Œuvres diverses, t. Il, p. 40 et suiv.
2. Fontenelle, Histoire des Oracles, I, IV ; edition Maigron, p. dd
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des principes dont elles découlent. Mais il lui fait aussi conlVonler les inaxiines qui découlent des principes avec celles que propose l’expérience, avec celles qui régissent en fait les consciences, et qui expriment le fond réel de la moralité publique.
Les moT-alistes chrétiens font une chaîne très satisfaisante des mystères du dogme aux devoirs de la vie chrétienne. Abstraitement, leur construction se tient. Mais la raison de beaucoup de gens, à la fin du xvn^ siècle, leur dénie à la fois leurs principes et leurs conséquences ; or, dans cette double négation, l’expérience a autant depart que l’analyse abstraite, et, à vrai dire, la dirige.
Il y a en France, à cette époque, un affaiblissement général du sens chrétien. C’est cet affaiblissement, résultat de causes multiples ijui agissent depuis la Renaissance, et non un examen réfléchi des vérités chrétiennes, qui, dans beaucoup de consciences, ruine les principes de la morale de l’Eglise. Sans doute, on ne veut pas croire sans raison, par autorité, ni surtout croire sans comprendre : mais le manque d’évidence rationnelle — ([ii’on définisse l’évidence comme Descartes, comme Gassendi ou comme Bayle — empécherait-il une seule àme d’accepter la morale ascétique, si elle avait assez de loi ? Là où Dieu est sensible au cœur, là où opère l’intuition mystique, une évidence se produit, dont on ne se demande guère si elle est rationnelle ou non. Si les récompenses célestes n’avaient pas perdu déjà leur attrait et les châtiments éternels leur etfroi, on n eût pas procédé si termement de tous côtés à la critique rationaliste des sanctions d’outre-tombe, et elle n’eût enlevé à personne le ilésir de s'assurer contre Tenter. Le doute méta[)bysique de Timmortalité del’àme eût opéré bien taiblenient sur des esprits qui auraient attendu avec anxiété la Resurrection et le Jugement dernier.
Lette langueur de croyance, prélude et non suite de I exeiT'ice rationnel, se révèle dans To'uvre même des plus pieux moralistes. Mab'brancbe construit une morale de 1 oi'dre qu il lait coïncider avec celle de l’Évangile. Ni luimôme.. ni ceux pour ijui il écrit, ne peuvent plus se satisfaire de la morale purement religieuse. Il leur faut, pour les attacher à la vertu, autre chose que le commandement
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Je Dieu. La relig'ion Je Malebranclie est assez forte pour lui imposer une transcription rationnelle Je la morale chrétienne; elle ne lepossèJeplus assez exclusivement pour qu’il n’ait pas besoin Je cette transcription. L’exigence Je l’esprit est le signe J’un cbangement Jans la conscience: l’homme cultivé, même croyant, se conJuit, veut se conJuire par ses « lumières », laissant au peuple la simple obéissance à la foi Ju cœur. Nicole, Je son côté, remarque, non sans tristesse, que la morale Je la charité ne réussit plus à tirer Jes grands les actions qu’il faut, et il se résigne à donner le conseil deles y conduire par la morale de l’amour-propre.
Le rationalisme, par sa méthode d’examen et son principe de l’évidence, développe dans les esprits un besoin de clarté qui devient en morale un besoin de sincérité, ü rend impossibles ou moins communs les états de demiconscience où coexistent des règles et des pratiques qui doivent s’exclure. 11 oblige beaucoup de chrétiens d habitude à s’apercevoir que la morale ascétique ne peut plus être leur règle, que la chasteté, le célibat, la pauvreté ne peuvent plus être leurs vertus, que la fuite des plaisirs et des lionneiirs, le mépris des commodités de la vie, le goût de la mort ne peuvent plus leur représenter la perfection désirable pour eux.
11 les oblige aussi à laisser aux rhéteurs et aux collèges l’admiration delà vertu antique, de l’héroïque frugalité des vieux Romains, ou de la divine simplicité des âges primitifs : ils se disent ({ue tout cela ne saurait être leur idéal.
Comment s’en aperçoivent-ils ? En interrogeant leur conscience, et en regardant autour u eux comment la conscience des honnêtes gens les fait vivre. Quand des hommes de iionne foi qui ne se sentent pas vicieux, qui s’estiment et se savent estimés, se rendent compte qu’ils n’obéissent pins et ne peuvent plus obéir à la moi ale de l’Église, qu’ils ne se croiraient pas meilleurs s’ils la suivaient. et ne se croient pas moins bons quand ils la transgressent, c’est alors qu’il leur faut bien cliercber les principes rationnels d’une morale laïque. Elle s’élabore sous la pression des faits : la vie qu’on vit, et qu on ne peut pas rougir de vivre, détermine pour la raison les conditions auxquelles devra satisfaire la règle morale.
