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L EXPÉRIENCE DANS LA FORMATION DE LA PHILOSOPHIE

très différent : c’est un esprit d’opposition. Tandis que Bossuet, largement conservateur, ne cherchait de garanties que dans la réforme morale du souverain. Fénelon, en même temps qu’il donne au duc de Bourgogne des principes de gouvernement contraires à ceux de son grand-père, veut modifier les institutions et propose des projets de réformes politiques. Sa critique n’est plus sentimentale et negative comme celle de La Bruyère : il a une doctrine positive. Les rêves romanesques du Télémaque, les maximes généreuses des Dialogues des morts, se précisent en directions pratiques dans y Examen de conscience pour un roi, dans les Plans de gouvernement. Fénelon veut une monarchie paternelle, pacifique, économe, ennemie des conquêtes et du faste, qui fasse prospérer les peuples par le travail et surtout par le travail agricole.

Le roi n’a pas le droit de traiter son royaume « comme une chose dont il peut faire tout ce qu’il lui plaît ‘ ».^ Les lois sont au-dessus du roi : c’est le seul moyen d éviter l’anarchie et le despotisme.

« Ce milieu est qu’un peuple ait des lois toujours constantes et consacrées par toute la nation ; qu elles soient au-dessus de tout ; que ceux qui gouvernent n’aient d’autorité que par elles ^ »

Les rois n’ont de droits sur les personnes, les actions et leshiens des sujets qu’ autant qu’il est strictement nécessaire au bien public, et que les lois 1 accordent.

« Ils n’ont aucun droit sur la liberté de l’esprit et de la volonté des citoyens ; leur pouvoir ne s’étend qu’aux actions

extérieures ^ » • , i •. j •

D’où il suivrait qu’en matière religieuse, le droit du roi

est épuisé quand il a interdit aux hérétiques le culte

^ Fénelon est patriote. Sans doute Coriolan adopte les thèses de Jurieu"; « Les hommes naissent libres et indé-

1. Fénelon, Œuvrer, éd. Didot, in-8, t. III, p. 404 (Mémoire pu-

rJps morts (iliT) : Socrate et Alcibiade, d'. Ramsay, Essai sur le gouvernement civil (d’après les idees de

Je n’ai point tenu compte ici des doctrines poUtiques des protestants. C’est pourtant un bel exemple de

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pendants ; les sociétés avec toutes leurs subordinations et leurs polices sont des institutions humaines qui ne peuvent détruire la liberté essentielle à l’homme... Il faut toujours revenir au droit naturel. Dès que la société manque à la condition (de traiter équitablement l’individu), le particulier rentre dans ses droits. » Mais Camille, interprète de l’auteur, répond simplement : « Les enfants qui naissent ne choisissent point leur patrie. » Et rien ne saurait dispenser d’aimer cette patrie, ni briser le lien qui nous unit à elle.

Cependant, comme Bossuet et comme Montesquieu, Fénelon n’oppose point le patriotisme au cosmopolitisme. Il les harmonise, en subordonnant la patrie à l’humanité, sans hésitation h

« Le droit de conquête est un droit moins fort que celui de l’humanité. »

« Un peuple n’est pas moins un membre du genre humain qui est la société générale, qu’une famille est un membre d’une nation particulière. Chacun doit infiniment plus au genre humain qui est la grande patrie, qu’à la patrie particulière dans laquelle il est né. »

Ainsi s esquissait dans l’esprit de Fénelon la hiérarchie des rapports et des devoirs sociaux que Montesquieu formulera nettement : individu, famille, patrie, humanité.

Fenelon disait tout cela au duc de Bourgogne, en tête à tête. Mais, avec ou sans son consentement, le Télémaque, puis les Dialogues parurent. C’en fut assez pour qu’il y eût de sa part l’appel à l’opinion publique, sans lequel il n’y a point à proprement parler de « philosophie ». Peu importait que la partie la plus précise de ses idées, que ses projets pratiques demeurassent inconnus': il n’en paraissait que

la manière dont l’expérience détermine les idées : la politique de Jurieu est sortie de la Révocation de l’Edil de Nantes. Jusque-là, les protestants ne contestaient pas plus que les catholiques le pouvoir absolu de Louis XIV. Mais tout le mouvement des idées protestantes se produit hors de France et n’agit pas d’ahord sur les catholiques français. Le n est que jdiis tard, ijiiand le courant d’opposition s’est forme, en plein xvm® siècle, que quelque chose en passe chez les philosophes comme Rousseau.

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