‹ Études d'histoire littéraireChapitre 28 sur 125 · Voir par exemple le cliap. xv du livi’C VIII · texte numérisé non relu

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Faisons la pari do ce qui est dans l’Esprit des lois pure apparence lormelle, recherche d’art, déguisement de prudence, détour spirituel ou malin, amusement pour le lecteur et précaution de l’auteur : il n’en sera pas moins notable que tout ce raffinement se réduit à substituer l’objet idéal à la figure sensible, à déduire à priori le réel au lieu de le poser comme un phénomène à étudier, à engendrer, si je puis dire, le fait historique au lieu de le constater, c’est-àdire que Montesquieu, pour se couvrir ou pour piquer la curiosité, a étendu l’emploi de sa méthode au delà de ce que la démonstration scientifique réclamait : c’est un jeu, si l’on veut, mais c’est le jeu d’un cartésien.

Et enfin, nous expliquerons par la méthode le morcellement infini de la matière, que l’on a tant de fois reproché à Montesquieu, ou signalé comme un indice de son tempérament. Loin de manifester par là le décousu de sa pensée, comme j’ai l’ai cru longtemps avec bien d’autres, il témoigne par là qu’il procède avec ordre et cherche une connaissance claire et distincte. Chaque chapitre contient une définition ou une démonstration ; le nombre des chapitres, leur longueur, le nombre et la longueur des alinéas, tout cela dépend des notions à définir, ou des propositions à démontrer. Aucune préoccupation oratoire ni esthétique, aucune recherche d’arrondissement ou de symétrie, ne paraît ; la décomposition de la matière se fait en vue de la distinction des idées. Aussi rien de plus pareil à l’œil que l’Esprit des lois de Montesquieu, la Politique de Bossuet, le Traité des passions de Descartes; et rien qui présente plus que ces trois ouvrages l’aspect d’un traité de mathématiques.

Si maintenant nous passons à l’autre grande construction (|ue nous ait léguée le xviii*^ siècle, à [’Histoire naturelle de Bufïon, nous n’avons pas de peine à découvrir qu’elle procède d’une méthode dilfércnte, et même tout opposée. Il suffît pour s’en convaincre de lire le « Discours de la manière d étudier et de traiter l’histoire naturelle ». On y voit les déclarations suivantes : « On doit commencer par voir beaucoup et revoir souvent... Il faut aussi voir presque sans dessein... Les premières causes nous seront à jamais cachées... Tout ce qui nous est possible, c’est d’apercevoir

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quelques effets particuliers, de les comparer, de les combiner... La seule et vraie science est la connaissance des faits ; l’esprit ne peut pas y suppléer... Les vérités mathématiques ne sont que des vérités de définition... elles ont l’avantage d’être toujours exactes et démonstratives, mais abstraites, intellectuelles et arbitraires. Les vérités physiques, au contraire, ne sont nullement arbitraires... au lieu d’être fondées sur des suppositions que nous ayons faites, elles ne sont appuyées que sur des faits... Nos connaissances en physique et en histoire naturelle dépendent de l’expérience et se bornent à des inductions. »

Selon ces principes, comment Butfon va-t-il présenter la théorie de la terre? Par où commencera-t-il ? par la définition de la matière? par la considération de ses propriétés essentielles? par la recherche des lois abstraites du mouvement? Nullement, mais par l’idée la plus brute et la plus commune que l’esprit dégage des sensations réitérées de la vie quotidienne et de l’expérience vulgaire. « Ce globe immense nous offre à la surface des hauteurs, des profondeurs, des plaines, des mers, des marais, des fleuves, des cassures, des goutires, des volcans, etc... » Un enfant de l’école primaire comprendrait cela.

C’en est fini alors de la méthode cartésienne : une autre méthode va régner. C’est celle que définira, en France, Condillac, et dont il donnera les règles ; répéter dans toute recherche intellectuelle l’évolution naturelle de la pensée humaine; partir de la sensation, du fait sensible, que l’on note exactement; réunir des collections de faits, que l’on compare avec attention ; de cette comparaison, extraire des idées, qui, comparées à leur tour, fourniront des rapports et des lois, s’ordonneront en séries et en groupes ; les abstractions les plus hautes étant le terme et non le principe du procédé logique C Dans les genres proprement littéraires, le représentant éminent de cette méthode sera Stendhal.

Mais cette méthode ne deviendra commune et ne mar-

I Voir Condillac, Art de penser, It, v. 9-10. L’opposition des deux méthodes éclate dans ce fait que les idées simples sont pour Condillac les plus voisines et pour Descaries les plus éloignées des sensations.

