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Pensées, II

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Vue excessive, sans doute, mais moins excessive qu’on ne serait d’abord tenté de croire. Remarquons la restriction prudente, dans une petite république : évidemment, le nombre des réfractaires et les occasions de le devenir croissent avec l’étendue de l’État et la complexité des intérêts. Dans une petite république, comme était Genève au xviii“ siècle, l’esprit de la population peut être plus homogène ; la loi peut serrer de plus près les mœurs, tomber de moins haut ; la surveillance de l’opinion s’exerce plus rigoureusement sur les individus, contrôle et redresse à tout instant leur conduite.

Mais surtout Montesquieu prend ici une définition de 1 « honnête homme », de la vertu et du crime, qui n’est pas celle de la morale chrétienne ni des morales spiritualistes. Il ne considère pas la conscience, la bonne volonté, la pureté de l’intention, la perfection intérieure : il ne regarde que l’acte. Faire les actes conformes à la loi et utiles à la société, voilà la vertu. Faire ces actes par respect de la loi et par amour du bien public, c’est le plus haut degré de vertu : mais celui qui agit bien et s’abstient d’agir mal par crainte de la loi, de l’opinion, des tribunaux, est encore un honnête homme De bonnes lois, — c’est-àdire des lois telles qu’elles ne soient pas seulement idéalement raisonnables, mais qu’elles puissent être appliquées dans une société donnée — de bonnes lois feront presque inlailliblementde bons citoyens. Car si les lois sont bonnes, leuis sanctions seront efficaces, et le gendarme enseignera la vertu aux individus qui ne l’auront point apprise du maître d’école C

Cette façon de poser et de résoudre la question du rapport de l’idéalisme et du déterminisme était en son temps originale et donnait à Montesquieu une physionomie distincte et nouvelle.

Jusque-là la nature et l’iiistoire n’étaient interrogées que par la politique réaliste qui y cherchait la justification de

4. 1)0 inêine (lu’en religion, ralirilion vaut à défaut de la contrition, et la crainte de Dieu sup})lée à l’amour de Dieu.

2. Ou les lois sont mal faites, leurs sanctions sont inefficaces ; ni le maître d ecole n en peut enseigner l’amour, ni le gendarme la

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tous les calculs égoïstes et de toutes les ambitions oppressives.

On s’appuyait sur la connaissance de la nature humaine pour légitimer la hiérarchie sociale, pour persuader au faible le droit du fort. Rarement, comme dans le Roman de la Rose et le Contran, avertissait-on le fort des limites possibles de la soumission du faible’.

Il y avait beau temps que l’histoire se donnait pour l’école de la politique, et qu’on avait engagé les hommes d’État à y prendre les enseignements de l’expérience. Mais c’était uniquement du point de vue de la prudence, et surtout du point de vue machiavéliste du succès ou de l’insuccès des entreprises, du point de vue machiavéliste de la grandeur du prince. Pour Montesquieu, il s’agira des peuples, et non des rois ; des institutions, et non des coups d’État ou des conquêtes ; et le succès dont il étudiera dans l’histoire les moyens, sera celui de la raison travaillant au bien public. Dans la littérature rationaliste de la France, si décidément opposée en général à l’esprit de Machiavel, il n’y a point d’ouvrage, avec Essais de Montaigne, qui y soit plus essentiellement contraire que Y Esprit des lois. La politique qu’on y apprend est l’art de gouverner avec succès, non pas pour la grandeur et la gloire du prince, mais pour la réalisation d’un idéal de civilisation londé sur la justice et l’humanité. \J Esprit des lois est le véritable Antimachiavel du xviif siècle.

Il y avait eu, avant Montesquieu, de belles intelligences, de nobles cœurs, qui avaient souffert des maux de la société et aspiré à les guérir. Mais ces idéalistes, en général, n’avaient su que décrire satiriquement les abus, et peindre des tableaux chimériques d’innocence et de bonheur. De Platon à Thomas Morus, de Thomas Morus au Télémaque aCd. Jacques Massé, les réformateurs sociaux écrivent des utopies. Ils se cantonnent dans le rêve, dans le roman. Ils construisent l’État parfait sans rien dire des possibilités ni des moyens de le réaliser.

