quitté, donc enfin de n’avoir pas visité.

Ce n’est pas ici le lieu de faire une étude détaillée des courses et des voyages de Michelet. Je ne veux qu’en tracer sommairement les itinéraires.

Il a vu dans son enfance et son adolescence Paris et ses environs, Charonne, le bois de Vincennes : en 1818, les Ardennes (probablement en passant par Soissons et Laon) ; en 1819, Chantilly; en 1820, Bicètre et la Bièvre; en 1821, Versailles ‘.

En aoüt-septend)re 1828, il a vu l’Allemagne, il a daté sa première lettre de Nancy % c’est probablement son premier arrêt. Il a dû s’arrêter aussi à Strasbourg.

De mars à mai 1830, il a vu l’Italie. 11 est parti par Lyon ^ et par le Mont Cenis, il a traversé la Savoie ^ Il voyageait vite ; à Turin, où il fit une balte de trois jours, il note qu’il a passé sept nuits sur douze en diligence.

Il revint par le Simplon, la Suisse et Pontarlier. Il a vu certainement le lac de Genève Dans ce voyage, il connut le Dauphiné en diligence par une conversation avec un Dauphinois fédéraliste®.

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