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Dans sa Relation de Félicie

ÉTUDES LITTÉRAIRES

En 1715, plus encore en 1720, après les expériences de la Régence, les temps sont mûrs pour Félaboration de la doctrine. Montesquieu peut venir. Les inlluences étrangères trouveront des sentiments, des idées, des consciences où s’appliquer. Locke et Pullendorf seront compris et adaptés. Le travail philosophique va commencer, d’où sortiront tous les chefs-d’œuvre de théorie. Esprit des Lois, Contrat Social, Dictionnaire Philosophique, Encyclopédie, et enfin l’acte politique qui en dégage l’esprit commun, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen.

11 faudrait suivre tout ce développement, et l’on n’aurait pas, je crois, de peine àmontrerque jamais — pas même chez Rousseau — l’expérience, le sentiment de certaines réalités n’a manqué de concourir avec la raison. Tous les principes dont on déduit les conséquences sont conçus à l’occasion d’un état de choses qui hlesse, et toutes les conséquences qu’on tire sont choisies pour détruire ou guérir les maux dont le royaume de France souffre. Comme l’homme, selon M. Poincaré, a construit, entre toutes les géométries possibles et également vraies, la seule géométrie qui convînt au monde que ses expériences de chaque jour lui révélaient, de même nos Français du xviiû siècle ont élaboré les vérités universelles dont ils avaient besoin pour corriger leur société.

Je ne veux pas du tout leur ôter le nom de rationalistes. C’est leur gloire de l’avoir mérité. Mais leur rationalisme n’est pas ce mécanisme abstrait de raison pure dont on nous a trop parlé, qui n’est qu’une caricature ou une chimère. Si Vhomme en soi n’a jamais existé, le Français a toujours raisonné en Français, et non pas en homme en so^ : ce n’est que Y homme en soi qui aurait pu construire la morale et la politique de la raison pure.

En réalité il y a eu chez nos pères de la lin du xviP et du xvm® siècle une sincérité intellectuelle et une raison active qui les ont conduits à critiquer toutes les règles dont on prétendait contraindre leur liberté, toutes les institutions pour lesquelles on leur commandait le respect. Mais cette critique, ils ne l’ont entreprise que sous la pression des faits, intérieurs ou extérieurs, sentiments de la conscience ou données de l’expérience.

l’expérience dans la foriviation de la philosophie 209

En morale, ils ont cherché ce qu’ils pouvaient croire, ce qu’ils pouvaient pratiquer, en continuant de s’estimer honnêtes gens. Ils ont défini la morale et le devoir par rapport non à un idéal abstrait, mais à l’idéal actuel des consciences, à celui que la vie des hommes les plus lionorés tendait à réaliser.

En politique, ils ont voulu remédier aux misères de la France et établir les moyens de la prospérité publique. Ils ont travaillé à cet ouvrage avec toute leur raison comme avec toute leur passion.

Et cette raison a été sans aucun doute plus qu’un bon sens empirique appliqué à tirer le meilleur parti des données de fait. La forme d’esprit de nos Français les obligeait à chercher partout les vérités universelles. Il ne leur suffisait pas, en morale, de constater que les gens de bonne compagnie vivaient de telle façon ; en politique, que le peuple souffrait telles misères, et que telles nouveautés seraient utiles. Il leur fallait se démontrer qu’il était vrai qu’on devait vivre ainsi ; qu’il était juste de faire cesser ces misères et d’instituer ces nouveautés. Ils n’eussent pas accepté pour eux ni fait accepter à leur public la morale qui leur plaisait, les réformes qui les soulageaient, s’ils n’avaient pu se donner et lui donner la certitude que les mômes choses étaient bonnes et vraies pour tous les hommes, conformes à la raison universelle.

Voilà où consiste essentiellement le rationalisme dont nous voyons s’ébaucher la construction entre 1680 et 1715. Il ne néglige pas l’expérience ; il ne se retire pas dans l’abstrait. Mais il faut qu’il dépasse l’expérience et qu’il construise la théorie abstraite par laquelle la raison condamne ou commande la pratique. C’est un rationalisme idéaliste qui part des faits pour monter aux principes# et qui cherche les principes pour corriger les faits.

Dans son livre si riche sur la Révolution française et les lettres italiennes, M. P. Hazard a expliqué comment a été détruite peu à peu en Italie l’hégémonie intellectuelle et littéraire de la France. Un des chapitres les plus neufs de 1 ouvrage est celui oîi il montre nos idéologues, avec Mme Staël, travaillant eux-mêmes par libéralisme, par probité d’esprit et par respect du vrai, à affranchir de la domination de notre littérature le génie national de l’Italie, tous les génies nationaux de tous les pays N

« Il ne faut montrer pour les productions étrangères ni un enthousiasme aveugle, qui donne aux imitations un caractère étroit et servile, ni ces préventions et ces antipathies qui font qu un peuple dédaigne ce qui n’a pas germé dans son propre sol... Mettons-nous en communication avec le reste de l’Europe !... Beautés absolues, qui « ont « leur principe dans un rapport secret, quoique nécessaire, ■« avec les besoins de la nature humaine » ; beautés relatives même, « qui n en sont pas moins réelles pour être appro- « prices à certaines circonstances locales, pour être dans un « rapport particulier avec les mœurs, les institutions, les ■K penchants et les emotions habituelles d’un peuple ». on peut puiser à pleines mains et taire trésor de tout®. »

C est ainsi que M. Hazard résume un article de De Gérando sur les communications littéraires et philosophiques entre les nations de l’Europe. Le point de vue de M'"® de Staël sera le même.

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