‹ Études d'histoire littéraireChapitre 36 sur 125 · Périor, dans Br · texte numérisé non relu

Périor, dans Br

2. Il y a bien de la naïveté dans cette évaluation quantitative des énergies de la vie siiiriluelle. Cette notation de géomètre est un peu grossière. Je me demande si ce n’est pas par des réflexions de ce genre que Pascal s’altirait le dédain et les leçons de Méré (Br., p. 176 et 319, notes).

DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’ AMOUR

Celte taçon de parler n’étonnerait pas de Pascal.

Ainsi l’hypothèse d’nn auteur imitant Pascal, ni celle d’un auteur influençant Pascal, ne sont satisfaisantes. Nous sommes ramenés à la première hypothèse, à celle qui veut que l’auteur soit Pascal, un Pascal encore mondain, qui, plus lard, aurait reproduit, naturellement et sans y penser, dans les fragments dont on a fait le livre des Pensées, certains principes, certains procédés logiques, certaines formules verbales du Discours. Pascal sans doute aura évolué ; il aura développé, approfondi, modifié ses idées. Il aura rejeté ce qu’il avait d’abord gardé de la pensée cartésienne. Surtout il se sera converti, et partout il ajoutera ou superposera le point de vue janséniste. Mais, en changeant, il restera le même. Après tout, supposer que l’auteur du Discours et l’auteur des Pensées sont le même homme, c’est encore l’explication la plus simple, la moins forcée, la plus économique, des rapports singuliers qui existent entre les deux textes.

Selon les conclusions de M. Giraud, la balance restait en équilibre; je crois ne pas forcer le sens des considérations qui précèdent en disant qu’elle fléchit fortement du côté de Pascal.

Cependant, dira-t-on, il n’y a rien dans tout cela de décisif. Rien ne fait preuve.

C’est vrai, il faut en venir à essayer la seule méthode qui, dans l’espèce, puisse fournir une preuve.

L’attribution à Méré, à Miton, ou à un inconnu qui aurait mis son empreinte sur Pascal, est bien en l’air, bien gratuite, et n’est à vrai dire présentée que pour faire nombre. Elle aide à donner à l’esprit la sensation de plusieurs issues ouvertes entre lesquelles le choix est libre. Elle le met ainsi plus à l’aise pour douter ; mais on n’a jamais développé sérieusement cette hypothèse.

Le vrai problème est de savoir si le Discours est un écrit de la jeunesse de Pascal, ou s’il est l’œuvre d’un imitateur de Pascal.

Il est évident que les Pensées dont un homme peut s’être nourri aux environs de 1700 sont les Pensées publiées par Messieurs de Port-Royal. Personne alors ne pouvait lire un autre texte.

ÉTUDIÉS LITTÉRAIRES

Il est donc évident, par suite, que si la comparaison du Discours et des Pensées l’ait apparaître des rapports entre cet opuscule et le texte que les éditeurs ultérieurs iront reprendre dans le manuscrit, l’hypothèse qui fait de Pascal l’auteur du Discours pourra seule être retenue.

Il y a bien des années que, dans mes conférences, j’ai indiqué cette métliode comme donnant seule un résultat exact. M. Giraud est de mon avis ; car, au moment oii je me suis mis à rédiger cette dissertation, j’ai remarqué dans son article la fin d’une note qui jusqu’ici m’avait échappé.

« Pour établir... l’authenticité du Discours, il faudrait découvrir — et je ne crois pas qu’on y pandenne — entre certaines des Pensées retrouvées au cours du xix'’ siècle’ et certains passages du Discours des rapports si étroits que l’identité de l’auteur s’imposerait h »

On ne saurait mieux dire ; mais voyons s’il est vrai que la méthode ne donne pas de résultats positifs.

Je remarque d’abord que, dans certains des passages précédemment cités, le texte du manuscrit des Pensées accuse un rapport plus précis avec le Discours que le texte de Port-Royal.

Dans les fragments relatifs au « Divertissement », le texte de Port-Royal portait comme on l’a vu plus haut :

« De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde » (26, p. 209).

Pascal avait écrit :

« ...le bruit et le remuement » (Br. 139, p. 391).

