Louis XV ; régence du duc d’Orléans
Dès que le ton (ou esprit général) est donné et reçu, c’est lui seul qui agit... Ce ton était sous Charles P'', que, de quelque manière qu’il se conduisît, l’afTaiblissement de sa puissance était assuré. Il n’y avait point de prudence contre un enthousiasme pareil et une ivresse universelle.
Si ce roi n’avait pas choqué ses sujets d’une manière, il les aurait choqués d’une autre. II était destiné dans l’ordre des choses qu’il aurait tort *.
Ce qui est vrai des actions le sera encore bien plus des institutions. Un peuple n’obéit qu’aux lois qui lui sont données par des causes générales et profondes : la fantaisie d’un homme, si grand qu’il soit, ne peut qu’ajouter des mots dans les codes.
Le déterminisme sera donc la vérité. L’historien, le sociologue seront fatalistes. Comme les peuples n’ont qu’à subir, ils n’auront, eux, qu’à constater, qu’à enchaîner.
Dès lors, quelle part aura dans l’histoire l’intelligence lîumaine ? quelle puissance aura la volonté humaine pour améliorer la vie sociale ? Vouloir modifier les sociétés selon les plans de la raison, ce n’est donc qu’utopie et présomption ? Les lois qu’un législateur invente pour réaliser un idéal, ou bien étaient nécessaires, et son initiative illusoire n’était qu’un effet des causes impassibles, ou bien sont inutiles, et leurs vaines formules n’auront point de prise sur la réalité.
Dès lors, n’est-il pas contradictoire de détester ce qui est, s’il est fatalement? Si les causes physiques et morales condamnent un peuple au despotisme, un empire à la décadence, à quoi bon dénoncer l’abus du despotisme et la corruption de la décadence ? Tout est nécessaire, le bien comme le mal, le mieux comme le pire : s’évertuer contre le mouvement des choses, une fois qu’on en a reconnu le sens, est d’une naïveté absurde.
A plus forte raison est-il contradictoire d’indiquer des remèdes, des moyens de guérir ou de prévenir les maux des sociétés. C’est un amusement d’enfant, de construire des politiques rationnelles, s’il est certain que la raison
1. De la Politique, dans les Mélanges inédits de Montesquieu, in-4y 4892, p. 457, 460-461.
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n’a point de part dans le bonheur ou le malheur des peuples.
11 n’y aura donc qu’à en revenir à la méthode chrétienne de la sanctilication individuelle. Laissons les théories sociales, et cultivons la vie intérieure. Ne nous inquiétons pas de la santé de ces grands corps que sont les États : leurs maladies ne relèvent pas de la science humaine. Occupons-nous de rendre l’individu, en nous d’abord, ensuite dans ceux qui nous sont confiés, le meilleur possible : et comptons que la société s’améliorera forcément, quand elle comptera un plus grand nombre d’individus vertueux occupés à gagner la vie éternelle. Le niveau de la moralité privée, en s’élevant, élèvera le niveau de la moralité publique ; et l’on peut espérer que le bonheur public s’accroîtra en même temps. Même un petit nombre de saints suffit à « sauver » une nation : ne juge-t-on pas, à l’ordinaire, une société par ses produits supérieurs ? La religion et la morale, voilà donc, en dernier ressort, les plus efficaces instruments de la politique, les seuls efficaces.
Hé bien non ! UEsprit des lois, d’un bout à l’autre, proteste contre cette conclusion qu’on serait tenté de tirer de la considération exclusive de certaines parties. Il n’y a pas de contradiction ni d’incomptabilité, aux yeux de Montesquieu, entre le déterminisme historique etl’idéalisme social. La science politique existe ; elle est efficace dans la mesure où elle est vraie. L’idéalisme, s’il se conduit selon la science, trouve dans le déterminisme même les moyens d’agir sur la destinée des nations, d’accroître (ou, s’il y a erreur et maladresse, de diminuer) la part de justice, de raison et de bonheur actuellement réalisée dans l’humanité, ou dans une fraction de l’humanité.
