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Avis d’une mère à son fils, p. t

les consciences. La vertu sociale ne sera pas seulement la vertu qui en général travaille au bien des hommes : ce sera plus particulièrement le dévouement aux intérêts du corps social dont on est membre, et aux individus qui le composent. La vertu sociale se réalisera en vertu civique. La bienfaisance deviendra patriotisme. J’en trouve la forme la plus humble, ingénue et touchante, dans ce que Fontenelle nous conte de l’abbé des Billettes, de l’Académie des Sciences, qui s’occupait de géologie, d’histoire naturelle, et autres sciences de peu d’utilité pratique.

« Le bien public, l’ordre, ou plutôt tous les différents établissements particuliers d’ordre que la société demande, toujours sacrifiés sans scrupules, et même violés par une mauvaise gloire, étoient pour lui des objets d’une passion vive et délicate. Il la portoit à tel point... que, quand il passoit sur les marches du Pont-Neuf, il en prenoit les bouts qui étoient moins usés, afin que le milieu qui l’est toujours davantage ne devînt pas trop tôt un glacis. Mais une si petite attention s’ennoblissoit par son principe; et combien ne seroit-il pas à souhaiter que le bien public tut toujours aimé avec autant de superstition ‘ ? »

Ici la morale rejoint la politique. Le développement de la conscience morale va profiter de celui de la conscience civique, et se confondra presque, au moins se mêlera avec lui. 11 nous faut voir maintenant comment était née cette conscience civique, et comment elle avait déterminé la raison, à ébaucher les premiers plans de réformes politiques et sociales.

L ÉVEIL DE LA CONSCIENCE SOCIALE ET LES PREMIÈRES IDÉES DE RÉFORMES POLITIQUES

Lorsque l’on ne donne pas, comme font Taine et Cournot, la philosophie politique du xviii* siècle pour un produit de la raison abstraite définissant a priori l’homme en soi et la société idéale, on la considère communément comme

'1. FonLenelle. Œuvres, 1790, t. III, p. 112.

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une importation étrangère. Parce que Voltaire et Montesquieu sont allés en Angleterre, et parce qu'il y a eu les déclarations américaines des droits, on se persuade volontiers que la politique de nos philosophes et la déclaration française des droits de l’homme viennent d'Angleterre et d’Amérique, et l’on trouve un certain amusement ironique à penser que le rationalisme de notre xvm'' siècle s'est inoculé le mysticisme biblique des Anglo-Saxons h

Encore une fois, je ne prétends pas diminuer les influences étrangères, pas plus que le rôle de la raison. Mais je voudrais montrer dans quel courant déjà formé ces inlluences se sont versées, et sous quelles pressions des réalités la raison s'est mise à travailler.

En 1692 se forme au Luxembourg, chez l'abbé de Choisy qui en rédige le journal, une ébauche d’ Académie des Sciences politiques : les gens qui s'y assemblent ne sont que des curieux d’histoire, et particulièrement d’histoire des institutions.

De 1723 à 1731 se tiennent place Vendôme les réunions du Club de l’Entresol ; l’abbé Alary et ses amis sont des curieux encore, des curieux d'histoire et de politique étrangère, mais ce sont aussi des citoyens qui veulent travailler au bien public.

Entre ces deux dates, 1692 et 1723, la conscience sociale s’éveille, avec l’esprit de réformes, dans la classe supérieure de la société française.

Il n’y avait rien de tel auparavant. L'échec de la Fronde avait tué chez les Français le désir de s’occuper de leurs affaires. Nos grands écrivains — de quelque manière qu’on les torde — évitent prudemment de causer sur les « affaires du roi ». si ce n’est pour admirer et louer. Les moralistes s’en tiennent à la peinture des caractères généraux de l’àme humaine, et ne touchent qu’avec discrétion aux types sociaux, en prenant bien garde de ne pas sortir de la satire

1. Voyez sur cette attitude, l’ouvi’age de M. Parodi, qui défend le caractère rationnel des principes de 1789 (Traditionnalisme et démocratie. 1909, p. 234-235).

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morale. Les libelles qui s’impriment soi-disant « à Cologne chez Pierre Marteau », ou ailleurs, ne contiennent guère de philosophie politique.

Les pi'édicateurs tonnent contre certains abus : leur virulence prouve leur innocence ; elle ne tend jamais aux réformes, et s’accommode des abus, pourvu qu’ils donnent matière à de belles pénitences chrétiennes. D’ailleurs ces prêtres ont mandat de parler au nom de l’Eglise, mais leur mandat ne consiste qu’à parler. Les évêques sont des fonctionnaires du roi, en même temps que des représentants de Dieu : s’il se mêlent çà et là de remédier aux maux de leurs diocèses, quoiqu’ils excèdent parfois leurs attributions au sentiment des ministres et des intendants, ils n’en sont pas moins des personnages qualifiés pour agir ; on ne peut leur dénier qu’ils aient mission d’assurer la pratique de la morale chrétienne; et c’est à l’amendement des consciences et des conduites, non des institutions, qu’ils travaillent. Bossuet écrit un traité de politique, mais pour un seul lecteur, le futur roi : il ne le publie pas.

