Le Discours est de quelqu’un qui imite Pascal
La troisième hypothèse n’a rien que de très plausible, une fois anéantie l’autorité du témoignage anonyme qui nommait Pascal. Pourquoi, en effet, le Discours ne seraitil pas l’ouvrage « d’un esprit sinon supérieur, tout au moins extrêmement distingué, et qui, nourri de Pascal et de Descartes, et doué d’ailleurs d’un très joli tour de style, comme tant de gens, même obscurs, de son temps
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— on éci'ivaitsi bien auxvii® siècle — n’a pas pu, ou voulu, ou daigné remplir tout son mérite d’écrivain*» ? Visiblement c’est l’hypothèse pour lacjuelle M. Victor Giraud a quelque tendresse.
Cette idée, |5oit d’un pastiche, soit d’une imitation involontaire ' est séduisante : elle noid raison de tout avec aisance.
A condition de ne point mettre en avant de noms propres sur lesquels la discussion aurait prise, la position est inattaquable.
Elle le parait du moins au premier moment. A la réflexion les difficultés surgissent.
Le Discours sur les Passions de t amour n’est pas l’œuvre d’un Janséniste, ni d’un dévot. AI. Giraud l’admet comme moi ; l’auteur est un bel espril laïque, un mondain, un épicurien : il n’en faut d’autre preuve que le texte luimême. Mais alors comment expliquera-t-on qu’un épicurien, un mondain, un bel esprit laïque, ait été choisir les Pensées de Pascal pour en faire une sorte de pastiche sur un sujet galant? et qu’il soit à ce point nourri, farci, possédé des expressions, procédés et conceptions de l’écrivain janséniste ? C’est cela qui me paraît vraiment inexplicable.
Aujourd’hui, nous trouvons cela tout simple, à cause de notre éducation littéraire qui a mêlé en nous les beaux textes grecs, latins et Irançais, quelle qu’en fût la doctrine et la tendance morale ou religieuse. Nous trouvons tout naturel de faire servir tous les chefs-d’œuvre à notre culture. Nous ne nous étonnons pas c|ue les exercices de saint Ignace trouvent des applications très profanes dans un essai de psychologie égotiste. Mais en était-il ainsi au xvn*’ et au xviu® siècles ? Ce serait un anachronisme que de l’admettre.
Les Pensées, telles ([ue Alessieurs de Port-Royal les présentaient, étaient un livre de piété et de philosophie religieuse. 11 irritait les inci’oyants et, quand ils le lisaient, ils pensaient plus à le réfuter qu’à l’imiter. Seuls, de vrais chrétiens pouvaient s en nourrir, en taire leur livre de che-
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vet, en recevoir l’empreinte au point de ne pouvoir écrire sans s’en souvenir. Mais ceux-là n’écrivaient pas de ce ton sur l’amour.
Naturellement aussi, selon l’esprit qui prévalait en ce temps-là — ■ idée de la distinction des genres, habitude de travailler d’après les modèles du genre, — le mondain qui eût voulu traiter de l’amour se serait souvenu des bons ouvrages ayant trait à la galanterie et à l’anatomie du cœur humain de M"® de Scudéry, de la Rochefoucauld, de Racine, de qui vous voudrez. Les Pensées de Pascal auraient bien été le dernier modèle auquel il aurait songé.
Si vous acceptez de supposer qu’un esprit grave, un dévot, ayant médité les Pensées au point de ne pouvoir s’en libérer quand il écrit, a pu composer le Discours sur les Passions de l’amour, autant supposer qu’il est de Pascal.
J’ajouterai que l’examen de la langue de cet écrit n’invite pas à en reculer la rédaction jusqu’aux environs de 1700.