On n’a pas de peine à voir que Montesquieu a en même temps l’idée d’une nécessité physique qui lie le bras à l’homme en l’entraînant malgré lui. et l’idée d’une obligation morale qui inipli(|ue la liberté humaine, et le devoir, donc la possibilité d’agir.
Voici un exemple de l’une et de l’autre notion dans le même texte, Montesquieu explique (V, 8) comment les lois .sont 'relatives à leur principe dans la monarchie .
L’honneur étant le principe de ce gouvernement, toutes les lois doivent s’y rapporter.
H faut qu’elles y travaillent à soutenir cette noblesse, dont l’honneur est pour ainsi dire l’enfant et le père.
Que veulent dire ces mots : doivent, il faut ? Le développement du chapitre prouve qu’ils signifient que si l’on étudie les lois anciennes de la monarchie française, on trouvera, sans doute possible, qu’elles se sont mécaniquement adaptées au principe monarchique, mais aussi que, si l’on veut faire des lois nouvelles qui soient utiles, la raison commande de les mettre d’accord également avec ce principe. Voici le texte :
Il faut qu’elles (les lois) la rendent (rendent la noblesse) héréditaire...
Les substitutions... seront très utiles...
Le retrait lignager rendra aux familles nobles les terres...
Les terres nobles auront des privilèges comme les personnes^
Cet il faut et ces futurs déduisent du principe monarchique les effets nécessaires que l’histoire a réalisés en France. Hérédité, substitutions, retrait lignager, terres privilégiées, ce sont là d’antiques institutions que la force des choses a formées toute seule dans une société monarchique. On ne saurait soutenir que les siècles grossiers où elles se sont établies, aient songé au principe qui les justifiait, et les aient adoptées par un calcul conscient de sagesse politique.
Mais il est évident aussi que cet il faut et ces futurs contiennent un avertissement aux politiques d’aujourd’hui et de demain, un conseil de ne pas détruire l’heureuse harmonie des enchaînements naturels. De la nécessité historique reconnue dans le passé, Montesquieu tire une obligation rationnelle pour l’avenir, un conseil de politique conservatrice et négative. Mais continuons notre lecture.
On peut, dans les monarchies, permettre de laisser la plus grande partie de ses biens à un de ses enfants.
Donc, où le droit d’aînesse n’existe pas, il sera raisonnable de l’établir.
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Il faut que les lois favorisent tout te commerce que la constitution de ce gouvernement peut donner...
Il faut qu’elles mettent un certain ordre dans la manière de lever les tributs, afin qu’elle ne soit pas plus pesante que les «barges mêmes.
Ces deux alinéas sont une critique do Torganisation linancière et commerciale de la monarchie française. Montesquieu iCy rattache pas ce qui est à son principe ; il indique ce qu’on peut, ce qu’on doit faire, d’accord avec le principe, pour perfectionner en France le régime monarchique. Voilà, cette fois, un conseil de politique progressiste et positive.
Nous sortons donc visiblement ici du domaine de la nécessité historique, et nous entrons dans le domaine de l’activité rationnelle, oii l’homme peut quelque chose pour favoriser ou contrarier la nature.
Mais cette participation de la raison humaine, dans l’évolution des sociétés, n’implique-t-elle pas une contradiction ? F’oint du tout. On le comprendra, si l’on étudie la notion île loi chez Montesquieu, et si l’on en approfondit la signili cation.
Tout le monde Connaît la définition qui ouvre le livre de V Esprit des lois.
Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.
Ouand on s’en tient là, on n’a pas de peine à en tirer le déterminisme historique et social. Mais Montesquieu ne s’en tient pas là : il introduit une distinction que tro]> souvent on a négligé de considérer dans son livre, celle du monde physique et du monde moral, qui sont les deux aspects de la « nature » .
Dans le monde physique, la nécessité implique l’existence. Les rapports nécessaires qui résultent de la nature .des choses se réalisent toujours, à moins que n’inteix ienne une aulre nécessité plus puissante (|ui suspend le jeu delà première. La loi et le fait coïncident, et l’on peut dire que la loi n’est que l’expression du fait.
