DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L^AMOUR
Cependant, si nous lisons les éditions modernes qui suivent le manuscrit, le rapport, avec le Discours devient plus sensible. La force qui nous fait sortir de nous-mêmes est plus nettement marquée. Le début du premier fragment que j’ai cité d’après Port-Royal est ainsi rédigé (Br. 464, p. 545) : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors.
« Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous » (Port-Royal avait corrigé : dans nous).
Et voici deux fragments publiés par Bossuet ;
(Br. 465, p. 546) « Les stoïques disent : rentrez en dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos. Et cela n’est pas vrai.
« Les autres disent : sortez en dehors ; recherchez le bonheur en vous divertissant. Et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent. Le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu et hors et dans nous.
(Br. 485, p. 553) « Comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous et qui ne soit pas nous. »
Ici s’accuse plus visiblement le parallélisme du Discours et des Pensées : dans l’un, l’objet aimable est différent et semblable ; dans les autres, il est extérieur et intérieur.
On n’oserait dire qu’on se trouve ici en présence d’une imitation. Il semble qu’il y ait dans le Discours l’ébauche ou l’essai d’un procédé logique qui sera perfectionné dans l’Apologie. Mais surtout, il paraît impossible de concevoir que la lecture des Pensées dans le texte de Port-Royal ait suggéré l’idée du Discours*.
Voici maintenant quelques rapprochements qui se rapportent exclusivement à des fragments de Pascal imprimés au xviiù et au xix* siècles.
1. Si l’on veut se reporter au tableau précédemment donné des l'apports entre le Discours et l’cEuvre de Pascal, on concevra de même que le Discours paraît en général offrir plutôt des formes embryonnaires que des formes dérivées ou dégradées de la pensée de Pascal, telle qu’on la retrouve dans les fragments de ses dernières années.
ÉTUDES LITTÉRAIRES
P. 124. Ils sont machines partout.
P. 133. Car nous serions des machines très désagréables.
Br. 246, p. 448. Le Discours de la machine, préparer la machine.
Br. 247, p. 448. Et à cela lui répondre : la machine.
Observation. — Les trois Pensées qui contiennent ce mot expressif de machine ont été publiées seulement par Faugères. La Pensée 79 (p. 361) contenait aussi le mot machine ; mais il s’agit de la machine de l’Univers. Au reste, ce fragment lui-même n’a été publié que par Bossut.
A la machine se rattache une autre idée du Discours.
P. 128. A force de parler d’amour, on devient amoureax.
P. 155. L’on ne peut presque faire semblant d’aimer que l’on ne soit bien près d’être amanP [ou du moins que l’on n’aime en quelque endroit.]
Br. 248, p. 448. Lettre qui marque l’utilité des preuves parla machine.
Br. 233, p. 441 (conclusion du fameux pari). Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc... Natul’ellement même, cela vous fera ci’oire...
L’idée est bien la même. Faites les gestes de Famour, ou de la dévotion : vous deviendrez amoureux ou dévot. La machine ébranle Fesprit.
Le pari se lit dans Fédition de Port-Royal ; mais la phrase que je viens de citer ne s’y trouve pas. Elle est remplacée par ces lignes neutres, d’où l’idée originale à été soigneusement éliminée :
(P. R. 7,2, p. 60) « Suivez la manière par où ils ont
1. La suite, donnée entre crochets, n'est pas une simple aténuation de l’idée précédente. Elle indique à l’esprit une autre direction. Si l’on ne veut pas admettre que faire semblant d’aimer conduise à aimer véritablement, ce qui est la première idée de Pascal, on accordera du moins que pour bien feindre d’aimer en un endroit, il faut aimer déjà quelque part.
DISCOURS SUR UES PASSIONS DE u' AMOUR 117
commence; imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez pas encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vains amusements. »
Aucune suggestion ne pouvait sortir de cette rédaction timidement camouflée.
P. 127. La mode même ei les Br. 309, p. 474. Comme la mode pays règlent souvent ce qu’on ap- fait l’agrément... (Fragment pupelle beauté. blié par Bossut.)
Observation. — On se souvient que Pascal identifie agrément et beauté.
P. 134. L’on a bien une règle Br. p. 188 (« de Part de perpour devenir agréable. suader '>). Ce n’est pas que je ne
croie qu’il y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaitement connaître et pratitiquer, ne réussît aussi sûi’ement à se faire aimer des rois et de toutes de personnes qu’à démontrer les éléments de géométrie, etc. (Fragment imprimé en 1728.)