En réalité, il n’y eut en France, entre 1660 et 1680, qu’un grand réformateur politique. Ce réformateur qui, posant en principe que la puissance d’un État moderne consistait dans sa richesse, rêvait de transformer la monarchie demi-féodale et demi-romaine, fastueuse, militaire et conquérante, de Louis XIV, en une monarchie administrative, industrielle et commerçante, qui voulait encourager la 'peuplade et le travail ; (|ui condamnait les dépenses d’orgueil et tout ce qui consommait sans produire, les couvents comme les courtisans ; qui voulait rendre a avantageuses et honorables » toutes les professions « qui tendent au bien public », et s’etforçait d’empêcher les enfants de bourgeois enrichis par la manufacture et le commerce de s’évader dans les offices de judicature et dans l’oisiveté noble; ce citoyen éclairé qui rêvait de diminuer les privilèges financiers des deux ordres supérieurs de l’État, de rendre la taille plus égale, c’est-à-dire proportionnelle, d’établir par tout le royaume même loi, même poids, même mesure, de donnei’ enfin au travail la sécurité par l’ordre et la facilité par de grands travaux publics; ce grand esprit utilitaire ■qui arrivait même certains jours à concevoir la justice.

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l’égalité des sujets, la solidarité des provinces comme des moyens de la prospérité publique : c’était Colbert. Il a devancé nos philosophes par beaucoup de ses idées, et leur programme de réformes aurait été bien diminué, si Colbert avait pu tout ce qu’il a voulu.

Colbert avait autour de lui des émules, des disciples, dont l’un réclamait contre la torture, demandait des garanties pour l’accusé dans les procès criminels, un autre rêvait l’abolition des justices seigneuriales, d’autres concevaient la liberté des échanges, la liberté de la concurrence, et posaient que « la liberté est l’âme du commerce ‘ ».

Tous ces ministres, magistrats, intendants, sont des rationalistes ; ils veulent l’ordre et la raison partout ; mais ce ne sont ni des métaphysiciens ni des humanitaires. Ils sont très réalistes ; ils appliquent leur raison aux maux qui empêchent la prospérité matérielle du royaume. Leur fin est d’activer la création du bien-être et de la richesse.

Ils veulent souvent les mêmes choses que les philosophes du siècle suivant ; mais ce ne sont pas en réalité des « philosophes ». Ce sont des administrateurs. Dépositaires de l’autorité, ils ont un mandat précis du roi pour aménager de leur mieux le royarne.

Longtemps ce fut ainsi ; il n’y eut d’esprit de réformes, de zèle actif pour le bien public que chez Colbert et ses intendants. Que faudra-t-il pour que cela change?

Il faudra l’échec de Colbert, réduit, avec les intendants, à trouver de l’argent, toujours de l’argent, pour les conquêtes ou les bâtiments, et à remettre toutes les mesures utiles à la paix, qui ne vient jamais ou ne dure pas. Il faudra la fiscalité odieuse, le despotisme lourd, et que cette fiscalité, ce despotisme n’aient pas même entin le prestige du succès. 11 faudra, par les échecs de la politique et par les désastres des armées, l’aggravation incessante des charges et delà misère générale.

Dans la splendeur apparente du règne, dès les années qui suivent la paix de Nimègue, un symptôme grave se mani-

1. Voir Depping, Comspondance administrative sous Louis XIV, et Lav'isse, Histoire de France, i. VII. Les principales références sont données dans les notes de mon cours professé à la Sorbonne, Revue des cours, 27 février et 12 mars 1908.

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teste dans la littérature. C'est le livre de La Bruyère, les Caractères.

On l’a montré*, il n’y a rien de hardi ni de neuf au fond dans les criti({ues de La Bruyère. Sur les partisans, sur les abus de la justice, sui' les richesses du clergé régulier, sur les anoblissements à prix d’argent, tout a été dit, soit par les prédicateurs en chaire, soit même quelquefois par le roi, dans les préambules de ses ordonnances.

Mais cette fois, c’est un laïque qui dit tout cela, c’est un « particulier sans mission » qui « s’ingère » de détailler les maux et les abus. Voilà qui est nouveau et qui est grave. Et ce qui l’est plus encore, c’est l’accent d’amertume de l’écrivain.

11 n’a pas de projets, pas d’idée de telle ou telle réforme. Il n’indique pas de remèdes. Il critique. 11 dit que tout ne va pas bien dans la France du grand roi ; il fait sentir que cela ne peut pas continuer. 11 n’appelle qu’à Louis XIV pour les remèdes; mais il fait connaître son appel au public qu’il aigrit de sa mauvaise humeur envenimée.

Une conscience sociale douloureuse s’éveille chez La Bruyère, chez cet homme de mérite qui n’a pu trouver sa place: son malaise personnel le conduit à voir le désordre et l’injustice du régime. 11 s’en tient à sa plainte. Il n’a pas encore de philosophie politique : mais il indique le moment où il devient imminent et nécessaire qu’on en élabore une.

Les Caractères paraissent en 1687. En 1695, Boisguillehert donne son Détail delà France. En 1699, s’imprime le 1 éléma'iue de Fénelon. En 1707, le maréchal de Vauban public sa Dîme royale, (juel pas en vingt ans ! Avec ces trois ouvrages commence le mouvement d’oii sortiront la philosophie politiijue du xvin® siècle et les doctrines des révolutionnaires.

Il n importe que les écrits de Fénelon aient été faits pourun iutur roi, comme la Politique de Bossuet. L’esprit en est

1. M. Lange, La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales, 1909.

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