‹ Études d'histoire littéraireChapitre 53 sur 125 · Pat'C · texte numérisé non relu

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pays étrangers ? Craindra-t-il la société des daines ? Et, si son âge le pernief, n'aura-t-il pas, nièine marié, une maîtresse ? Estimera-t-il moins un ami qui ne gardera pas une exacte chasteté ? Lui semblera-t-il qu'il se dégrade, s'il cultive la faveur du roi et l'amitié d'un ministre, et s'il se pousse, lui et les siens, aux charges éclatantes ou lucratives? S'interdira-t-il de donner ou de prendre à intérêt des capitaux, et songera-t-il jamais que l’Église prohibe Yusure, si ce n'est peut-être quand il empruntera de l'argent et que les conditions du prêteur dépasseront la limite que non pas l'Église, mais la loi et la coutume ordonnent ? Ne concevra-t-il pas qu'il n'y a point de commerce ni de finance, partant point de richesse publique, point de prospérité pour l'État, sans usure ? Toute la vie des honnêtes gens est un exercice continuel des trois concupiscences : libido sentiendi, la concupiscence des sens, le goût des commodités matérielles et de la volupté physique ; libido sciendi, la concupiscence des yeux et de l'esprit, le goût de connaître, la curiosité ; libido dominandi, la concupiscence de la volonté, la passion d'exceller, l’ambition, l’orgueil.

Peuvent-ils, ces gens-là, trouver haïssable et de nul prix la vie confortable qu'ils mènent, avec tous les agréments du luxe, tous les plaisirs de la société et des arts ? Peuventils ne faire d'une telle vie, dans de tels cadres, qu'une préparation à la mort ? Quel homme du monde, même pieux, vit dans la méditation de la mort ?

Peut-on. dans le progrès de la politesse et des manières, croire aux dangers du monde et se défier de ses douceurs ? Le scandale et l'excès, on voit bien que c’est condamnable ; mais l'usage modéré des plaisirs délicats, qui ne l’approuve? qui ne le pratique ? Quand l'homme sent en soi une bête sauvage qui gronde et s agite, il admet sans trop de peine l’ascétisme comme un frein proportionné à la force de ses passions : mais fhomnie aimable qui n'a plus que des goûts, en qui rien ne rugit, et qui n’a point de bête à dompter, qu'a-t-il besoin de s'imposer tant de gêne? Pourquoi s’abstenir, et non point déguster ? Dans ta douceur et dans la sécurité de la vie moderne, de quel usage sont les efiorts de sainteté ou d’héroïsme ? Ou bien les occasions manquent, ou bien on fait, par bonne éducation, parce que tout le

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monde le fait, sans peine et sans mérite, ce qui dans les anciens temps, signalait une vertu supérieure. Après tout, Fabricius refusait l’argent d’un ennemi, et Scipion ne violait pas une princesse : les maréchaux de Louis XIV peuvent en faire autant sans revenir à la Irugalité ni à la continence antiques. C’est ainsi que la vie, l’expérience des honnêtes gens éclairaient, guidaient la raison dans la formation de la morale philosophique.

Des rigoristes, qui raisonnaient conséquemment, ont essayé de ramener le siècle à la morale chrétienne. Le jansénisme s’efforça de retirer toutes les concessions que l’Église peu à peu avait faites à l’esprit du siècle, c’est-àdire aux mœurs, aux faits : tout le monde sait le sens des Provinciales. Mais il y eut bien d’autres controverses qui naquirent du conflit des préceptes traditionnels et des habitudes développées par les conditions de la vie actuelle : il y en eut sur les études monastiques, sur le théâtre, sur le luxe ‘, sur l’usure. Le public, en général, applaudissait aux logiciens intransigeants, et ne changeait pas de pratique. Ces controverses même ne pouvaient que détacher beaucoup d’esprits des principes. En concevant clairement que la religion obligeait à la morale sévère, défendait le luxe, le prêt à intérêt et le théâtre, ceux qui, dans la sincérité de leur cœur, ne pouvaient pas revenir à la morale sévère, ni renoncer au luxe, au théâtre et au prêt à intérêt, en étaient réduits à se dire qu’il fallait chercher les principes de la vraie morale ailleurs que dans la religion. Plus les jansénistes avaient raison de prétendre que le christianisme était cela, était cette règle austère, plus le monde qu’ils persuadaient devait se reconnaître incapable de vivre selon l’Évangile, et prendre son parti de cette incapacité.