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quera de, son empreinte le plus grand nombre des esprits que vers la lin du siècle. Jusque-là rintelligence française appartient à Descartes, et bon peut dire que presque tout le travail philosophique de notre xvm" siècle s’est fait avec rinstrument qu’il avait préparé.

Les caractères sensibles et les défauts apparents de la philosophie voltairienne ou encyclopédique sont des propriétés, des conséquences, ou des applications de la méthode cartésienne. Ce que Taine, dans l’Ancien régime, attribue à l’esprit oratoire, doit être rendu à la forme cartésienne de l’esprit scientifique.

On a surtout reproché à la philosophie du xviii" siècle son abus de l’à priori. Tous les faiseurs de systèmes posent des principes, donnent des définitions, et ils tirent des conséquences sans avoir songé à établir leurs principes ni à justifier leurs définitions. C’est qu’ils appliquent le critérium de l’évidence. Tout ce qui leur paraît évident, ils 1 affirment ; et de là découlent à la fois leurs timidités en littérature, les préjugés communs de leur monde n’ayant pas moins d’évidence pour eux que les paradoxes de leur conception personnelle.

Ils ne songent pas à se demander si la réalité autorise leurs principes ou leurs définitions : ils trouvent la réalité au terme de leur analyse; et s’ils ne la trouvent pas, ils la condamnent. Leur méthode n’est ni critique, ni historique, ni expérimentale : elle est purement analytique. La réalité est citée par eux pour être jugée par leurs systèmes. Ils sont portés à prendre toutes les idées claires et distinctes jiour des idées vraies ; il leur paraît impossible qu’un enchaînement nécessaire d’idées claires et distinctes ne représente pas en définitive la nature réelle, et, dans les domaines ou s’exerce la liberté humaine, n exprime pas la seule réalité légitime : en sorte que toute realite qui n y est pas contorme doit disparaître et laire place à une réalité conforme. Tout ce qu’il y a de hardi, de décisif, d’à priori et de révolutionnaire dans 1 esprit philosophiijue est de pure essence cartésienne.

Au point de vue littéraire, un des caractères originaux de la philosophie du xviii® siècle est l’application de la

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forme du conte et du roman à Texposilion des idées pliilosophiques. On pourrait analyser la structure de ces récits, et Ton en admirerait la rigueur, Texactitude, Tadresse : chaque fait, chaque incident, chaque personnage est la figure d’une idée. Rien de poétique, rien de pittoresque, rien en général de vivant dans ces récits : mais ils ont une justesse géométrique qui leur donne une grâce singulière, une élégance intellectuelle à quoi rien ne saurait se comparer.

Or la nature des fictions qui ne prétendent certainement pas à faire illusion, et pour lesquelles fauteur n’exige aucune créance, nous avertit que ces faits et ces êtres ne nous sont pas présentés comme les cas réels qui contiennent les idées, comme les expériences ou les oliservations dont on extrait les lois et les types : ce sont uniquement les figures des notions intelligibles, les constructions par lesquelles se représentent graphiquement des rapports idéaux : peu importe dès lors qu’elles soient arbitraires, chimériques, fabuleuses, fantaisistes. Le caractère reel ou irréel, ni le plus, ni le moins, n’importe : il suffit que la fiction soit nette, précise, démonstrative : Micromégas, Zadig, Candide ne prétendent qu’à cela, et valent par là. Or cet usage de la narration romanesque, absolument purgé de toute intention réaliste, séparé de toute recherche de vraisemblance ou d’illusion, cet usage en quelque sorte géométrique, et tout à fait original, ne se peut rattacher logiquement qu’à la méthode de Descartes. On pourrait dire qu’il y a une littérature d’imagination cartésienne, dont Candide est le chef-d’œuvre et donne la formule.

En voilà, je crois, assez pour faire comprendre comment s’est exercée finfluence de Descartes sur la littérature, quelles ont été fétendue et la profondeur de cette influence. On pourrait se demander si, même en notre siècle, quelque chose de Descartes n’est pas resté dans les esprits la pente qu ont beaucoup de nos contemporains a poser des principes, à réduire toute réalité à des principes, à la déformer pour fy réduire, à la supprimer, si elle ne s’y réduit, ne serait-ce pas un vestige de cartésianisme, une survivance lointaine de la doctrine disparue ? Ce pourrait être tout simplement une disposition profonde et

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permanente de Tesprit français : mais alors ne faudrait-il pas dire que le cartésianisme est réellement l’expression philosophique de l’esprit français ?

