CoiiiTiul, Marche des idées, I. Il, p
l'expérience dans la formation de la philosophie 167
ramènent à la morale du bonheur, à celle de l’intérêt bien entendu, et à celle de la bienlaisance. Et toutes les trois postulent le principe de la bonté naturelle de l’homme. Toutes les trois sont optimistes, ou du moins plus éloignées du pessimisme que de l’optimisme.
Il y avait eu au xvir siècle, tandis que la morale chrétienne commandait encore tant mal que bien les consciences, un grand elfort de construction rationaliste qui avait abouti à la fin du siècle aux deux grands systèmes de Malebranche et de Spinoza. Mais ni la morale de Malebranche ni celle de Spinoza ne sont, pas plus que celle de l’Église, les sources des doctrines du xviih siècle.
On est tenté de les chercher, et on les a cherchées en Angleterre. Je ne songe point à nier ni à diminuer 1 importance de l’apport de la pensée anglaise. Mais d’abord, en morale comme ailleurs, par Shaftesbury, Locke ou Mandeville, l’Angleterre nous ollre les exemples et les résultats d’une raison appliquée aux faits et respectueuse de l’expérience ; les affirmations de la conscience du gentleman et le respect de l’utilité sociale déterminent les réflexions de ses philosophes.
De plus, et surtout, le mouvement qui aboutit aux morales rationnelles du xvm“ siècle français n’a point attendu, pour commencer, l’impulsion de l’Angleterre. Il est la suite d’un travail intérieur qui, depuis la Renaissance, transformait la conscience de la société française, et qui devient tout à la fois plus sensible et plus rapide dans les dernières années du xvii" siècle h
C’est un signe à noter déjà que cette transformation ne s’inscrit pas dans les grands systèmes, n’apparaît pas chez un ou deux penseurs de génie: on l’aperçoit éparse dans un grand nombre d’œuvres secondaires, d’œuvres légères, qui sont moins des constructions théoriques, des exposés doctrinaux que des déclarations d’expérience ou de préférence, des raisonnements et des conseils de caractère pratique.' Le nombre et la médiocrité même —la moijenneté, si l’on veut, — des écrits qui offrent l’ébauche des morales
i. M. Pellisson a étudié celte transformation dans d’intéressants ■dviides (Révolution française, novembre 1903: Revue politique et parleinentaive, 10 octobre 1904 ; Grande Revue, 1900).
ÉTUDES LITTÉRAIRES
rationnelles du xvin" siècle nous avertissent que nous ne sommes point en présence d'une pensée individuelle qui peut n’être que la chimère d’un raisonneur, mais d’un état d’esprit collectif (jui ne peut guère ne pas êti'e commandé par certaines conditions de la vie réelle.
Si l’on peut à la rigueur prendre les auteurs de Voyages Imaginaires, l’auteur de Jaeques Sadeiir et celui des Sévarambes, l’auteur de Ca.lejava et celui de Jacques Massé pour des utopistes dont les constructions sont des produits de la raison pure (ce qui serait inexact pour la morale, mais je n ai pas le temps ici de le montrer), du moins sur Saint- Évremond et Ninon', sur Fontanelle^ et M”" de Lambert% sur Baudot de Juilly Rémond le Grec \ Rémond de Saint- Mard« et le marquis deLassay" aucun doute ne peut s’élever « : ces gens-là ne tirent pas leurs principes des livres ; ces gens-là n’ont point souci de dresser de beaux édifices de logique, de faire de belles chaînes de principes et de conséquences ; leur morale n est pas spéculative et purement intellectuelle ; elle est l’image et la formule de leur vie, de la vie que mènent ceux que dans la société on appelle honnêtes gens.
Tous les hommes et les femmes que j’ai nommés sont des rationalistes, de fermes et de fervents rationalistes. Mais rationalisme — à cette date — ne veut pas dire intel-
1. Correspondance de Ninon de Lenclos, publiée par Colombey Saint- Evremond, Œuvres diverses, 1706, o vol. in-12. ^ ’
2 .Je ne considère, bien entendu, que le moraliste dans Fontenelle et, dans son œuvre, le Traité du bonheur, paru en 1724, mais écrit vers 1700.
■ "loru/es, édil. de Lescure (Arts d'une mère à son fils
impr. en 1726,... a sa fille, impr. en 1728). ’
Dialogue entre MM. Patru et d’Ablancourt sur les plaisirs,
Agathon ou Dialogue de la volupté, écrit dès 1702, impr en 1786 dans le Recueil de divers écrits ]iublié par Saint-Hyacinthe.
O. Nouveaux dialogues des dieuXy 1711; Eclaircissements