Quelques-uns, comme François Hotman, comme Bodin,

1. Cf. Revue de philologie française, 1913 (G. Lanson et J. Bouvyer, Note sur un passage du « Roman de la Rose « ; J. de Meung et le a Contr’un »).

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s’efibreent (l’analyser la constitution de la France conformément à leurs théories ; mais cette conformité demeure une abstraction, une hypothèse et rien n’oblige la monarchie française à se rapprocher dans la pratique de la spéculation des savants.

Les cartésiens affirmaient le progrès : mais le progrès est-il possible ? S’il est possible, n’est-il pas fatal ? L’homme n’a-t-il qu’à l’attendre, à le subir, sans pouvoir le hâter ? Si le plus grand pas qu’ait fait l’humanité depuis l’antiquité est dû au christianisme, n’est-ce pas la preuve que le progrès ne vient pas de l’homme ?

Les esprits les plus positifs, attachés au détail de la France, Boulainvilliers, Vauban, l’ahbé de Saint-Pierre, proposaient des réformes particulières, sans approfondir beaucoup s’il suffisait de publier un édit pour obtenir un elfet.

Il semblait que tout consistât à tourner la volonté royale d’un certain côté ; et, pour Fénelon comme pour Bossuet, le roi peut tout. La prospérité de l’État est l’œuvre d’un bon roi, et le malheur de l’État l’œuvre d’un mauvais roi, ou d’un roi faible, d’un roi négligent, d’un roi égaré. 11 ne semble pas que le problème de la résistance de la nature ou de l’histoire aux volontés royales ait beaucoup arrêté les théoriciens politiques du xvii® siècle les mieux intentionnés.

On pourrait assurément glaner çà et là des indications qui donneraient des précurseurs à Montesquieu ; mais c’est sa pensée qui a donné un sens à ces lueurs. Au reste, l’eftort pour constituer la politique rationnelle consiste bien plus, avant lui, dans l’affirmation du droit de la raison à organiser la société, que dans l’étude des moyens qui donneront à la raison le pouvoir d’exercer son droit.

Montesquieu, de son vif et clair génie, a précisé, approlondi, illuminé cette obscure, confuse et immense question.

Jusqu’à lui, c’était dans la raison que le sentiment cherchait sa justibcation : le besoin de justice et les mouvements de pitié (|ue le comr humain trouvait en lui-même, s’appuyaient par l’analyse sur un fondement rationnel ; et 1 on n’en demandait pas plus. Le passé était plus un objet (le regret (jue d’étude. Son image, plus ou moins déformée

par le temps et par les préférences doctrinales, servait à aigrir les malaises plus qu'à indiquer les remèdes. Elle faisait vivre les générations nouvelles dans la nostalgie désespérée des paradis perdus. Le présent procurait le sentiment du mal actuel, la notion du besoin urgent, et le désir du changement avec l’illusoire confiance qu’il suffirait de changer pour être mieux.

Montesquieu fonde la correction du présent sur la connaissance exacte du passé. Avec lui, les vérités dont l’application constitue le progrès, se démontrent par l’histoire, soit que, méconnues, elles aient apporté le malheur, ou que, mises en pratique, elles aient valu la prospérité aux nations. Rationaliste à coup sûr et profondément, Montesquieu donne ainsi à son idéalisme toutes les confirmations de l’expérience.

C’était là une vue de génie, une idée vraiment neuve. Les métaphysiciens avaient discuté dans l’abstrait les problèmes du déterminisme et de la liberté ; personne ne les avait posés par rapport au progrès social. Jamais on n avait mis si fortement en lumière quelles difficultés s opposent, ni si ingénieusement marqué quelles possibilités s’offrent à l’intelligence humaine qui entreprend d’insérer son action dans la trame des faits sociaux, et d’adapter aux conceptions de la raison, aux besoins de la conscience, les monstrueux et incohérents édifices bâtis au cours des siècles par la force brutale des choses et la témérité passionnée des hommes.

C’est par là que Montesquieu peut être considéré comme le fondateur de la science politique. Il a même donné à cette notion d’une science politique toute son étendue : car, s’il n’a cherché les faits particuliers que pour les réduire à des lois générales, il a voulu, par la decouverte de ces lois générales, donner à l’esprit le pouvoir de dominer les faits, de prévoir les effets, et d’imposer peu à peu à la réalité, par un effort prudent et progressif, la forme de l’idée.

