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DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’ajIOUR 99
quelques circonstances de tous les faits analogues ; c’est d’être, par quelque côté, unique. Il n’y a rien à tirer de là.
Rien à tirer non plus du fait que ce petit ouvrage est seul de son espèce dans l’œuvre entière de Pascal*. Si l’on admet que Pascal a eu une période de vie mondaine, qu’il a eu des relations dans la société précieuse et même épicurienne, qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’il ait un jour écrit des réflexions sur l’amour ? n’était-ce pas un sujet ordinaire des entretiens du monde? Pascal converti fera des remarques sur l’histoire de Cléobuline racontée dans le Grand Cyrus, sur la mimique de Scaramouche et du Docteur à la Comédie Italienne, sur l’amour des comédies et des tragédies ^ : comment serait-il invraisemblable que le même homme avant sa conversion ait une fois exercé sa finesse aiguë sur l’un des objets que le monde lui proposait? Ce dont on peut s’étonner, ce n’est pas que Pascal ait écrit ces pages ; c’est qu’il n’en ait pas écrit ou qu’on n’en ait pas recueilli d’autres du même caractère ou du même ton.
Y a-t-il quelque chose à conclure de la circonstance que l’une des copies du discours est accompagnée d’une copie d’une lettre de Saint-Évremond, écrite de la même main et sur un papier identique ? Est-ce là un indice qui autorise à conjecturer que le copiste était « un laïque, et très laïque », et que les deux pièces circulaient à la fin du xvib siècle « dans la société polie et épicurienne » ** ? Je n’en sais rien du tout. La lettre de Saint-Évremond avait rapport à la dévotion des femmes qui ne sont plus jeunes : elle pouvait, à ce titre, intéresser les personnes pieuses, ne serait-ce qu’en les scandalisant. En tous cas, M. de Fourcy, qui a fait copier ou qui a acquis les deux pièces, en a formé un recueil avec trois autres ouvrages de caractère religieux ; et ce que M. Giraud nous dit des autres manuscrits de sa bibliothèque qui ont passé dans le fonds de Saint-Germain-des-Prés ne nous le montre pas curieux précisément d’écrits profanes. C’est le nom de Pascal qui a fait insérer le discours à la suite de deux écrits sur la grâce dans ce recueil factice; et
2. Brimschvicg, Opuscules et Pensées île Pascal (Br.). '13,42, 14; p. 324, 325.
ÉTUDES LITTÉRAIRES
celui qui a constitué ce recueil devait être, sinon un ecclésiastique ou un dévot, du moins un amateur de littérature chrétienne*.
Je ne veux rien conclure de ces détails pour Tattribution à Pascal. Mais il n’y a rien non plus à en conclure contre.
Acceptons donc ce résultat de la discussion de M. Giraud ; on ne sait pas d’où viennent les copies du Discours sur les passions de l’amour ; on ne sait pas par qui, pour qui, ni pour quoi elles ont été faites ; on ne sait pas dans quel milieu elles ont circulé ; personne n’a parlé de l’ouvrage, ni nommé l’auteur, hormis une voix inconnue dont un scribe inconnu s’est fait l’écho. C’est tout.
Les preuves extrinsèques font donc défaut ; peut-on trouver des preuves intrinsèques ?
On sait combien le maniement de ces preuves est délicat. M. Giraud se refuse à les essayer. « On examine le fragment en lui-même ; on est frappé des ressemblances de forme et de fond qu’il présente avec les Pensées, et qui sont, en effet, assez nombreuses et fort curieuses. Bref, on reprend et l’on développe, avec plus ou moins d’ingéniosité et d’éloquence, les fougueuses intuitions de Cousin... ; et volontiers on s’écrierait avec lui : Je sens Pascal ^ «
Non.
Je me délie, je me suis toujours délié des arguments de goût et de style, je sais à quelles méprises ils ont conduit des gens d’esprit ou des érudits entliousiastes ; je n’ai pas plus de confiance dans ce genre de preuves que M. Victor Giraud et que Sully-Prudbomme.
Mais il ne s’agit ici ni d’intuitions, ni d’impressionnisme, ni d’illuminations toujours subjectives et arbitraires ; il ne s’agit pas do savoir si l’on sent Pascal, et le style et le cœur ou l’esprit de Pascal dans ce discours.
11 s’agit de laits positils qu’on est obligé de constater, et
t. 11 est curieux (|ue l'autre copie, ovi le nom de Pascal ne figure pas, s’est trouvée Jointe aussi h luie petite pièce que M. Giraud appelle « une méchante rapsodie gallicane ou janséniste ». Cela n’indique pas, non plus une origine libertine.
DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’ AMOUR
d expliquer ; il faut essayer de rendre compte des ressemblances « assez nombreuses et fort curieuses » queM. Victor Giraud reconnaît et que tout le monde peut reconnaître entre le Discours et les Pensées. Il n’y a rien là de vague, de subjectif ni d’arbitraire.
Je vais rassembler les passages dans lesquels ces ressemblances apparaissent : on trouvera dans la colonne de droite les Iragments des Pensées dont on peut les rapprocher ‘ .
DISCOURS PENSÉES
P. Pis. L’homme esl né pour P. 11. 9, t, p. 72 (Br. 146. penser. p. 399). Ij’homme est visiblement
fait pour penser.
P. 123. C’est une vie unie à laquelle il ne peu! s’accommoder ; il lui faut du remuement et de l’action.
P. 126. L’homme n’aime pas demeurer avec soi.
P. R. 26, p. 208 (Br. 139,
p. 391). De là vient que les
hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde.
P. R. 26, p. 203 (Br. 139,
p. 390). Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en re{)Os dans une chambre.
P. R. 26, p. 210 (Br. 139,
p. 393). Ils ne cherchent en cela qu’une occupation violente et impéteuse qui les détourne de la vue d’eux-mêmes. (Et toute la théorie du Divertissement.)
P. 124. A mesure que l’on a P. B. 31, 1, p. 318 (Br. 7^ plus d’esprit, les passions sont p. 323). A mesure qu’on a plus plus grandes. d’esprit, on trouve qu’il y a plus
P. 130. A mesure que l’on a plus d’hommes originaux, d’esprit, l’on trouve plus de beautés originales.
1. Je donne dans la colonne de droite, le texte des Pensées de Messieurs de Port-Royal en renvoyant à l’édition de Lyon, Fr. Roux et CL Chize, 1687 (P. R.). J’indique aussi la place du fragment dans l’édition scolaire de M. Léon Brunschvicg, Opuscules et Pensées de Pascal; je donne le numéro d’ordre et la page (Br.). Je renvoie à la même édition pour le Discours en indiquant la page, dans la colonne de gauche.
ÉTUDES UITTÉRAIRES