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L idéal nouveau apparaît d’abord chez Saint-Évremond et Ninon. Octogénaires, ou peu s’en faut, tous les deux, ils ramassent avec une sérénité avisée tous les plaisirs qui sont a leur portée, sans les surlaire. Ninon écrit à Saint-Évremond, en 1698 ;
^ « Que j envie ceux qui passent en Angleterre, et que J aurais de plaisir à dîner encore une fois avec vous ! N’estce point une grossièreté que le souhait d’un dîner? L’esprit a de grands avantages sur le corps ; cependant, ce corps tournit souvent de petits goûts, qui se réitèrent et qui soulagent 1 âme de ses tristes réflexions. ^Yous vous êtes souvent moqué de celles que je faisais ; je les ai toutes bannies. Il nest plus temps quand on est arrivé au dernier période de la vie ; il faut se contenter du jour où l’on vit Les espérances prochaines, quoi que vous en disiez, valent bien autant que celles qu’on étend plus loin : elles sont plus sures Voila une belle morale. Portez-vous bien ; voilà à quoi tout doit aboutir '. »
Ninon se décrivait naïvement. Saint-Évremond raisonnait davantage et tirait la morale de la pratique qu’ils suivaient avT3c une sécunté si parfaite. Étudiant les Romains, se disait qu ils n étaient Irugaux que comme ils étaient
luJZl' r s’abstinrent
q e des plaisirs qu ils ne connaissaient pas. Ne pouvant
« Je sais que la raison nous a été donnée pour régl.T nos mœurs , mais la raison, autrefois rude et austère, s’est civilisée avec le temps; elle ne conserve aujourd’lmi presque
pour établir des lois qui pussent empêcher les outrao-es et les volenoes : elle s'est a.louole pou.'i nlrclui.-e l'homuneW Jans le co.nn.erce des l,o, antes. e!||e est tlevenne ,là"é ,t Z carte., se dans la .-eelierche des plaisirs, pour readré I vie
d’être sévère ’nt, n . OÙ c’était assez
P, 1 , • V ^ vertueu.x, puisque la politesse
la galante, -te, la se.ence .les voluptés, font pa,-tie .In nforifo
-1. Corraspondajice, é<l. Colomhey, p. 1^25.
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présent. Pour la haine des méchantes actions elle doit durer autant que le monde; mais trouvez hon que les délicats nomment jo/amr ce que les gens rudes et grossiers ont nommé vice, et ne composez pas votre vertu de vieux sen timents qu’un naturel sauvage avait inspiré aux premiers hommes h »
Tout est dans la mesure ; entre la « vertu rigide » et le « sale intérêt » , il y a l’adroite honnêteté. D’ailleurs, la vie même indique ce juste milieu : le vice extrême est rare comme la vertu extrême ; l’homme réel est entre les deux. Tout est médiocre en lui.
Dans l’économie de la vie, Saint-Évremond s’avise que l’exercice ordinaire des chrétiens est mauvais ; la méditation de la mort trouble la joie des plus beaux jours. « 11 est comme impossible de ne pas faire quelque réflexion sur une chose si naturelle ; il y aurait même de la mollesse à n’oser jamais y penser. Mais... je ne puis en approuver l’étude particulière... La joie (doit être) curieusement entretenue^. »
Mais il ne faut pas non plus trop penser à la vie. La douceur de l’analyse de soi-même est dangereuse. « Nous passons aisément de ces joies secrètes à des chagrins intérieurs... Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi ^ ».
Voilà comment Saint-Évremond prend le contrepied de Pascal. Il lui accorde que le divertissement est nécessaire à l’homme : mais il en prend bien son parti. Ce n’est pas une misère, puisque c’est le moyen d’oublier sa misère. Ne voit-on pas dans ces réflexions percer le sentiment qui, avec le goût de l’action utile, appauvrira communément la vie intérieure au xviiû siècle ? La morale du plaisir n’invite pas à examiner de trop près les joies : on les ferait évanouir.
Un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, Baudot de Juilly, fit paraître en 1700 un Dialogue entre MM. Patru et d’ Ablancourt mr les plaisirs, qui fut poursuivi et supprimé. Patru et d’ Ablancourt ont entendu un sermon où le prédicateur « s’est déchaîné contre toutes
d. Œuvres meslées, 1706, I, p- 357.