Sans prétendre y reconnaître le style de personne, j’y trouve la langue de la première partie du xviP siècle. On objecte que « la cour et la ville « ne devient pas une locution commune avant 1660, et qu’on n’en cite pas d’exemple antérieur. Mais il faut remarquer que le Discours n’emploie pas la locution toute faite qui était usuelle au temps de Molière et de La Rruyère. L’auteur de l’opuscule dit a ceux de la cour » et « ceux delà ville ». C’est-à-dire que l’expression est chez lui à un état moins avancé ; la formule se prépare, mais n’est pas cristallisée encore.
Mais à quoi bon descendre à ces minuties par lesquelles on ne peut arriver à une certitude bien précise ? Le lecteur fera mieux d’examiner la structure de la phrase et d’y considérer l’abondance des articulations logiques et des termes de liaison. Comme cette phrase est solidement assemblée, et, si j’ose dire, chaînée par les conjonctions et les relatifs ! comme les liens sont gros et apparents ! comme les parallélismes et les ordonnances symétriques sont marqués !
« Tant plus le chemin est long dans l’amour, tant plus un esprit délicat sent de plaisir.
« A mesure que l’on a plus d’esprit, les passions sont
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plus grandes, parce que les passions n’étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l’esprit, quoique elles soient occasionnées par le corps, il est visible qu’elles ne sont plus que l’esprit môme, et qu’ainsi elles remplissent toute sa capacité.
« Cependant, quoique l’homme cherche de quoi remplir le grand vide qu’il a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toute sorte d’objets.
« Et quoique l’on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde, l’on a néanmoins la satisfaction de sentir tout ce remuement pour une personne qui le mérite si bien. »
Ce luxe, tout le long du discours, de c«r, de si, de mais, de cependant, de quoique, de néanmoins, auxquels s’entremêlent des quand, des aussi, des ainsi, des c est vourquoi, des au heu que, des e’ est que, etc. : c’est bien là le dessein de la phrase d’avant 1660, telle que l’a caractérisée M. Brunot dans son admirable ouvrage.
On pourra toujours dire que l’auteur était un attardé qui employait la langue de ses grands-parents. Mais on n’a le droit de taire cette hypothèse que si l’on a des raisons invincibles de ne pas placer ce texte à l’époque que lui assigne normalement l’histoire de la Langue.
L hypothèse selon laquelle l’auteur des Pensées a subi 1 influence de l’auteur du Discours est-elle plus acceptable ?
Dire que le Discours est de quelqu’un qui a mis l’empreinte de son esprit sur l’esprit de Pascal, et qui est un mondain, cela reviendra pour tous les lettrés à donner la pièce au Chevalier de Méré. M. Giraud y a pensé ‘, et M. Chantavoine. On retrouve en effet dans le Discours quelquesunes des idées que Pascal a pu renconlrer dans le commerce de Méré.
Mais M. Giraud a tort bien remarqué (juela formule esprit géométrique et esprit de finesse n est pas chez Méré, quoitjue la distinction des deux esprits s’y trouve. Nous ne connaissons 1 expression que par Pascal; et, jusqu’à preuve du contraire, nous devons croire ({u’elle est de lui. L’attribution du Discours a Meré se heurte donc là à une grosse difficulté.
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De plus, M. Michaut a lait apparaître à quel point Fauteur du Discours est imprégné de Descartes. Il y a chez lui une précision de pensée cartésienne et une rigueur d’expression cartésienne qui n’appartiennent point à Méré.
On pourrait s’étonner aussi de ne reconnaître dans cet opuscule que les pensées de Méré qui ont fait impression sur Pascal. Comment ne contient-il rien de ce que Pascal a laissé de côté, et qu’on peut trouver dans les divers écrits du Chevalier ' ?
Comment se fait-il enfin que l’ébauche de la doctrine du Divertissement qui est une des théories originales de Pascal, se trouve ici, et ne se trouve pas ailleurs chez Méré? Supposer que Méré ne s’en serait avisé Justement qu’ici, ce serait céder trop visiblement au désir de ne pas reconnaître Pascal.