Nous sommes donc en présence de trois passages du Discours qui ont un rapport plus frappant avec le texte du manuscrit des Pensées qu'avec le texte de Port-Royal, et en présence de trois autres qui n'ont de rapport qu'avec des fragments de Pascal omis dans les éditions de Port-Royal et publiés par Bossut, ou, Faugère, ou au plus tôt, en 1728.
Ces constatations sont décisives ; et, par elles, toutes les autres prennent une valeur, y compris la mention du copiste inconnu. Nous avons donc le droit, et même l'obligation, d'attribuer à Pascal le Discours sur les Passions de l'amour.
La philologie grecque ou latine s'estimerait fort heureuse d'avoir autant de raisons d'attribuer à Platon certains Dialogues qu'on a renoncé à contester, et à Tacite le Dialogue des Orateurs.
ÉTUDES LITTÉRAIRES
J’ai répondu à la question posée au début de cet article : quel est l’auteur du Discours ? Je n’ai pas à discuter ici les interprétations qu’on a données du morceau. 11 est impossible pourtant de n’en pas dire un mot.
Je suis entièrement d’accord avec M. Giraud, M. Gazier et plusieurs autres critiques pour rejeter toutes les interprétations romanesques et romantiques (ju’on s’est plu à forger.
Je suis tout à fait d’accord avec M. Giraud \ quand il dit qu’il faudrait savoir en détail la vie mondaine de Pascal pour décider de la signification qu’il faut donner à ces remarques sur l’amour, et pour y démêler ce qui est expérience, observation, fantaisie, déduction, idées reçues des livres ou des conversations du monde. 11 faudrait savoir les faits pour comprendre les allusions aux faits qui peuvent se trouver dans le Discours ; et, quand on veut procéder par conjectures, on risque d’inventer arbitrairement des allusions à des faits qui n’ont jamais existé.
Il faudrait aussi une étude attentive du Cyrus et de toute la littérature psychologique et galante qui était à la mode vers 1650, pour déterminer ce qui est lieux communs ou souvenirs de lectures utilisés par Pascal.
Ce n’est pas à dire qu’on ne puisse rien tirer d’une étude intrinsèque de ce morceau. Je ne crois pas qu’il y ait dans notre littérature, ni dans aucune autre, une page de psychologie un peu fine et profonde qui soit entièrement impersonnelle, et que l’observation extérieure ait suffi à fournir- L’observation ne nous livre que des gestes et des paroles. L’interprétation en resterait sommaire et grossière, si l’observateur ne descendait pas en lui-même pour y trouver le sens des apparences (|u’il a saisies. De plus, il y a bien des réalités morales qui ne tombent sous aucune observation, et quand on les trouve notées dans un livre, c’est que l’auteur les a prises dans son cœur. Il en est ainsi de presque toute la vie intérieure, de ce qui en constitue chez chacun de nous le fonds le plus original et le plus curieux. On a donc le droit d’essayer de distinguer s’il y a dans le Discours sur les Passions de l’amour de ces choses qu’on ne
DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’ AMOUR
peut trouver qu"en soi, et qu'aucun auteur n’avait encore exprimées, les ayant trouvées en lui-même, dans un livre que Pascal aurait pu connaître Faguet a tenté cette recherche très lég’itimement ; mais il y a employé trop d esprit, et trop de confiance en sa propre impression. Il y a évidemment dans cette analyse un risque de donner des impressions subjectives et arbitraires pour des résultats positifs ; et chacun sera tenté de juger par sa capacité personnelle d’intuition, de ce qui peut être intuition dans l’ouvrage de Pascal. Néanmoins si un certain nombre de personnes habituées aux méthodes d’une critique exacte s’efforçaient sincèrement et prudemment de
