‹ Études d'histoire littéraireChapitre 6 sur 125 · HOMMES DE LA RÉVOLUTION. CIVILS ET MILITAIRES · texte numérisé non relu

HOMMES DE LA RÉVOLUTION. CIVILS ET MILITAIRES

Les gens qui n’ont jamais écrit un mot de journal ou d’autobiographie sont à considérer. Ce sont eux qui ont agi, qui, s’ils doivent quelque chose directement ou indirectement aux idées vulgarisées parles écrivains, les ont, bien ou mal, faiblement ou fortement, fait passer dans les faits. Les dictionnaires biographiques abondent : Biographie du Dauphiné, par Rochas ; lyonnaise, par Breghot du Lut et Perreaud ; normande, par Oursel, etc. Mais j’y ai rarement trouvé ce que je cherchais ; et cela se comprend: leur objet n’était pas le mien. On ne peut guère y prendre que les noms des personnages à « enquêter », et une idée générale de la conduite de leurs vies qui permet de deviner parfois ceux qu’il y a profit à choisir pour les étudier de près. Rares sont les ouvrages il’où, comme dans le confus et copieux recueil de Duclos. les Ariégeois, on peut, aA^ec de la patience et du temps, recueillir une moisson de faits utiles. J’appelle faits utiles tout ce qui me renseigne sur les relations et dépendances intellectuelles, la formation morale, la culture de tous les hommes qui ont eu un rôle public, national ou local, petit ou grand, au xviiP siècle et sous la RéAmlution. Il faudrait faire pour un grand nombre de députés des assemblées, de juges et d’administrateurs révolutionnaires, de généraux de la République et de l’Empire, de maires de villes et de bourgades, de commerçants et industriels, etc., l’étudequ’on a faite sur la jeunesse de Bonaparte*. On sait les goûts lit-

'1. Depuis que ceci a été écrit, j’ai vu combien de pareilles recherches seraient productives en lisant les riches notices de M. Cl. Perroud sur toutes les personnes avec lesquelles les Roland ont été en relation (Lettres de M”® Roland, t. II, appendices). Quelques centaines de biographies constituées comme M. Perroud a constituée celles de

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léraires du lieuteiianl Bonaparte et de rempereur Napoléon. Nous avons pu voir à l’Elxjiosition de 1900. la bibliothèque de cauipagne, très classique, de l’Empereur. Mais ses compagnons d’armes? lisaient-ils? et que lisaient-ils? Hoche, nous dit-on, brodait des gilets, étant sergent, pour acheter des livres graves. Bernadotte, Béarnais jovial, délié et vulgaire, emportait en campagne les Œuvres poissardes de Vadé; j’ai rencontré un jour, chez un bouquiniste de Bayonne, l’exemplaire, plus que fatigué, qui porte la signature : Bernadotte général de division.

8“ Cauiers de 1789; discours, journaux, pamphlets et LOIS révolutionnaires.

Toute cette matière a été souvent étudiée au point de vue politique: rarement, sauf les discours S pour y chercher les origines et la composition intellectuelles des auteurs. A lire certains discours de nos assemblées, à en analyser le contenu de pensée ou de doctrine, il est souvent assez aisé de deviner de quel point de l’horizon intellectuel l’iiomme est venu, dans quel milieu philosophique, moral ou social son esprit a grandi, a pris son pli, sa saveur. Deux hommes du même parti, défendant la même politique, la même loi, le même principe, accusent souvent les formations intellectuelles les plus différentes. A certaines citations fournies par 31. Aulard, j’entrevois que si, comme il l’a mis tortement en lumière, la France révolutionnaire a si lentement dépouillé le préjugé monarchique, et n’est venue entin à la République que sous le coup d’une inévitable nécessité, les faits marchant ici plus vite ijue les idées, cette lenteur incroyable de l’évolution a été, au moins en partie, le résultat d’un état d’esprit créé par Montesquieu et Rousseau (pii avaient fait un

Ijinllienas, nous feraionl vcainienl coiinailre le personnel (lui a fait la Révol ni ion, et riiislorien de la lillérature n’aurail plus (lu’à suivre les indications données, visiter les sources délinies, pour savoir à quoi s’en tenir sur le composé intellectuel que présenle l'individu.

1. On a monirc naguère de façon anmsanle, dans la Revue d’histoire littéraire, les plagiats, donc les lecluros, de Mirabeau, pour les Lettres écrites du donjon de Vincennes.

dogme politique de la liaison de la ionne républicaine avec 1 exiguïté du territoire. Par eux, l’impossibilité d’une république de 25 millions d’hommes était devenue un axiome dont 1 évidence ne se discutait plus. Il faudrait mesurer jusqu à quel point les lorniules des livres enchaînent la liberté des intelligences et dirigent les élans de la sensibilité, définissant les limites des réactions possibles contre les pressions des faits économiques et politiques, fermant la porte longtemps à certaines solutions naturelles et raisonnables. Les événements alors traînent à la remorque l’esprit d’une classe, d’une société, paralysé ou aveuglé par des doctrines dont il n’ose pas douter.

9" Les journaux.

Quels sont ces correspondants provinciaux, de Falaise ou de Beauvais, de Moulins ou de Marseille, qui envoient à Fréron, au Mercure, etc., leur prose, leurs vers, leurs lettres, qui fournissent infatigablement une abondante copie gratuite ? Quels sont leur esprit, leur situation sociale, leur milieu ? Un peu de biographie ici serait liien instructive.