Dans le monde moral, la nécessité n’implique pas l’exis-
tence. Les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses ne se réalisent pas toujours, même quand aucune impossibilité physique n^est constatée ; il dépend de la volonté humaine de les réaliser ou de ne pas les réaliser. Le fait souvent est contraire à la loi, et la loi demeure vraie, même quand tous les faits la démentent. C'est que le monde moral est le domaine de la liberté, comme le monde physique est le domaine de la nécessité. Dans le monde moral, le mot nécessité ne signifie plus qu'une dépendance logique et rationnelle, non pas un enchaînement réel et constant. Ainsi, la nature, c'est, au sens physique, l’ensemble des phénomènes, tout ce qui est ; et, au sens moral, l'ensemble des rapports idéaux, ce qui doit être, et souvent n'est pas.
Écoutons Montesquieu :
Les êtres particuliers intelligents pourront avoir des lois qu’ils ont faites (lois positives); mais ils en ont aussi qu’ils n’ont pas faites (droit naturel). Avant qu’il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles ; ils avaient donc des rapports possibles, par conséquent des lois possibles. Avant qu’il y eût des lois possibles, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu’il n’y a rien de juste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on n’eût tracé de cercle, tousles rayons n’étaient pas égaux.
Il faut donc avouer des rapports d’équité antérieurs à la loi positive qui les établit...
Mais il s’en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique ; car, quoique celui-là ait aussi des lois qui, par leur nature, sont invariables, il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l’erreur ; et d’un autre côté, il est de leur nature qu’ils agissent par eux-mêmes (librement)...
La question n'est pas de savoir si cette métaphysique est vraie : il suffit que ce soit celle de Montesquieu. Tout [’Esprit des lois s'y fonde et s'en éclaire.
Il y aura donc des cas où la nécessité naturelle déterminera le fait, et d’autres où la nécessité naturelle ne déterminera pas le fait, et s'offrira comme un idéal à la raison de l’être intelligent. D’où la possibilité, la nécessité même de combiner le déterminisme et [’idéalisme.
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Si en effet, dans la « nature des choses », on comprend la nature de Fliomme (et on le doit dès qu’il s’agit de régler les relations des hommes avec les choses et entre eux *), et s’il est de la nature de l’homme, dès qu’il agit, d’agir, pour une part, librement, la loi peut prétendre à améliorer la vie sociale, à y introduire plus de honté et plus de justice.
Les lois positives, en quelque pays qu’on les prenne, expriment pour une part les nécessités physiques (climat, tempérament, etc.) auxquelles l’homme en ce pays est soumis, et pour une autre part, le libre arbitre qui est l’attribut de la nature intelligente. Ce libre arbitre, dans les lois qu’il a créées, tantôt a essayé de réaliser les rapports d’équité qui sont les lois primitives (I, 1) et idéales de la nature humaine, et tantôt, par ce droit à l’erreur qui est le privilège de la liberté, a violé ces lois pour consacrer des intérêts ou des appétits.
Mais l’erreur n’est nécessaire que dans l’état d’ignorance ; les lumières qui la dissipent lui enlèvent sa nécessité ; elle devient corrigible. Il n’est donc pas déraisonnable de demander aux lois d’être l’expression delà «raison» (I, 3) : la même liberté qui les a faites souvent mauvaises, pourra les faire bonnes®.
Il y aura, dans la science de la législation et de la politique, deux sens du mot raison, comme il y a deux sens du mot nature et deux sens du mot nécessité. La raison justifiera une loi, en la rattachant à des causes naturelles qui l’ont nécessitée ; et la raison condamnera la même loi, en constatant qu’elle viole le rapport idéal de justice naturelle, qui est la loi primitive de la conscience humaine.
Les deux sens se rencontrent parfois dans le même passage (XV, 7).
Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage que les hommes ne sont portés à un devoir pénible
1. Voyez 1. XXIX, ch. xvi, où « la nature des choses », parce qu’il s’agit d’actions humaines, signifie « les idées de l’honneur, celles de la morale et celles de la religion ».
2. Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste. (Pensées, II, 361). Point de vue idéaliste opposé au réalisme (provisoire) de Montaigne et de Pascal.
