Griselle, l. I, p
LE DÉTERMINISME HISTORIQUE ET LIDÉALISME SOCIAL DANS L’ESPRIT DES LOIS*
Il y a un ordre dans Y Esprit des lois. D’Alembert et M. Rarckhausen, entre autres, l’ont montré ; je m’y suis efforcé aussi dans un article qui a paru ici même il y a vingt ans
En partant de points de vue différents, mais en nous attachant également au mouvement du texte, nous étions
1. Revue de métaphysique, i. XXIII 196, d. 177-202. — Cette étude est la XVP leçon d’un cours professé à la Sorbonne en 1914-1915 sur la formation et le développement en France, de la Renaissance à la Révolution d’un idéal à la fois national et humain.
2. Dans un numéro spécial de Juillet 1896, consacré à Descartes en l’honneur du trois-centième anniversaire de sa naissance. (Cf. ci-dessus, p. 84-90.) Cet article a été discuté souvent, et l’on m’a prêté parfois une opinion du cartésianisme de Montesquieu qui faussait quelque peu ma pensée. Le mot de cartésianisme, pour un lecteur d’aujourd’hui, implique surtout une adhésion à certains principes de métaphysique : j’ai dit simplement que Montesquieu avait employé la méthode cartésienne d’analyse et de déduction dans la construction de son Esprit des Lois. Mais cette méthode pour lui, est-elle une méthode d’invention, ou une méthode d’exposition? dans quelle mesure sa méthode d’invention coïncidet-elle avec sa méthode d’exposition? Je posais la question (cf. ci-dessus, p. 88-89) en indiquant que dans bien des cas, c’est l’histoire, ce sont les textes des auteurs et des codes, c’est par conséquent l’observation et l’expérience qui ont conduit Montesquieu aux problèmes et à leurs solutions. Je donnerais aujourd’hui bien plus d’importance à cette vue. La déduction, dans VEsprit des Lois, n’est souvent qu’une induction retournée et masquée, et l’analyse qui, des principes, déduit et engendre le réel, a été pour Montesquieu une méthode d’exposition à un degré dont peut-être il n’a pas eu lui-même une conscience très distincte. Chez lui comme chez ses contemporains, l’esprit expérimental se dégage lentement des habitudes et de l’éduCation antérieure. Cependant il restera toujours chez Montesquieu beaucoup d’a priori. Il y a chez lui, avec quelques préjugés de sa classe et du temps, des postulats idéalistes, des affirmations souveraines de la conscience et de la raison, qui ont précédé, dominé, éclairé toutes ses recherches historiques, toutes ses observations sociales et politiques.
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arrivés tous les trois, le géomètre du xviii® siècle, le juriste et le professeur de littérature du xix** siècle, à fixer aux mêmes points, dans un essai d’analyse, les articulations et les étapes du développement : ce qui me fait espérer que, quelles que fussent les intentions profondes de l’auteur, du moins la structure réelle de son œuvre est bien celle dont nous avons tous les trois dessiné le schéma.
Il y a donc de l’ordre dans X Esprit des lois. Mais il y a certainement aussi de la confusion. Sans cela, on ne* recommencerait pas toujours à prouver qu’il y a de l’ordre.
Il subsiste dans la distribution ordonnée des matières une certaine obscurité sur les rapports et les dépendances des parties. Ce qui est clair, ou à peu près, c’est pourquoi Montesquieu établit entre les divers livres de V Esprit des lois une certaine succession, fait passer celui-ci avant ou après celui-là. Ce qui demeure douteux, c’est comment peuvent s’harmoniser, se subordonner, se réconcilier dans sa pensée des théories qui se juxtaposent dans son livre, et qui, selon la logique pure, paraissent difficiles à raccorder. C’est peut-être la faute du lecteur. Mais l’auteur a peut-être trop aisément supposé son lecteur aussi intelligent que lui b
Suffira-t-il, comme on l’a fait, comme je l’ai tenté moimême jadis de refaire la genèse de l’œuvre, de suivre dans le texte publié en 1748 le développement et l’évolution d’une pensée vivante qui a déposé dans Y Esprit des lois vingt ou trente ans d’une intense activité? Suffira-t-il, comme dans l’étude d’un terrain, de distinguer des couches d époques différentes, et de reconnaître des apports successifs qui se sont recouverts les uns les autres ? Non certes : car enfin l’auteur a arrêté son texte à une certaine date ; il a, aux environs de 1748, adhéré simultanément, en bloc, à toutes les affirmations de son manuscrit;
1. C’est une autre correction Rapporter à mon article de 1896. L’intelligence du plan du livre ne donne pas forcément la clef du rapport des idées qui composent le livre. La slructure extérieure ne révèle pas complètement l’organisation interne.