Quelle est la vogue, la pénétration des journaux en province? Comment rattachent-ils les petites localités, les campagnes au grand centre ? avec quel succès? Aux séances quotidiennes d’après-midi de l’Académie de Milhau en Rouergue, qui n’est qu’un cercle de bourgeois et d’ecclésiastiques lettrés, on commence par lire les journaux, et l’on raisonne sur leur contenu ; ce n’est qu’après avoir épuisé les journaux qu’on prend en main des livres. Quels étaient les journaux, non pas qu’on pouvait lire (Hatin nous le dirait), mais que réellement on lisait à Milliau ?

Quelle était la forme de culture que répandaient les journaux? Quels étaient les modes d’activité intellectuelle qu’ils entretenaient ou excitaient ? Gomment, même dans les journaux littéraires, la culture scientifique, réelle, utilitaire, se mêle-t-elle, et parfois domine-t-elle?

ÉTUDES littérairf:s

10° Histoire de i/i.mprimerie.

(Ju’impi'ime-t-on ? et ijue réiiiiprirne-t-on ? On oublie trop souvent détenir compte de ces réirnpi-essions. Nous ne nous occupons guère dans riiistoire littéraii'e que des nouveautés, de la production courante. Mais chaque génération consonnne peut-être plus de vieux que de neuf. Pour évaluer Taction réelle delà littérature sur les esprits, rien de plus inexact que de considérer exclusivement les ouvrages nouveaux qui paraissent. Les réimpressions d’ouvrages antérieurement édités nous renseignent pourtant de façon très claire sur le goût, les besoins, la direction d’un siècle. Ils nous peignent souvent la continuité de la vie littéraire, et réalisent cette abstraction qu’on nomme tradition. Dans les intermittences des réimpressions d’un écrivain, Ronsard par exemple, apparaît l’alternance des courants littéraires qui successivement entraînent le goût public. Si nous étions tentés de confondre, comme on le fait parfois, le xviiû siècle et le début du xix" comme deux périodes du même classicisine ou pseudo-c/a.ssicisme les trois ou quatre impressions des poésies de Malherbe, de 1700 à 1800, et leurs onze ou douze impressions de 1800 à 1828^ nous avertiraient d’une différence : le début du xix" siècle est une réaction classique à l’égard même du xviiû. Et que sont les sept éditions de la Religion de Louis Racine, entre 1742 et 1775, à côté des vingt-deux éditions qu’il obtient de 1808 à 1830? On saisit bien là le rapport qu’il y a entre le cbristianisme janséniste du xviiûsiècle et la restaui'ation catholique du xix% et la différence d’importance de ces deux faits généraux dans la 's ie totale du pays. On voit aussi conmu'nt concourent, dans le succès de l^ouis Racine, la réaction religieuse et la réaction littéiaiire.

Par l’histoire de l’imprimerie, la ditfusion des œuvres de Voltaire (d, de Rousseau nous est attestée : pour Voltaire, huit éditions d’œuvres complètes ou choisies de 1785 à 1815, vingt de 1817 à 1830 (achevées ou en cours de publication) ; pour Rousseau, quatorze éditions de 1782 à 1815,

t. tài nous en IcnanI à (Juérai'd.

vingt aussi de 1817 à 1830. Des tableaux dressés au ministère de I Intérieur nous renseignent sur la signification de ces chifîres: douze éditions de Voltaire, de 1817 à 1824, donnent 31600 exemplaires ou 1 598000 volumes; treize éditions de Rousseau dans la même période font 24500 exemplaires et 480 500 volumes. Ajoutez, en éditions d^ouvrages séparés, pour les deux écrivains, 35 500 exemplaires, faisant 81 000 volumes. En tout plus de 2 millions de volumes de Voltaire et de Rousseau venant s’ajouter en sept ans aux impressions antérieures On comprend le cri d’alarme des évêques, des journaux conservateurs. La remarque de Chateaubriand, qu’il y a là dedans bien des invendus, bien des ballots restes en magasin, est juste : mais elle ne prévaut pas contre le fait que l’existence d’un stock immense n’empêche pas, ne ralentit pas la fabrication : la demande est assez abondante pour que les industriels ne craignent pas de multiplier l’offre.

Dans l’histoire de l’imprimerie est aussi inscrite une partie souvent négligée de l’histoire des influences étrangères. Nous autres historiens de la littérature, nous enregistrons les traductions, les imitations : nous oublions souvent ce que les œuvres originales, en leur langue, ont pu avoir de débit et d’efficacité. Si c’est surtout le français de Le Tourneur qui a popularisé Ossian, il y a pourtant eu, en 1783, un libraire de Paris pour offrir un Ossian anglais en 4 volumes : l’a-t-il écoulé ? C’est d’ailleurs, en général (la bibliographie et l’histoire de l’imprimerie nous renseignent là-dessus nettement), non pas au xviii** siècle, mais au xix" que la publication des œuvres étrangères en leur langue devient un instrument important de la diffusion des influences exotiques : je connais pour la période 1822 à 1841 une dizaine d’éditions d’œuvres complètes de Byron, et de 1818 à 1825, dix-huit ou vingt éditions d’ouvrages séparés, le tout en anglais. Sept pièces de Shakespeare s’imprimeront en anglais, à Paris, de 1822 à 1827. Il est vrai qu’il attendra jusqu’à 1829 l’édi tion parisienne de ses Complete Works, mais il y en aura, dans les dix années suivantes, deux réimpressions et une autre édition.

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