1. Par exemple, à moins de l’avoir lu dans un livre (mais, alors dans (luel livre ?), comment peul-on savoir autrement que par expérience que l’homme a besoin d’oublier quelquefois qu’il aime, et de se reposer, de se divertir de son amour (p. 130)? De même, certaines impressions intimes de plaisir ou d’inquiétude (pp. 130 et 135), certaines pensées qui demeurent intérieures, et ne sont pas suivies d’effets (p. 130), la description des flux et reflux de la plénitude du cœur amoureux (p. 131), l’imagination de l’amant, que tout le monde doit s’apercevoir du sentiment nouveau qui est en lui (p. 132), ce sont là des choses qui ne s’observent pas directement, que la logique n’atteint pas, et qu’il faut avoir éprouvées, si on ne les copie d’un autre auteur. — Mais il n’est pas du tout facile de distinguer entre les expériences personnelles et les vues suggérées par les livres (ou, en ce temps-là, par la conversation). Par exemple, on pourrait être tenté de dire : « Pourijuoi Pascal fait-il certaines remarques sur l’amour entre personnes de condition inégale ? Ne faut-il pas qu’il ait éprouvé lui-même l’état de quelqu’un (lui aime au-dessus de lui? » Je ne vois rien là qui crée la nécessité d’une expérience personnelle. Ce peuvent être des remarques sur un thème suggéré par un roman, par exemple par cette histoire de Cléobuline qu'on sait que Pascal connaissait (Artamène oxi le Grand Cyrus, Partie Vil, I, 2, Courbé, 1651 ; cf. Pensées, Br., 43, p. 325). L’histoire de Cléobuline invite à disserter sur le ménage que font ensemble dans un cœur l’amour et l’ambition, quand on aime audessus de soi (p. 786, 845 et suiv., 900), sur l’avantage de l’égalité des conditions pour la liberté de communiquer les sentiments (p. 820); et encore sur certaines questions généi-ales de la psychologie de l’amour, comme sont celles-ci; on aime malgré soi, el nonpar raison (p. 749) ; on sait qu’on est aimé sans avoir Ijesoin de l’entendre (p. 720), etc. Il faut bien prendre garde, [lour déterminer ce qui est intuition, de ne pas considérer le thème, la question, mais la nature particulière de la remarque. Encore y aura-t-il presque toujours une possibilité, au moins théorique, d’emprunt ou de réminiscence : possibilité que les études de sources peuvent rendre pratiquement négligeable, à cause de son universalité même. — Un point intéressant à noter est que l’auteur du Discours s’occupe fort peu des dames : homme, il regarde l’amour chez l’homme, et ne parle çà et là de la femme que par rapport aux hommes qui la servent.
séparer dans le Discours ce qui peut être observation, raisonnement, lieu commun, ou souvenir livresque, et ce qui ne peut être qu’une intuition directe, on arriverait peutêtre, par la comparaison des suggestions oflêrtes, à dégager certains traits sur lesquels tout le monde serait d’accord. La condition serait de ne pas traiter le Discours comme un document biographique, mais bien comme un document psychologique, et d’y chercher, non pas des allusions à des faits, mais des traces d’états de sensibilité.
Ce qui resterait sans doute impossible à préciser, c’est si, par cette intuition active, Pascal saisissait en lui une expérience actuelle, ou le souvenir d’une expérience ancienne ou s’il se livrait en artiste à un exercice d’imagination sympathique.
S’il est probable que l’on ne saura jamais rien de précis par ce seul Discours sur la vie amoureuse de Pascal, ni même s’il en eut une, l’opuscule éclaire très vivement certains moments, certains états transitoires de sa vie intellectuelle et morale ; et c’est à quoi l’on n’a guère fait attention, obsédé qu’on était par le « roman » de Pascal.
Ce qu’on trouve dans le Discours, c’est un homme sans humilité, un esprit superbe qui se classe manifestement luimême parmi les esprits délicats et supérieurs, et qui est persuadé (au contraire de ce qu’il dira dans l’Apologie) que les grandes âmes n’ont rien de commun avecles âmes médiocres, et que tout s’y passe différemment.
« Dans une grande âme tout est grand. »
« Les auteurs ne peuvent pas bien dire les mouvements de l’amour de leurs héros ; il faudrait qu’ils fussent héros eux-mêmes'. »
Ce qui veut dire qu’un homme ordinaire, même s’il a aimé, ne peut savoir comment aime une grande ilme.
C est une àme de feu ^ qui aspire la vie avec ivresse. (|ui
1. Je ne suis jvis ilu tout assuréji[ue Pascal songe à lui-même en écrivanl cela ; je serais plulOt assuré du contraire; mais la pensée va bien au delà du vers do Boileau :
« C’est peu (t’être [loèle, il laul être amoureux. »
Pascal dil : cpiand il s’agit de peindre un amour de héros, c’est peu d’être amoureux : il l'aut être héros.