2. Et comme 1 a fait en dernier lieu, d’une façon très intéressante et un fieu aventureuse, M. 1 abbé Dedieu dans son savant et suggestif ouvrage^sur Montesquieu et la tradition 'politique anglaise en France, in-o, 19Uy.
il n’y avait pas là pour lui des états de pensée morts, vestiges d’un âge disparu de sa vie intérieure affleurant parmi les productions de sa pensée vivante. VJ Esprit des lois, tel qu’il a été imprimé en 1748, n’offrait au public que les certitudes actuelles de Montesquieu, et non pas un pêle-mêle d’hypothèses qu’il avait crues vraies, et de vérités par lesquelles il les avait remplacées.
Il faut donc penser qu’il ne voyait pas entre les diverses parties de son livre d’incompatibilités absolues, de contradictions insolubles. Devons-nous croire qu’il ne soupçonnait pas ce qui nous frappe les yeux ? Faisons-lui du moins l’honneur de ne recourir à cette explication que comme à la ressource extrême, après que nous aurons consciencieusement cherché s’il n’y a pas moyen de résoudre, si surtout nous ne trouvons pas dans Y Esprit des lois même les moyens de résoudre les difficultés dont nous sommes frappés.
De ces difficultés, l’une des principales, et la plus intéressante peut-être, me paraît être de trouver le rapport que Montesquieu établit, et de reconnaître les voies par lesquelles il parvient à établir un rapport, entre sa conception déterministe de l’ histoire et sa volonté idéaliste du progrès. C’est le problème auquel je voudrais m’attacher aujourd’hui.
Que l’on trouve à la fois dans YEsprit des lois une volonté idéaliste de progrès et une conception déternuniste de l’histoire, c’est ce qui ne peut faire aucun doute.
Toute l’œuvre antérieure de Montesquieu atteste son idéalisme. Les Lettres Persanes en sont l’explosion juvénile, chaude et enthousiaste sous l’apparence épigrammatique et piquante : le livre crihle de traits acérés tout ce qui choque l’esprit et le cœur de l’auteur, tout ce qui est contraire à la politesse, aux lumières, à la conscience. Selon l’esprit de la France éclairée de 1720, le jeune magistrat bordelais embrasse de la même ferveur un idéal de belles manières et de délicatesse dans la vie de société, un idéal de bon goût dans la conversation et la littérature, un idéal de vérité sûre et de lumineux enchaînement dans tous les domaines de la pensée, un idéal de probité et d’honneur dans la conduite privée, un ideal enlin, dans
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Tordre social, de relations équitables et douces, de relations vraiment humaines entre les hommes, un échange amical de bonnes volontés et de services pour la poursuite en commun du bonheur individuel et collectif. Savoirvivre, goût, raison, honnêteté, tolérance, bienfaisance, tout cela, pour Montesquieu et son temps, compose la notion de 1 homme civilisé, la notion de la société que la civilisation doit construire. Cette notion-Ià Taccompagnera toute sa vie, Tinspirera dans tous ses travaux.
Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains mettront Taccent sur le danger de 1 esprit de conquête; Rome a péri d’avoir subjugué le monde, de n avoir pas limité son ambition, de n’avoir été organisée que pour la guerre. La longue décadence et la ruine de l’Empire romain sont la condamnation des sociétés où prévalent la force et l’esprit militaires.
Les mêmes sentiments donnent à \ Esprit des lois sa signification et en ont fait, pour une grande part, la puissance : aucun lecteur n’en peut douter ; aucun lecteur surtout du xvui® siècle n’en a douté. Montesquieu écrit pour 1 instruction et pour le bonheur du genre humain. Son but n’est pas seulement d’expliquer comment se sont faites les lois des divers peuples, mais comment il faut qu’elles soient laites pour que les peuples durent et prospèrent. Son livre élève une protestation mesurée et forte, au nom de la raison et de la conscience, contre certaines violations des droits .naturels de la personne humaine. Il y a chez Montesquieu un réformateur idéaliste, prudent, je le veux bien, mais décidé, des législations et des sociétés, et en particulier de la legislation et de la société de son pays, la Trance. L intention apparaît dans les précautions mêmes de sa Préface.
