XI, vil
dence conservatrice à laquelle Tincline la considération des forces naturelles. Mais il ne conserve que pour amender. Il vaut la peine d’observer, page par page, avec quelle ingéniosité subtile et profonde il rattache aux institutions traditionnelles et aux mœurs indigènes de la France toutes les améliorations que sa raison réclame. 11 ne veut pas construire dans l’abstrait la figure d’une machine sociale dont la réalisation serait impossible. Mais il indique comment il faut ici, là, sur mille points, resserrer, redresser, donner du jeu, ôter un obstacle, donner une impulsion. En arrivant à la fin de son livre, le lecteur a compris comment toutes les parties de l’administration et de la politique — commerce, finances, procédure, tribunaux, relations de l’Église et de l’État, relations des trois ordres entre eux et avec le gouvernement, relations internationales — peuvent insensiblement, sans secousse et sans brutalité, par un effort éclairé et continu, s’ordonner selon la justice et l’humanité, qui sont les lois de la nature spirituelle.
Si la loi est bien faite, elle s’insérera dans le faisceau des nécessités qui gouvernent les individus dont la masse d’un peuple est composée ; et à la longue elle fera sentir son effet. Elle prospérera comme la greffe d’un bon jardinier, et portera fleurs et fruits. Elle modifiera les conditions de la vie sociale, par oîi, insensiblement, elle atteindra l’esprit général de la société.
Elle pourra même, si le législateur sait, obtenir le concours de certaines forces naturelles, en neutraliser d’autres ; et ce qui semblait tout à l’heure paradoxal et chimérique, deviendra parfois possible : on pourra presque naviguer contre le vent, et ne pas se laisser passivement dériver au courant. La nature fournit à la science politique les moyens de résister à la nature, d en contrepeser les effets, et de libérer la vie sociale en partie des servitudes physiques.
On n’a pas assez remarqué que, chez Montesquieu, la proclamation de la nécessité ne contrarie pas forcément, ne limite pas toujours les espoirs de l’idéalisme, mais^ que, plus d’une fois,' c’est l’idéalisme même qui le conduit à proclamer la toute-puissance des causes naturelles.
ÉTUDES LITTÉRAIRES
Jeune, il employait le déterminisme à combattre le machiavélisme :
Il est inutile d’attaquer directement la politique en faisant voir combien elle répugne à la morale, à la raison, à la justice. Ces sortes de discours persuadent tout le monde et ne touchent personne...
Je crois qu’il vaut mieux prendre une voie détournée et chercher à en dégoûter un peu les grands par la considération du peu d’utilité qu’ils en retirent C..
On peut aisément conclure de tout ce que nous venons de dire qu’une conduite simple et naturelle peut aussi bien conduire au but du gouvernement qu’une conduite plus détournée^.
La même méthode se retrouve dans VEspril des lois. Quand des administrateurs, quand des autorités en matière d’économie politique, comme Melon, songent à permettre l’introduction en France des esclaves noirs, à tolérer sur notre sol cet outrage à la personne humaine, Montesquieu, froidement, oppose la nature, qui peut rendre le travail servile nécessaire aux colonies, mais qui, en Europe, fait abonder et suffire le travail libre ^ Qui ne voit qu’ici 1 argument déterministe du climat est mis au service de 1 idée de progrès ? Montesquieu se prévaut de la nature pour persuader les politiques indifférents à l’idéal de respecter, sous le nom de lois naturelles, les exigences de l’idéal.
Nous avons vu tout à l’heure qu’à mesure que les causes morales agissent avec plus de force, les causes physiques cèdent d autant. Or plus un peuple se civilise, plus s accroissent le nombre et le poids des causes morales. Et si ces causes agissent nécessairement, elles n’ont pas toutes une existence nécessaire. Il dépend de l’homme d’en réduire, ou d en augmenter le nombre. Il dépend aussi de lui d’en changer le sens.
La raison ne peut rien sur le climat, ou n’a de pouvoir que par exception, dans certains cas particuliers (modification du régime des eaux, dessèchement des marais, disparition des fièvres paludéennes, et par suite création de
t. Mélanges inédits, p. 157. De la politique