11 y avait longtemps que, dans la conscience de l’Occident chrétien, des éléments non chrétiens s’étaient amalgamés avec la morale chrétienne : l’honneur, l’amour courtois, la gloire, etc. Peu à peu s’était formée une morale des honnêtes (jens., plus relâchée que la morale religieuse, et tenue

i. André Morize, L’apologie du luxe au XVIII^ siècle. Le Mondain et ses sources, t909. Fragment d’une vasie et originale étude, (jui n’a pas encore paru, et qu’il faut souhaiter de voir enfin paraître).

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pour suffisante. Longtemps d’ailleurs, cette morale se reconnut humblement inférieure à l’autre ; les gens du monde admettaient sans discussion que Fhonnêteté ne pouvait se comparer à la sainteté, qu’elle ne valait que parce qu’elle lui empruntait, et qu’il n’y avait de progrès moral que dans une plus stricte observance de la règle chrétienne.

Cependant, le monde peu à peu prit confiance en lui, et à mesure que parallèlement la toi se refroidissait et les mœurs se polissaient, le sentiment de l’insuffisance de la morale mondaine s’atténua. En môme temps on remarquait que des orthodoxes vivaient mal, que des hérétiques, ou des infidèles, ou des incrédules étaient d’honnêtes gens. On remarquait que, dans les diverses confessions, les honnêtes gens pratiquaient les mêmes maximes. On se disait que la vertu ne tenait pas au dogme, et que la morale unissait ceux que le dogme divisait : c’était la raison pour laquelle la Palatine, protestante convertie, qui n’avait pas cessé d’estimer ses anciens coreligionnaires, s’attachait par-dessus tout à « la religion des honnêtes gens ».

Plus tard, on découvrait la Chine, le Siam : Bernier, Régis voyaient avec émerveillement de grandes sociétés d’infidèles, qui n’avaient jamais connu l’Évangile, obéir à une morale toute voisine cîe l’Évangile, et aussi pure. Les sauvages même que visitait La Hontan pratiquaient la vertu et n’y étaient parvenus que par leur raison naturelle. Alors, l’idée de la morale des honnêtes gens s’élargissait, et l’on concevait une morale universelle, la même chez tous les peuples, malgré les différences de religion, et par conséquent indépendante des dogmes.

Si Bayle pouvait soutenir, non sans scandale, mais sans absurdité, qu’une société d’athées était capable de subsister. aussi réglée que n’importe quelle société chrétienne, c’est que ce paradoxe s’autorisait d’un fait; les missionnaires avaient observé, ou cru observer, dans la Chine une société, la mieux pohcee et la plus vertueuse de toutes, ou la classe dirigeante, les lettrés, étalent athées. Du moins voyaiton clairement par l’hstoire et par les témoignages des voyageurs, que partout où un Dieu était adoré, une même morale était établie. D’où l’on concluait que, puisque la

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morale subsistait dans la diversité des sectes, puisque les fausses religions ne la corrompaient pas, Torthodoxie n'en était pas le fondement, et la révélation n'y était pas nécessaire. On trouvait dans les faits la preuve que la loi morale n'était pas l'expression d'un commandement divin, mais une révélation de la conscience interprétée par la raison. La morale universelle était en même temps la morale naturelle. De ce point de vue, le problème de la damnation des païens, agité depuis si longtemps, se résolvait pour tous les hommes raisonnables. Le théologien qui damnait les païens vertueux avait beau montrer (ju'il était logique : il était odieux. Dans l'état de la conscience publique, la vertu devait garder son prix aux yeux de Dieu, quelle que fût la croyance.

Depuis que la vie mondaine était organisée, l’opinion du monde était une puissance qui décidait du vrai et du bien. Mais la raison ne reconnaissait pas cette autorité-là plus qu’une autre, et il fallut aller, pour légitimer les commandements de la morale des honnêtes gens, jusqu’au principe de la souveraineté de la conscience individuelle. L'accord de tous les peuples supposait le même principe. L'universalité de la morale était l'expression de l'identité de la nature humaine, dans tous les temps et tous les pays. La raison éclairée ne faisait que rendre à la conscience le pouvoir usurpé par le préjugé, la tradition ou l’autorité. Dès que l’on s’affranchit de ces tyrans, il n'y a plus que la conscience qui puisse choisir, ou plutôt dire, la loi qui l'oblige. Or, le sentiment de la conscience est un fait d’expérience.

Bayle tut le premier qui démontra le principe de la souveraineté de la conscience. Mais ce principe existait déjà dans le sentiment de rhomrne cultivé, et dirigeait son activité morale, ('/est en y faisant appel que Pascal pouvait rendre ridicule le jésuite qui parlait d’après la conscience de M. Jiauny, et non d’après la sienne. Ninon et Saintflvremond n'employaient leur raison qu'à expliquer ce que leur conscience réellement acceptait ou refusait, et Baudot de Juilly ne demandait pas à la raison de ses lecteurs d’examiner les principes abstraits, mais à leur sentiment de reconnaître le lait actuel de la sécurité morale dans l’usage des plaisirs.

