‹ Études d'histoire littéraireChapitre 13 sur 125 · L. I, ch. V, § 11. — Texte de · texte numérisé non relu

L. I, ch. V, § 11. — Texte de

« Or, combien que Dieu nous représente avec si grande clarté au miroir de ses œuvres tant sa majesté que son royaume éternel, toutesfois nous sommes si lourds que nous demeurons hébétés pour ne point faire nostre profit de ces tesnioignages si clairs, tellement qu’ils s’esvanouissent sans fruict. Car, quant est de l’édifice du monde, tant beau, excellent et si bien compassé, qui est celuy de nous qui, en eslevant les yeux au ciel ou les pourmenant par toutes les régions de la terre, adresse son cœur pour se souvenir du Créateur, et non plustost s’amuse à ce qu’il voit, laissant l’autheur derrière? Touchant des choses qui adviennent tous les jours outre l’ordre et le cours naturel, la pluspart et quasi tous imaginent que c’est la roue de fortune qui tourne et agite les hommes çà et là ; bref, que plustost tout va à l’adventure qu’il n’est gouverné par la Providence de Dieu. Mesines si quelque fois, parla conduite de ces choses et adresse, nous sommes atrainez à considérer que c’est de Dieu ce qui advient à tous de nécessité,

rat, nos historiens de la littérature et nos recueils d’Extraits sont peu exacts sur l’Institution chrétienne.

ÉTUOf:S LITTÉRAIRES

en la (in, ajirès avaiir conceu à la volée quelijue sentiment (le Dieu, incontinent nous retournons à nos resveries et nous en laissons transporter, corrunipans par notre vanité propre la vérité de Dieu. Nous dill'érons run d’avec l’autre en cest article, que (diacun s’amasse (juelque erreur particulière ; mais, en cecy, nous sommes trop pareils, que nous sommes tous aposlats en nous révoltant d’un seul Dieu pour nous jetter après en nos idolâtries monstrueuses ; diuiuel vice, non seulement les hauts et excellents esprits du commun peuple sont entachés, mais les plus nobles et aigus y sont aussi bien enveloppez. Je vous prie, (juelle sottise, et combien lourde a monstré icy toute la secte des Philosophes? Car, encores que nous en espargnons la pluspart (jui ont badiné par trop, que dirons- nous de Platon, lequel, ayant plus de sobriété et religion (|ue les autres, s’esvanouit aussi bien en sa figure ronde, faisant sa [iremière filée d’icelle? Et que pourroit-il advenir aux autres, veu que les maistres et conducteurs, lesijuels devovent moiTstrer au peuple, se sont abusez si lourdement ? Pareillement, quand le régime des choses humaines argue si clairement de la Providence de Dieu (|u’on ne le sauroit nier, toutesfois les hommes n’y profitent non [dus que si on disoit que la Fortune tourne sans fondement et que les révolutions (I’icelle sont confuses : tant est nostre nature encline a erreurs. Je parle tousjours des plus estinu'Z en savoir et vertu, non pas de ces gens désbontez dant la rage s’est débordée tant et plus à propbaner la vérité de Dieu. »

Voici maintenant l’autre version ;

J'exte de loil.

« Néantmoins, quelque (darlé qui nous soit abîmée en la contemplation des omvres de Dieu, [lour re[)résenter et luy et son royaume immortel, notre es|)rit est tellement (diarnel qu(‘ nous (n’) en voyons rien non plus que aveugles à ces tesmoignages tant manifestes. Car. quant est de la com[)0sition uni\erselle du monde, combien y en a il de nous, lesqiuds eslèvent les yeux au ciel, ou bien, les jectant à