U Esprit des lois se relie ainsi étroitement au grand mouvement de la pensée scientifique des xviff et xviiû .siècles.

« A chaque génération, remarque M. Woodrow Wilson, toutes les formes de spéculation et de pensée tendent à

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tomber sous la formule de la pensée dominante du siècle. Par exemple, une fois que se fut développée la théorie de Newton sur Funivers, presque tout ce qui pensait eut tendance à s’exprimer par analogie avec la théorie de Newton ; et depuis que c’est chez nous le règne de la théorie de Darwin, il est presque certain que chacun exprime tout ce qu’il veut exprimer en termes d’évolution et d’adaptation au milieu. »

Montesquieu n’est pas tombé dans l’erreur du mécanisme autant que le pense M. Woodrow Wilson, autant qu’y sont tombés ses disciples américains qui furent les pères de la Constitution fédérale des États-Unis. lia vu, dans l’univers, le mécanisme, mais il a précisément essayé de dire de quelle façon, et jusqu’à quel point la liberté humaine pouvait manier ce mécanisme pour ses fins propres.

Ce qu’il a dû surtout retenir de Newton, c’est comment dans la nature toutes choses à la fois agissent et sont agies, envoient et reçoivent des influences, l’équilibre total résultant d’une multiplicité infinie d’attractions et de résistances ; comment par l’étude attentive des faits s’opère la réduction des anomalies apparentes aux lois générales ; comment enfin, de la connaissance exacte des causes, résulte la prévision possible des etîets.

Mais bien par delà Newton, au début du xviF siècle, à la source du courant européen de la pensée scientifique et des études expérimentales, il y avait Bacon : et c’est l’esprit de Bacon que, dans XEsprit des lois, sous la forme cartésienne de l’exposition, Montesquieu applique à la recherche des lois de l’existence et du développement des sociétés. « La science est la mesure de la puissance », avait dit Bacon. « Pour commander à la nature, l’homme doit d’abord s’y soumettre. » C’est précisément là la formule où se résument toutes les enquêtes de Montesquieu sur les rapports des lois à toutes les causes physiques et morales auxquelles la vie sociale est soumise ; c’est la formule oii aboutissent tous ses conseils sur l’art de composer des lois utiles.

Sans doute Montesquieu n’a pas distingué, ni séparé, comme fera plus tard Auguste Comte, les deux étapes de l’activité scientifique : en premier lieu, l’élaboration désin-

téressée des vérités, indifférente à tout ce qui n’est pas l’exactitude de la connaissance spéculative ; en second lieu, l’application pratique de la vérité, où la connaissance, tout à l’heure fin suprême, fin unique du savant, est mise au service de l’utilité sociale, et devient un moyen d’améliorer la vie, un instrument de bonheur.

Un peu hâtivement, un peu fiévreusement, avec une belle impatience de l’intelligence et du cœur, Montesquieu a confondu les deux étapes. Au risque de prendre parfois ses conceptions pour des faits, ses aspirations pour des lois, et de mêler même dans les témérités de son idéalisme des éléments moins purs, préjugés de caste ou intérêts de classe, il n’a pas plus tôt entrevu les vérités sociales qu’il s’est précipité vers les applications, sans s’arrêter longuement, minutieusement, aux vérifications critiques, aux contre-épreuves nécessaires. Il ne s’est point assez défié de son génie ; et tout de suite, passionné pour le bien public, il a voulu, de la science ébauchée des lois, tirer un art de faire les lois.

On pourrait se demander s’il n’y a pas, de sa part, dans cette précipitation à publier ses principes et ses règles, une nouvelle contradiction. Si réellemant il est si délicat de toucher aux institutions et aux coutumes que le temps a formées, s’il n’appartient, comme il fa dit \ qu’aux hommes de génie d’y porter les mains, il est bien imprudent de mettre à la disposition du public un livre qui est pour le premier venu, pour « the man in the street », comme disent les Américains, une invitation perpétuelle à se faire fexarninateur, le critique de toutes les lois, et qui lui offre, par la masse des exemples qu’il réunit, par la clarté des maximes qu’il propose, les moyens de prononcer sur tout, les raisons de ne se croire incompétent sur rien.