D’ailleurs, Méré estimait ce qu’il écrivait et ne le laissait pas perdre. On comprend sans peine pourquoi, Pascal converti, sa pieuse famille et ses amis jansénistes se sont peu souciés d’assurer la conservation d’un pareil écrit. On ne comprendrait pas la même négligence chez Méré et ses amis libertins. Ecartons donc Méré.
Mais pourquoi ne pas admettre un auteur du même temps qui ne soit pas Méré ; Miton, ou tel autre qu’on voudra
t. J’ai repris les œuvres diverse de Méré, el je les ai rapidement parcourues (Conversations du Maréchal de Clérambault et du Chevalier ■de Méré, 1669, 3® éd., 1671. — De l’Esprit, discours, 1677 ; éd. de 1687. — Les agrémens, discours, 1677. — De la conversation, 1677. — — Lettres, 2 vol., 1681 ; éd. de 1689. — Maximes, sentences et réflexions morales et politiques, 1687. — Œuvres, Amsterdam, 1692, 2 vol. — Œuvres posthumes, 1700). Je n’y trouve guère occasion de faire des rapprochements caractéristiques, en dehors des passages connus et cités par les éditeurs de Pascal. Ce que je ti’ouve de plus précis est ceci : « Lorsque les grâces de l’esprit et du bon air accompagnent la beauté du corps, l’amour n’a rien qui dégoûte «... (Lettres, t. ii. p. 682). Le Discours dit: « Quand elle (une femme) a de l’esprit, elle l’anime (la beauté) et la relève merveilleusement « (Br., p. 127). Cette rencontre n’a rien de surprenant. Si les Maximes, sentences et réflexions sont de Méré, comme l’admettent Barbier,^ La Bochebillière et M. Toinet (Revue d'histoire littéraire, 1917, p. 639). malgré le doute de Brunet, on relèverait dans ce volume, à côté de certaines conformités avec Pascal, les traces d’un esprit assez différent de celui du Discours (p. 61 et suiv. réflexions réalistes et satiriques sur l’amour et les femmes; p. 69 et suiv. rejet du principe de la poursuite du plaisir; p. 72, opinion que 1 amour ne peut que dégrader les grands hommes, etc.).
no
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noiiiiïK'T, OU un inconnu dont aucun document d’aucune sorte n’u conservé le nom comme écrivain ?
Parce qu’il est absurde de supposer sans nécessité l’existence d’un homme (jui serait à Méré dans le rapport où est Pascal, à Pascal dans le rapport où est Méré, et qui ne serait ni Pascal ni Méré.
Parce (|u’il est purement arbitraire de vouloir qu’un auteur qui a les idées que Pascal a en commun avec Méré, plus une idée au moins que Pascal n’a pas reçue de Méré, soit un X introuvable plutôt que Pascal.
Il faudrait même admettre encore que ce mystérieux inconnu aurait eu plusieurs caractéristiques connues de Pascal.
11 en aurait eu la santé précaire.
« L’homme est né pour penser, mais les pensées pures le fatiguent et Tabattent » (p. 123).
« L’attachement à une même pensée fatigue et ruine l’esprit de l’homme » (p. 130).
Ainsi l’écrivain est un homme qui a dû quitter le travail de l’esprit, qui a senti sa machine plier sous l’effort de la pensée. Cela n’arrive guère en général aux mondains, même aux gens d’esprit, aux Miton ni aux Méré.
Mais Pascal, à diverses reprises, a succombé à la tension intellectuelle (jue ses recherches produisaient : « Les
médecins crurent que, pour se rétablir entièrement, il fallait qu’il (juittàt toute sorte d’agitation d’esprit, et qu’il cherchât autant qu’il pourrait les occasions de se divertir*. »
Malade comme Pascal, l’auteur du Discours devrait être un mathématicien comme Pascal.
« Quand l’amour et l’ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu’elles seraient s’il n’y avait que l’une ou l’autre » (Br. p. 124).
Un mondain ne songerait pas à mesurer les grandeurs morales en termes géométriques h