Or, le texte du Discours était :

« 11 lui laut du remuement et de l’action h »

Ainsi l’inconnu qui a fait le Discours aurait deviné

t. Du xviie siècle aussi, puisque M. Giraud n’est pas disposé à reculer après 1703 la copie du manuscrit 19303.

DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’amOUR 113

l’expression originale de Pascal \ sous la retouche de Port-Royal.

Voici quelque chose de plus délicat.

(P. 126) « L’homme n’airne pas à demeurer avec soi ; cependant il aime : il faut donc qu’il cherche ailleurs de quoi aimer ; il ne le peut trouver que dans la beauté ; mais... il faut qu’il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu’il cherche au dehors... Cependant, quoique l’homme cherche de quoi remplir le grand vide qu’il a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d’objets. Il a le cœur trop vaste. 11 faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble. »

On n’a rapproché ce passage que des Pensées sur le « Divertissement » et sur le « modèle de beauté ? » Ces rapprochements sont exacts ; mais il y en a encore un autre qui s’impose.

L’auteur du Discours pense que, l’homme sortant de luimême par le désir, il y a dans son cœur un vide qu’un objet extérieur doit remplir. Mais, pour contenter l’homme, cet objet ne doit pas être totalement étranger à l’homme. Il faut qu’il ait avec lui un rapport de ressemblance. Voilà pourquoi l’homme n’est heureux que par la femme. Et dans l’amour des grandes âmes apparaît ce sentiment de plénitude que l’âme exige.

(P. 129) « Les petites choses flottent dans sa capacité ; il n’y a que les grandes qui s’y arrêtent et qui y demeurent.

(P. 133) « On ne songe pas que l’on ait besoin d’autre chose que ce que l’on aime ; l’esprit est plein... Il y a plénitude de passion... »

Or dans les Pensées, Pascal s’exprime ainsi, selon Port-Royal ;

P. R. 21, 1, p. 167 (Br. 464, p. 345) « Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur dans

1. Ce mot de « remuement » se retrouvei’a une seconde fois dans le Discours (p. 130).

ÉTUDES LITTÉRAIRES

nous ; nos passions nous poussent en dehors, quand même les objets ne s’oU'riraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas, et ceux (|ui les croient sont les plus vides et les plus sots... »

P. R. 3, 7, p. 137 (Br. 425, p. 219) «... Il y a eu autrefois en l’homme un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la manjue et la trace toute vide qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne. » P. R. 20, 2, p. loi (Br. 556, p. 581 ; 544, p. 570) « Le Dieu d’ Abraham et de Jacob, le Dieu des chrétiens est un Dieu... qui remplit l’àme et le cœur qui le possèdent.

« Le Dieu des chétiens est un Dieu qui fait sentir à l’àme qu’il est son unique bien, que tout son repos est en lui, et qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer... »

L’auteur des Pensées évidemment n’est pas au même point de vue que l’auteur du Discours. Il ne croit pas que les grandes âmes ne veuillent que de grands objets ; les grands lui paraissent plus pareils aux petits ; il pense plus de mal de l’bomme. Le cœur vaste est pour lui le cœur creux, et les passions qui le remplissent, le remplissent d ordure (Br. 143, p. 399). Et les choses les plus vaines, les plus basses et les plus ridicules peuvent devenir son bien. L’amour n’est pas pour lui une chose grande ; il n’y a pas de bel amour pour les Jansénistes.

Néanmoins, nous retrouvons dans les Pensées plusieurs éléments de l’idée du Discours. L’àme sortant d’elle-même, le vide qui se crée en elle, l’etfort pour remplir ce vide, l’idée que tous les objets extérieurs ne sont pas bons pour le remplir, qu’il taut un objet qui ne soit pas l’homme meme, mais ([ui ne lui soit pas trop étranger : voilà les éléments communs. Dans les Pensées comme dans le Disc.ours, 1 amour et h' désir du bien s’orientent par la restriction de la liberté du choix : Dieu, intérieur à l’iiomme, quoi(]ue distinct de 1 homme, prend ta place de la femme, (lillércnte de 1 homme, et semblable à l’homme. C’est une application de la méthode chère à Pascal qui fait consister la viu'ité dans la réunion des contraires.

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