Si Montesquieu ne voulait pas pousser aux changements hasardeux, aux nouveautés téméraires, il devait réserver ses leçons à un très petit nombre de disciples, capables, par leur esprit, de les comprendre et, par leur emploi, de les mettre à profit.

Mais comment les atteindre? C’est le risque de la littéra-

'1. Voyez plus haut, p. 138-139.

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lure: pour aller à la douzaine de lecteurs qui sauront user de votre pensée, il vous faut Totirir à des milliers qui en ahusei'ont. On doit toujours faire un acte de foi, admettre un postulat : que le bien, au total, l’emportera sur le mal, et la vérité sur l’erreur.

Dans le cas de X Esprit des lois, il y a mieux à dire. Montes(juieu a pu pécher, comme savant, en se croyant trop vite en possession des principes, et en droit de tirer les applications. Mais il ne s’est pas contredit, comme politique, dans sa hâte à saisir le grand public de ses conclusions.

Bien au contraire, il se serait contredit s’il avait réservé ses leçons à une douzaine de ministres et d’administrateurs. Car alors leur action eût risqué d’être brusque et soudaine, sans préparation et sans racines dans la société à laquelle elle se fût appliquée, en antagonisme avec le milieu qu’elle eût voulu modilier : même le génie d’un Pierre le Grand ou d’une Catherine ne peut vaincre la résistance inerte du peuple russe que ses traditions et ses moeurs empêchent encore de rien comprendre à la civilisation de l’Occident dont ses maîtres s’inspirent dans leurs réformes. Le progrès de la Russie doit se faire à la russe. Celui de la France, à la française.

Montesquieu préfère donc que la pensée réformatrice et civilisatrice monte de la masse vers les chefs.

Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation*.

Les lumières de la nation deviendront les lumières des magistrats : il huit donc chercher à « instruire les hommes ». Ainsi les changements ne seront pas des secousses brusques et soudaines ; iis se prépareront dans l’opinion, qui formera l’esprit dos législateurs ; et lors(}ue la loi nouvelle s’élahorera, elle ne sera ([ue l’expression de la modification déjà opérée dans l’esprit et dans les mœurs.

On voit à ({uel point la doctrine de Montesquieu, d’un libéralisme si décidément aristocratique en ses formules constitutionnelles, est au fond démocratique en son esprit.

t. là'ériicc.

Elle exige que le peuple soit éclairé, et que les iiiouvemenls sociaux naissent dans la conscience du peuple, que le progrès soit d’abord voulu par l’opinion.

Mais la pensée de Montesquieu, pour avoir dans la pratique son plein ell'et, suppose deux conditions réalisées : la première, que le peuple en effet s’éclaire ; sinon, les vagues de fond qui monteront d’en bas et secoueront les institutions, auront leur origine dans les passions brutales et l’ignorance fanatique de la foule ; et l’on ira à la pire démocratie. La seconde, que les magistrats, les liommes d’Etat, les princes demeurent en contact permanent, en étroite communion de sentiments avec la société, qu’ils suivent avec attention les directions de l’esprit publie, et s’efforcent loyalement d’exprimer les besoins nouveaux des consciences, les conditions nouvelles de la vie par les actes du gouvernement et le travail législatif; sinon, on verra se développer une administration et une politique réactionnaires ou corrompues, au service d’idées mortes ou d’intérêts particuliers ; et, plus ou moins rapidement, on aboutira, en fin de compte, à la révolution.

Toutes les invitations à la critique sociale qui sont contenues dans YEsprit des lois, ne pouvaient préparer une de ces révolutions odieuses à Montesquieu et contraires à sa doctrine, que dans les pays où le gouvernement se séparait du peuple, où les dirigeants ne marcbaient plus du môme pas que les dirigés, Ce n’est pas la faute de Montesquieu si c’est arrivé quelquefois en Europe.

Sa vraie pensée unit la tradition et le progrès, le peuple et ses chefs, et met l’esprit conservateur, comme l’esprit scientifique, au service de la réforme idéaliste.

LE ROLE DE L EXPÉRIENCE DANS LA FORMATION DE LA PHILOSOPHIE DU XVHP SIÈCLE EN FRANCE '

La transformation des idées morales

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