Je n’écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes ;...
Voilà qui est rassurant pour les conservateurs ; mais Montesijuieu continue:
... et on en tirera naturellement cette conséquence, qu’il n’appartient de proposer des ehangements qu’à ceux qui sont assez
heureusement nés pour pénétrer d’un coup de génie toute la constitution d’un État.
C’est entendu ; ce n’est pas au peuple, au premier venu ■qu’il appartient de bouleverser la constitution d’un État. Mais le texte implique tout de même qu’il y a des changements à faire, et des personnes qui ont le droit de les proposer ; et que ces personnes ne sont pas désignées par la qualité, ni par la fonction, mais par le « génie », par le mérite.
Lisez encore ces li gnes :
Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent leurs connaissances sur ce qu’ils doivent prescrire, et que ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le plus heureux des mortels.
Je me croirais le plus heureux de mortels si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés...
Il veut donc instruire ceux qui gouvernent, afin qu’ils sachent mieux quelles lois nouvelles ils doivent faire, et quel usage des lois anciennes : ce qui est précisément réformer l’État en éclairant les chefs de l’État.
Il n’est pas moins clair qu’il y a chez Montesquieu une conception déterministe de l’enchaînement des faits historiques. Il regarde, en naturaliste, la floraison des lois et des coutumes dans les divers pays. Leur variété, leur contrariété, et même, en beaucoup de lieux, leur obscénité amusent son esprit. Non pas, comme Montaigne, en sceptique que le fouillis incohérent des législations confirme dans son opinion de l’infirmité de la raison humaine; mais, comme Newton, en savant qui éprouve une joie intellectuelle d’une qualité rare à saisir et à suivre les dépendances réciproques des choses naturelles, à réduire à l’ordre le désordre apparent, et à retrouver la loi dans les anomalies qui semblent la détruire.
Il aime à montrer que ce qui fut, a été par une nécessité logique qu’il est fier d’avoir découverte. Les mots, il fallait, devait, etc., reviennent à chaque page sous sa sa plume. Il y a une raison aux coutumes les plus absurdes, une raison naturelle à celles qui semblent violer la nature :
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le jugement de Dieu, la sodomie, l’esclavage*, etc. Montesquieu triomphe de faire apparaître, dans quelque caractère physique ou quelque cause morale, le fondement sérieux des lois les plus bizarres, où l’on serait tenté de ne voir que des aberrations fantastiques de l’esprit humain, et de prouver qu’elles sont des produits nécessaires du cours normal des choses ^ Il explique si bien tout, qu’il a l’air d’excuser tout^ Attentif à la liaison des effets et des causes, il a l’air indifférent au reste, en pur savant. Au chapitre de Y Éducation dans les monarchies (IV, 2), la galanterie, la liberté des moeurs, l’intrigue, la flatterie de cour, la distinction dédaigneuse et la politesse de caste, sont si étroitement rattachés au principe de la monarchie, qu’on se demande si Montesquieu en fin de compte ne justifie pas, ou tout au moins n’accepte pas les mœurs françaises qu’il analyse avec cette netteté aiguë. Par des enchaînements analogues il arrive à maintenir dans la monarchie la défense pour la noblesse de faire le commerce*, et à combattre « certaines idées d’uniformité qui saisissent quelquefois les grands esprits, mais qui frappent infailliblement les petits » : ainsi l’uniformité des poids et mesures, et 1 unite de legislation dans toutes les provinces d’un État (XXIY, 18).
Pris dans l’ensemble, Y Esprit des lois est la plus curieuse, le plus vaste, la plus pénétrante enquête qui eût été faite, pour dégager les causes générales qui commandent la vie et les révolutions d’une société, la font esclave ou libre, guerrière ou commerçante, superstitieuse ou tolérante, polygame ou monogame, et qui la font passer d’un régime à un autre, de la république à la monarchie, de la prospérité à la ruine.
d. Cf. Pensées. Il, 383, 384, 387, et Lois, XV, 7.