•que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison...
Aristote veut dire qu.il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler.
Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre nature, quoique dans certains pays il soit fondé sur une raison naturelle.
Ainsi Tesclavage, dans les pays chauds, est fondé en raison, par ce qu^il dérive de la nature des choses (climat, tempérament) ; et l’esclavage est contre la raison, parce qu’il viole la loi de la nature humaine (égalité essentielle des personnes). L’esclavage est à la fois raisonnable et absurde, conforme et contraire à la nature.
Ne faut-il pas critiquer Montesquieu pour avoir employé un vocabulaire si équivoque, et qui implique de telles confusions ? Je ne le crois pas.
Ce vocabulaire ne fait que traduire la complexité des choses, l’intime pénétration réciproque du physique et du moral. La vie sociale est la résultante constante des multiples pressions de la nature extérieure sur l’homme et des réactions de la nature intérieure de l’homme. La ligne de démarcation est impossible à tracer ; il y a du physique et du moral, du mécanique et du rationnel, de la nécessité et de la liberté dans des faits indécomposables ; et il y a plus de vérité, d’exactitude, et même de vraie clarté, à enregistrer dans le langage ces mélanges qui sont la vie même, qu’à les masquer par la distinction toute verbale des formules.
De plus, par l’unité de l’expression, Montesquieu prétend traduire l’unité essentielle des choses. Loi, nature, nécessité, raison, sont les termes généraux auquels tout se ramène dans le monde physique et dans le monde moral. S’il est vrai que chacun de ces mots prend une signification différente selon qu’on regarde le jeu du mécanisme universel ou celui de la liberté humaine, il importe avant tout de ne pas perdre de vue que les accidents capricieux de la vie des êtres intelligents et libres se rangent pourtant sous les mêmes lois générales que la régularité aveugle des phénomènes de l’univers inorganique, et que la nature
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humaine n’est après tout qu’une province, un aspect de la nature.
Je trouve un très beau sens, et une leçon de haute portée, dans ce que les esprits superficiels peuvent appeler la confusion des deux sens du mot loi ou du mot nécessité. Il est profondément vrai, il importe que nous soyons convaincus qu’il est vrai, et il sera de plus en plus vrai par le progrès de la civilisation, que, pour un être moral, \ obligation crée une nécessité aussi inéluctable que celle que la définition du cercle impose aux rayons d’être égaux. 11 faut que nous nous sentions aussi incapables de résister à la loi de raison qui commande l’équité, et à la loi positive qui en est l’application, que la pierre en tombant est incapable de résister à la loi physique de la pesanteur. L’identité des termes nous impose la foi à l’identité des choses, et nous suggère d’agir conformément à cette identité.
Il faut donc considérer la sphère des rapports sociaux comme un monde gouverné par la nécessité physique, mais pas à tel point que la liberté, qui appartient à l’homme, ne puisse s’y exercer, et y réaliser les effets des nécessités morales qui résultent de la nature de l’homme, c’est-à-dire des efîèts de raison et de justice, la raison et la justice étant les lois primitives et propres des êtres intelligents et moraux.
Mais de quelle manière s’opérera cette insertion de l’action humaine dans le déterminisme universel ?
L’individu, selon Montesquieu, nous l’avons vu, ne peut pas grand chose par son effort direct : le plus grand homme est un bien petit collaborateur de la nécessité, si l’on regarde ce qui peut se réaliser dans une vie humaine, par des exploits militaires ou des habiletés politiques. C’est une chimère de croire qu’aucun général, aucun ministre, aucun gouvernement puisse faire apparaître des résultats immédiats pour le bonheur des peuples.
Montesquieu a toujours été sceptique sur refficacité de la « politique », au sons (jiie maîtres et sujets ont toujours donné à ce mot.
Mais ce qui ne peut être atteint par la « politique », le peut être par la « science politique » ; à l’action indivi-
duelle, toujours précipitée et toujours incapable de changer le inonde, il faut substituer l’action de la loi, patiente et lente, et qui, à la longue, marque de son empreinte une société.
