‹ Études d'histoire littéraireChapitre 68 sur 125 · T. I, p. 427-428. Art d’écrire, 1. II., ch. xv · texte numérisé non relu

T. I, p. 427-428. Art d’écrire, 1. II., ch. xv

la passion, même dans l’expression des associations d’idées variables qui tiennent aux mœurs et aux préjugés, la loi de la liaison des idées s’impose encore : il y a une manière exacte et une manière inexacte de peindre, et de peindre selon le génie de chaque peuple. L’œuvre supérieure sera celle où l’on atteindra la plus grande exactitude.

Par ces deux principes la hiérarchie des goûts est rétablie, et la classification esthétique des œuvres devient possible.

Les œuvres des époques de perfection sont supérieures à celles de l’époque de barbarie et de l’époque de décadence. En France, la perfection se place sous Louis XIV ; en Grèce, sous Périclès ; à Rome, sous Auguste. Où placerat-on la perfection dans l’ensemble du développement de la civilisation? Si on la place en France aux xviû-xviiû siècles — et combien de gens en France et en Europe n’hésiteront pas à le faire ! — l’hégémonie du goût français sera fondée en raison.

Je ne sais si Condillac aurait admis une hiérarchie des genres correspondant à l’échelle des genres. La philosophie a sa perfection qui lui est propre ; la poésie également. Je crois seulement que, s’il avait fallu choisir, Condillac aurait sacrifié peut-être plus aisément la poésie que la philosophie; on a besoin avant tout de bien penser. Par bonheur, en fait, il n’y a pas à choisir, et toutes les nations sont capables à la fois du style d’images et du style d’analyse.

Mais celles-là ont le goût meilleur, qui, dans les genres où domine le style d’images, exigent le plus cette sorte d’exactitude qui convient à l’expression des rapports variables, et chez lesquelles le langage du sentiment satisfait encore à la loi de la liaison des idées.

Le premier rang appartiendra donc à la nation qui saura réunir la perfection de la philosophie à la perfection de la poésie. Condillac imagine deux langues, dont l’une ne serait propre qu’à exercer l’imagination : elle servirait à une nation de poètes qui déraisonneraient avec agrément. L’autre serait faite pour l’analyse, et les hommes qui la parleraient seraient géomètres jusque dans leurs plaisirs. Entre ces deux termes extrêmes et idéaux, s’échelonnent toutes les langues possibles, douées de propriétés inégales

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et diverses. « La plus parfaite occuperait le milieu, et le peuple qui la parlerait serait un peuple de grands hommes'. » Quelle est donc au xviii® siècle la langue qui a les plus grands philosophes et les plus grands poètes, et qui se prête à la culture des genres extrêmes ? Quoique l’Angleterre eut Shakespeare et Milton, Locke et Newton, Condillac, et avec lui l’Europe du xviii* siècle, ne pouvaient appliquer cette réflexion qu’à la langue française.

Et ainsi sans qu’aucun peuple puisse être blâmé de se délecter aux œuvres du génie national, la littérature française sera pourtant la plus admirable, celle qui en tous pays aura de quoi plaire et instruire, c’est-à-dire de quoi satisfaire les esprits les plus cultivés. Condillac ôte la tyrannie sans ruiner l’admiration.

La théorie que je viens d’exposer est la plus cohérente, la plus claire, la plus pénétrante que le goût français du xvni siecle, encore épris de sa propre excellence, mais déjà averti des beautés étrangères, ait su organiser. Elle correspond à ce moment de notre vie littéraire où l’on fait accueil à Milton et à Shakespeare sans se détacher de Boileau ni de Racine. Elle est la construction provisoire où la sensibilité littéraire de la bonne compagnie — ces trois mille connaisseurs dont parlait Voltaire — abrite à la fois ses principes traditionnels et ses nouveaux plaisirs; elle fait la transition entre le classicisme et le romantisme, le dogmahsme et le relativisme. Tous les goûts ne sont pas égaux, mais tous les goûts nationaux sont légitimes, parce qu’ils sont naturels. 11 y a un bon goût, mais tout ce qui n’est pas le bon goût n’est pas nécessairement le mauvais goût, ni méprisable.

Les idéologistes et M™** de Staël n’auront qu’à se souvenir de Condillac, pour prêcher aux Italiens, aux Allemands, aux Russes, 1 indépendance de leurs littératures nationales. Mais ils leront un pas de plus; ils révoqueront en doute la

i. Essai sur lyrigine des connaissances humaines, 1746, t. II, sec. cil. XV, Du genie des langues, p. 215-216.

supériorité du goût français et du génie français, encore “«pliquée dans les claires analyses de Condillac, et dans la préférence qu on sent qu’il donne à l’expression des rapports vrais ; non contents de placer aux deux extrémités de l’échelle des genres le style analytique de la philosophie et les images synthétiques du lyrisme, ils sépareront la littérature de la science pour la replacer parmi les beaux-arts ; ils feront de la poésie la forme essentielle de la littérature, et du lyrisme l’âme même de la poésie.

Condillac ne sera pas seulement au point de départ de leur pensée ; ils garderont de lui plus d’une analyse, et l’on a vu plus haut chez de Gérando une distinction des beautés absolues et des beautés relatives dont l’origine n’est pas douteuse pour quiconque a lu avec attention le Traité sur l’Art d’écrire.

UN MANUSCRIT DE PAUL ET VIRGINIE

Etude sur l’invention de Rernardin de Saint-Pierre C

Dans l’excellent volume qui a renouvelé l’étude de Bernardin de Saint-Pierre, M. Souriau écrivait qu’il « polit avec amour » Paul et Virginie : « on dit qu’il le recopia sept ou huit lois de sa main^. » Loève-Weimars nous dit même quelque chose de plus : « Dans mon enfance on m’a montré comme un glorieux témoignage du génie de Bernardin de Saint-Pierre, la première page de Paul et Virginie écrite quatorze fois de sa main®. »

« Tous ces manuscrits sont perdus », disait M. Souriau, qui pourtant tirait de la hihliothèque du Havre, où se trouve un si riche dépôt de papiers de Bernardin, quelques fragments dont la comparaison avec le texte imprimé du roman permettait d’entrevoir le travail et les tâtonnements de l’artiste.

Les manuscrits que M. Souriau croyait perdus existent encore, du moins en grande partie, ils sont à la Bibliothèque Victor Cousin ; M. Félix Chambon me les a obligeamment signalés. Ce sont 46 (41-^5) feuillets qui ont été I elies ensemble. Ils ont appartenu d’abord à Renouard qui les avait acquis d’Aimé Martin.

Je n oserais dire que ce soit « le manuscrit » de Paul et Virginie. Ce sont des manuscrits. Mais je ne suis pas abso-

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