‹ Études d'histoire littéraireChapitre 48 sur 125 · Taine, Ancien régime, lit, 4; éd in-16, t. 11, p · texte numérisé non relu

Taine, Ancien régime, lit, 4; éd in-16, t. 11, p

3. Cournot, Considérations sur la marche des idées dans les temps modernes, IV, 5 ; t. 11, p. 73.

l’expérience dans la formation de la philosophie 165

outrance, d’une synthèse précipitée, où Ton ne tient compte que des faits qui marchent dans un sens ; est-ce que Voltaire, par exemple, est l’homme delà raison pure ?

Je m’explique que l’on se fasse cette représentation du xviiù siècle quand on regarde les doctrines toutes formées, dans leurs expressions dernières : mais on sera bien forcé de la corriger, si l’on saisit la genèse et le développement des idées.

On peut ne voir que de l’a priori dans cette philosophie, quand on ne la cherche que dans les livres, et qu’on essaie d’en construire le système en la séparant des modifications de la conscienee et de la vie auxquelles elle correspondait. Mais c’est là une abstraction dont nous sommes seuls responsables : c’est nous qui nous condamnons à ne trouver que de la déduction, en ne voulant pas regarder les réalités morales et sociales, les faits qui, de tous les côtés, torment la pensée et la déterminent.

On s’appuie sur le caractère déductif d’un grand nombre d’ouvrages ; mais que la méthode de recherche soit identique à la méthode d’exposition, c’est un postulat qui n’est ni évident ni nécessaire.

Les mathématiques demeurent le type supérieur de la connaissance scientifique, c’est certain ; les écrivains qui veulent donner sur quelque sujet que ce soit des démonstrations fortes, tendent presque tous à procéder par voie déductive ; mais souvent, chez Montesquieu, et même chez Rousseau, la déduction n’est qu’une forme imposée à des données de l’expérience.

La « méthode des géomètres » domine orgueilleusement au début du siècle, au temps des Fontenelle et des Terrasson ; mais son empire est-il tellement absolu que 1 on ne constate des résistances ? Il se produit même une triple réaction contre elle. Les sciences naturelles tendent à s’alîranchir et à prendre conscience de leur vraie méthode, qui est d’étudier les faits et d’en dégager les lois par l’observation et l’expérience. Le xviiù siècle, dit Cournot, « étend son action sur le système entier des sciences comme pour y changer la balance des torces et y déplacer le centre d’inlluence. Ce que le xvù siècle a été pour les arts plastiques, le xvifi pour les sciences mathématiques.

ÉTUDES LITTÉRAIRES

le xviii" l’esf à sa manière pour les sciences naturelles ^ »

En histoire aussi, Ilayle a reconnu la force du fait ; Eréret. très nettement hostile aux géomètres, s’est efforcé île donner pour base à l’Iiistoire des faits sûrs par une critique dégagée ^ a priori.

Même dans reslliétique littéraire, l’expérience s’est opposée à la raison des géomètres. C’est au nom de l’expérience que l’abbé Dubos rejette les idées de La Motte et défend les anciens : il cherche dans l’impression, c’est-àdire dans l’expérience intérieure, dans le succès, c’est-àdire dans le rapport réel qui unit l’œuvre au public, les fondements du jugement critique. Lorsqu’il esijuisse, pour expliquer les productions littéraires, une théorie des climats, lorstju’il demande qu’on les replace, pour en juger la beauté, dans la nation et dans le siècle pour lesquels elles ont été faites, il pose les principes d’une étude objective et historique des conditions de la création et de l’action de la littérature. Et, plus tard, le fait de la littérature anglaise conduira Condillac à établir le principe que chaque peuple a son goût, conforme à son génie et à ses mœurs, partant nécessairi' et légitime pour lui, mais incommunicable.

Sans prétendre traiter la question dans toute son étendue, je voudrais montrer seulement, sur deux points importants. pour la morale et pour la politique, quel a été le rôle, et (juelle a été l’importance de V expérience , — soit de l’observation consciente, soit de l’impression inconsciente des faits, — dans la lormation des doctrines du xvin® siècle. Je me placerai pour cela au début du mouvement philosopbique, et je mi' demanderai comment, dans la période de transition où se déterminent les tendances dominantes du xviiù siècle, entre 1680 et 171 o, on en est venu à concevoir la nécessité et la possibilité d’une morale et d’une politique l•ationnell('s.

Si l’on excepte la morah' de Rousseau — la morale du sentiment, ipii d’ailleurs repose sur un fait d’expérience interne, sur le fait Ar la conscience, morale dans riiomme civilist'. — toutes les morales du xviiù' siècle français se

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