Sans doute, toutes les lois se tiennent par des rappoiis nécessaires. Mais la volonté humaine, en posant une loi, crée des rapports nouveaux d’où résultent des nécessités nouvelles. Si cette loi exprime la raison et la justice, elle sera l’instrument du progrès social qui consiste à faire passer peu à peu les nécessités idéales conçues par l’esprit humain dans le monde des faits, régi d’abord exclusivement par la nécessité physique.
Les lois anciennes des peuples ont été dictées à peu près uniquement par la contrainte du climat, des circonstances et du tempérament. La civilisation est née le jour où la nature humaine a commencé d’inscrire sa loi propre dans les lois positives ; et à mesure que riiumanité s’éclaire, elle veut plus constamment, et elle sait plus adroitement mouler sa législation sur l’idéal de sa conscience.
Évidemment la loi ne peut pas exprimer uniqueraeni l’esprit. Elle perdrait sa force à prétendre être la pure et pleine formule de l’idée. 11 faut, pour qu’elle ait efficacité, qu’elle s’enchaîne au passé, qu’elle soit en rapport avec les autres lois, avec l’histoire du peuple, avec les conditions de sa vie, avec ses mœurs, avec son esprit général. Sinon, elle ne sera pas respectée, et elle sera impuissante. 81 y a des précautions infinies à prendre dans rétablissement des lois, pour ne pas se heurter aux nécessités physiques, pour ne pas trouver contre soi les causes générales contre lesquelles rien n’est possible, pour ne pas avoir à remonter tes pentes sur lesquelles tout glisse.
L’art de faire les lois est précisément l’art de mettre de son côté la nécessité, et d’utiliser le déterminisme au profit de l’idéalisme. Montesquieu a répété cet avis d’un bout à l’autre de son ouvrage, et il a consacré la plus grande partie du livre XXIX à crier casse-cou aux législateurs. II y met en pleine lumière l’importance de faire des lois qui soient en rapport avec le milieu social ; il y démontre que leur sens et leur effet dépendent moins de leur formule que de ce rapport, et que, là où il n’a pas été suffisamment
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étudié, elles portent des conséquences imprévues, contraires à l’intention de leur établissement, et môme à la lettre de leur texte.
Les lois, dit-il dès son livre J (ch. ni), « doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c’est un hasard si celtes d’une nation peuvent convenir à une autre w.
Montesquieu admirait, certes, profondément l’Angleterre ‘ et sa constitution, qui a « la liberté pour objet direct « (XI, 7). Je ne sais pourtant si les disciples de Montesquieu qui ont tâché d’introduire en France jes institutions anglaises, au xviii" et au xix® siècles, n’ont pas travaillé tout à fait contre son esprit. Autant il admire les Anglais d’avoir su être libres, autant il les voit ditférents des Français : le climat, le tempérament, les mœurs, l’histoire, l’esprit général, tout les sépare, et presque les oppose. Ce n’est pas seulement par prudence que Montesquieu prend son parti de ce que la monarchie française n’a ni la même constitution ni la même fin que la monarchie d’Angleterre. 11 est tout à fait dans ses principes que, de la différence des deux nations, il conclue à ce que chacune garde ses lois. Il n’y a rien à gagner à vouloir refaire le génie national des Français, ni à leur apporter des lois qui ne lui conviennent pas.
« Qu’on nous laisse tels que nous sommes, disait un gentilhomme... » Montesquieu, commentant cette parole, se l’approprie et répète pour son propre compte : « Qu’on nous laisse tels que nous sommes ^ ! « Ce ne sera renoncer ni au progrès ni à la liberté. Si en Angleterre la liberté est le but et le produit de la constitution, il y a chez les Français, en raison de leur gouvernement et de leurs mœurs, un « esprit de liberté^ » qui n’a pas besoin pour exister d’un mécanisme constitutionnel : c’est un produit naturel de la vie nationale, qu’il suffît de conserver et de développer pour n’avoir, au total, rien à envier aux Anglais, rien à importer d’Angleterre.
On est surtout trappé, en lisant Montesquieu, de la pru-