Quoi qu’il en soit, nous voyons que les deux parties du système cartésien ont eu dans la société et dans la littérature des destinées différentes et inégales.

La doctrine a été pendant le xvn" siècle un rempart contre le libertinage ; elle a aidé notre grande littérature classique à garder une apparence, et, dans une certaine mesure, des idées chrétiennes : elle a cessé d’imposer sa couleur à l’esprit public et aux œuvres littéraires à la fin du règne de Louis XIV.

La doctrine exprimait, mais en même temps palliait la méthode; elle en était l’application, et elle en masquait la portée. Elle disparaît, quand précisément la méthode va régner souverainement.

Cette méthode, en littérature, a été neutralisée longtemps, ou tout au moins tempérée par un goût esthétique qui procédait de l’antiquité. Les grandes œuvres classiques du xvii” siècle ne relèvent pas de Descartes pour tout ce qui est art, éloquence, poésie. Mais l’esprit cartésien triomphe dans la querelle des anciens et des modernes. Et l’on peut dire que, saut certaines œuvres, comme celle de Lesage, qui continuent la tradition classique, sauf certains procédés de style et de composition qu’on applique mécaniquement par bienséance et préjugé, la littérature du xviii siecle, dans son originalité propre, dans ses qualités fondamentales comme dans ses défauts essentiels, est une littérature cartésienne : pendant la dernière partie du siècle seulement, ce caractère ira s’atténuant par la réintégration de certains éléments esthéti(|ues et sensibles dans 1 œuvre littéraire, par le réveil des sentiments enthousiastes dans les comrs, et par la diliusion dans les esprits d’une méthode sensualiste et inductive. Rousseau, M"“ de Lesjiinasse, Condillac, voilà les noms qui symbolisent la ilécroissance fatale de la pensée cartésienne. Le règne littéraire de Descartes se place ainsi de 1700 environ à 17.50 ou 1760.

l’influence de la philosophie cartésienne

Je n’ai point parlé de la valeur littéraire des écrits de Descartes : mais c’est qu’en vérité je ne sais si par là il a exercé une influence.

Sans doute, ce style d’honnête homme, tout proche du langage de la vie commune, chargé encore de sensations et d’éléments concrets, a contribué à lui donner une grande prise sur ses contemporains, parce que tout le monde pouvait lire, et parce qu’il était le seul que tout le monde pût lire, sur les matières dont il traitait.

Mais, sans plus parler des lecteurs, a-t-il eu une action sur certains auteurs, ou sur certains genres, par sa forme littéraire? Il est — à peu près — le premier à écrire de métaphysique et de science en français : et ainsi, il enrichit la littérature d’une province considérable. Mais cette province, il la lui reprend aussitôt qu’il la lui a donnée, parce qu’il impose aux recherches métaphysiques une précision technique qui les retranche du domaine commun des intelligences et semble les interdire aux profanes. En sorte que la communauté de la langue est compensée par la spécialité des idées. Cependant la compensation ne se fait pas tout à fait, et la littérature française y garde un bénéfice. Car f’emploi du latin était un obstacfe que rien ne pouvait supprimer : il excluait le livre du grand public comme de la littérature française. La spécialité de la pensée n’est pas au contraire une défense absolue: elle peut être vaincue ou par l’attention du lecteur ou par le génie de l’écrivain, et ainsi, lorsqu’on écrira en français sur la philosophie et les sciences, il pourra arriver qu’un public intelligent adopte l’œuvre, ou qu’un art personnel lui donne la forme littéraire.

Descartes a ainsi frayé la voie à tous ceux qui, écrivant sur des matières spéciales, ont su se mettre à la portée de l’intelligence commune, et créer une beauté littéraire: en quelque façon (je ne dis pas Pascal, parce que la théologie depuis Calvin appartenait à la littérature), Malebranclie, Fontenelle, Buffon même, et, par tout ce qu’il y a de proprement technique dans leurs écrits. Voltaire, Rousseau,

Diderot, d’Alembert, les encyclopédistes, relèvent de lui.

Au moment où bi société mondaine, se formant, exclut de la littérature tout ce qui n’est pas du commerce des honnêtes gens, Descartes, qui d’abord semble assurer cette exclusion, rouvre en réalité pour un avenir prochain la porte qui se fermait à toutes les spécialités intellectuelles, en posant que la raison est commune et souveraine, et en prouvant que tout ce qui est rationnel peut être intelligible aux honnêtes gens qui prennent la peine de bien user de leur raison.

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