t/|NSTITUTIO\ chrétienne de CALVIN

regarder toutes les régions de la terre, réduisant leur entendement à la mémoire du Créateur et non plustost laissant l’ouvrier derrière, s’arestent à la contemplation des créatures ? Quant est des choses qui adviennent ordinairement outre le cours de la nature, combien y en a il qui n’estiment plustost la Fortune y dominer, pour agiter et demener les hommes çà et là. que la Providence de Dieu pour les bien gouverner ? Et, si quelquefois nous sommes contrainetz de revenir à la considération de Dieu en cest endroict (ce qui advient nécessairement à tous hommes), incontinent, après avoir conceu quelque petit sentiment d’une divinité incertaine, nous retombons aux folies de nostre chair et corrompons par nostre vanité la pure vérité de Dieu ; bien est vray qu’en cela sommes-nous différens, que un chacun se forge en soy-mesrne particulièrement quelque erreur nouveau, mais en ce poinct nous sommes très semblables que, jusques au dernier, nous délaissons le seul vray Dieu pour prendre nos imaginations mensongères ; auquel mal non seulement le simple populaire et les gens de lourdz espritz sont subjeetz, mais aussi les plus excellens en prudence et doctrine. Combien toute la génération des Philosophes a-elle monstré sa folye et bestise en cest endroict? C’est cause que nous pardonnions aux autres, lesquels se sont abusez par trop désordonnéement. Plato inesmes, qui est entre tous le plus sobre et le plus raisonnable et approchant le plus de religion, y est tout estourdy, car il cherche un Dieu corporel, ce (jui est très indigne et très mal convenable à la majesté divine. Maintenant donc, que pourroit-il advenir aux autres, veu que les principaulx, ausquelz il appartenoit de esclairer el donner lumière au reste du peuple, se sont ainsi lourdement trompez? Semblablement, quand le gouvernement des choses humaines montre tant clairement la Providence qu’il est impossible de la nyer, toutesfois, par cela, on ne profite de rien plus que si on estimoit toutes choses estre revirées et témérairement tournées par la Fortune. Telle est nostre inclination de vanité et erreur. Je parle tousjours des plus excellens, non pas des vulgaires, desquelz la lolye s’est desbordée à poluer et contaminer la vérité de Dieu. »

Il est visible qu’il n’y a pas là seulement des différences

iO

ÉTUDES LITTÉRAIRES

(l’expression, mais (|ue e.e sont deux styles différents et des styles (jui ne sont pas contemporains.

J’avoue n’avoir jamais pu lire V Institution française dans le texte traditionnel sans une sorte de stupeur ; il me semblait mea-veilleux (ju’à la date de l’apparition du livre, en plein (-(‘g-ne de Fran(;.ois I", on traitât de si ardues mati(*res de théologie et de morale d’un style si aisé, si fluide, si facile, auprès ducjuel je ne dis pas Rabelais, mais prescjue Montaigne même, semble pénible, confus, archaïque. Il y a là un laisser-aller de la phrase qui se développe, une distribution de la pensée à travers les phrases distinctes et les propositions enchaînées, qui se fait comme naturellement par le concours d’une langue et d’un esprit déjà singulièrement souples tous les deux. Qu’il n’y ait là (jue génie et non usage, c’est quel([ue chose vraiment de prodigieux, d’inintelligible.

Tout s’explique quand on lit le texte de 1541, si intimement et sensiblement archaïque, lui, d’allure si gauche encore et indécise, où la phrase française, bien plus exactement moulée sur le latin, s’embarrasse un peu dans des subordinations et coordinations dont le jeu ne lui est pas encore familier. Voilà le vrai style qui a fait époque en 1541, un style contemporain du style de Pantagruel, et dont l’accent et le mouvement (la part faite au propre de chaque génie) sont bien voisins de la fameuse lettre de Gargantua à son fils.

Si l’on étudie le détail des deux traductions, on sera frappé des différences de tournure et d’expression. En face du texte de 1560, de cette netteté si française et si moderne, on sera frappé du nombre de latinismes de vocabulaire et de syntaxe (ju’offre celui de 1541. Voici quebjues particularités (ju’on peut noter dans les deux paragraphes ({u’on vient de lire :

iUi

Contenqilalion

Mot supprimé par le tour de la phrase.

la coinposition universelle du monde

la conlemplalion des créatures ...esliinenl la fortune

l’éditice du monde... si bien compassé ce qu’il voit

...imaginent que c’esi la roue

l'institution chrétienne de CALVIN

y dominer

la considération de...

imaginations

la génération des philosophes si on estimoit toutes choses es- Ire revirées et témérairement tournées

notre inclination à vanité et erreur*.

de Fortune qui...

à considérer que...

idolâtries

la secte des philosophes si on disoit (jne... et les mots revirées, témérairement disparaissent.

nostre nature encline à erreurs

Poursuivons cette comparaison un peu au hasard dans les diverses parties du livre. Nous ferons partout les mêmes constatations :

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