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On n’opposait pas alors la conscience individuelle à la pratique commune de la société. On les accordait contre la révélation et l’autorité. On accordait aussi le sentiment et la raison contre les mêmes ennemis. C’est plus tard que le rationalisme intellectuel s’opposera à la morale du sentiment. Pour le moment que nous considérons, aux environs de 1700, la morale rationnelle est celle, tout simplement, qui use de toutes les facultés naturelles pour trouver une règle des actes et un critérium de leur valeur, en excluant le mystère de la révélation.

Toutes les philosophies, et même la religion, avaient proclamé que le bonheur est la fin de l’activité humaine, et que la vertu doit conduire au bonheur. Le Bonheur, ce mot vague qui enveloppe de l’infini et de l’absolu, donnait beau jeu au prédicateur qui disait que le bonheur n’était pas de ce monde, et qui le promettait dans l’autre. Tant que les hommes poursuivent le bonheur, la religion a de quoi tenter leur désir.

Malebranche lui enleva imprudemment son avantage en identifiant, au scandale d’Arnauld et à l’applaudissement de Bayle, bonheur et plaisir. Dès lors qu’on déclarait que le plaisir, tout plaisir, même celui des sens, rend l’homme heureux pendant qu’il en jouit, la religion perdait son utilité. Car, si le bonheur est inaccessible en cette vie, comment douter que le plaisir soit à notre portée? L’immortalité n’est qu’une espérance, mais le plaisir actuel est un fait. L’homme qui en jouit est sûr d’en jouir, et tous les raisonnements échoueront contre sa certitude.

Cette résolution du bonheur en plaisir, Malebranche y était conduit par son goût des idées claires, mais aussi par l’observation psychologique; et si l’idée se répandait rapidement au delà du cercle de ses disciples, ce n’est pas seulement à cause du soutien que Bayle lui apporta. C est que la société en trouva la confirmation dans son expérience quotidienne, et qu’elle y apercevait le principe qui légitimait sa vie.

Une fois que l’on a pris conscience de cette idée, avec le pessimisme chrétien de Pascal, le pessimisme lucrétien de M™'’ Deshoulières, le pessimisme panthéiste de Jacques Sadeur perdent leur raison d’être : la nouvelle génération

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sera optimiste, et l’auteur de Jacques Massé, Tyssot de Patot, se déclarera « partisan de la vie », dont la valeur est « au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer ». Il ne servirait à rien de ne pas croire à la survie, si la vie n’avait rien à offrir de solide : mais si le bonheur n’est que du plaisir, le plaisir est réel, et la vie est bonne. Elle est bonne certainement en France pour les classes supérieures ; il n’y a que des malheurs individuels.

A toutes les morales de renoncement, à la morale ascétique du Christ, à la morale stoïque, à l’idéal homérique ou romain de la frugalité, va succéder une morale du bonheur, organisant la poursuite et l’administration des plaisirs. Même l’épicurisme en est transformé. Tandis que l’érudition de Gassendi et du Rondel fait consister la volupté épicurienne dans l’abstinence, les mondains. Des Coutures, Bernier (au moins dans ses propos), et surtout Saint-Èvremond veulent un idéal de volupté active. La raison, si le plaisir rend heureux, est de saisir tous les plaisirs qu’on peut. « L’abstinence des plaisirs, disait Bernier, me paraît un grand péché ’. »

La morale sera un art de jouir. Il s’agira de ne pas se tromper sur la valeur des plaisirs, de les bien évaluer en qualité et en quantité. Gilbert, Fontenelle indiqueront la nécessité d’une arithmétique des plaisirs.

Il s’agira aussi de ne pas se tromper dans leur usage : l’abus, l’excès les lont disparaître et les convertissent en maux. La mesure sera donc une vertu cardinale, et au renoncement farouche du saint ou du héros se substituera la modération raisonnable de l’homme de bonne compagnie.

Kémond le Grec, qui ne se refusait à aucun plaisir, a essayé dans un petit Dialogue platonicien sur la volupté (écrit en 1702 -, publié en 1736 d’indiquer le critérium du plaisir raisonnable.

« C est la manière d user des plaisirs, dit iVspasie, qui fait toute la dilférence de la volupté et de la débauche. — La volupté, repris-je (c’est Agathon qui parle), sera donc l’art d’user des plaisirs avec délicatesse. »

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