‹ Études d'histoire littéraireChapitre 69 sur 125 · Revue du Mois, tO mai 1908, 1. V, p · texte numérisé non relu

Revue du Mois, tO mai 1908, 1. V, p

Journal de l’Empire, 14 mars 1814 (Noie de M. Souriau, Bernar- (lin de S. P. d'après les manuscrits, p. 231).

5. Le Nepenthes, contes, nouvelles et critiques, 1833. Préface

p. VI. ’

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luiïient sûr que ce soit Bernardin de Saint-Pierre qui ait ordonné cette suite de feuillets. Il ne serait pas impossible qu’elle eût été composée par Aimé Martin, soit pour la vente, soit pour une autre cause, de feuillets pris à des rédactions differentes dans toute la masse des brouillons du roman ^ Quelques-uns font double emploi avec d’autres. Cependant la plupart des feuillets, quelles que soient l’encre et l’écriture du texte courant (on pourrait à cet égard les répartir en trois ou quatre paquets), portent des corrections, parfois très brèves, et parfois considérables, d’une même encre et d’une même écriture très caractéristiques : encre jaunâtre, écriture très fine, aiguë, nerveuse, très difficile à lire. On peut en tirer la conséquence que tous les feuillets qui portent de ces corrections (c’est le plus grand nombre) ont appartenu à un certain moment à un même état du manuscrit. Pour les autres, il reste un doute.

En tout cas ce n’est pas une mise au net, ni surtout la mise au net définitive. Entre ces brouillons et l’imprimé, il faut supposer au moins une copie nouvelle et une revision totale. Sans parler des nombreuses retouches, quelquefois très importantes, que présente l’imprimé, le texte, dans nos manuscrits, est loin, en beaucoup d’endroits, d’être arrêté. Non seulement les typographes ne s’y seraient pas reconnus, mais les corrections très souvent ne sont pas fondues ensemble, ni dans la rédaction antérieure.

Ce ne sont donc que des brouillons, des ébauches. Et c’est ce qui fait l’intérêt de ces manuscrits : on y déchiffre tout l’effort de l’artiste, on y suit l’invention dans son exercice acharné, dans ses recherches, ses hésitations, son lent débrouillement.

Les repentirs, les passages raturés, même les demi-pages ou les pages biffées abondent, et les corrections, les additions, les reprises de toute sorte; on en trouve en interligne, en marge, dans les blancs du haut et du bas des

1. Le roman remplit les feuilles 1-41 (p. 1-81). On a ajouté cinq feuillets (42-46, p. 83-92), supplément assez désordonné qui contient des ébauches et fragments pour quatre ou cinq épisodes du roman. Le feuillet 5 (p. 9-10) a été mal placé lorsque le tout a été relié; il doit se placer après le feuillet 14, entre les pages 28-29.

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pages ; les développements qui ne satisfont pas l’auteur sont recommencés à la suite des premiers, ou sur de nouveaux feuillets. Le travail a dû s’espacer sur un long temps, avec des intervalles que nous ne pouvons apprécier. Les encres, les écritures sont diverses. Elles changent de l’un à l’autre de ces paquets que j’ai dit tout à l’heure qu’on pouvait constituer. 11 n’est cependant pas toujours facile de dire la signification de ces changements. Chacun des trois ou quatre paquets représente-t-il les déhris d’autant de rédactions qui furent complètes? C’est peu probable. Un ou deux de ces paquets sont-ils les restes d’une première rédaction qui fût complète ? C’est possible. Certaines modifications graduelles d’encre et d’écriture donneraient à penser que quelques paquets, d’aspect à première vue très différent, pourraient bien appartenir au même manuscrit : l’encre aurait changé au cours du travail parce qu’on y aurait mis de l’eau, ou qu’on l’aurait au contraire renforcée, etles formes plus épatées ou plus anguleuses de l’écriture résulteraient d’une usure de la plume ou d’un changement de plume.

Il reste toutefois d’assez gros paquets bien distincts, et aussi des feuillets isolés, qui sont venus visiblement remplacer des feuillets d’une rédaction antérieure : des morceaux, parfois très étendus, ont été entièrement récrits, et soumis à leur tour à la revision.

Là-dessus se sont appliquées des corrections de diverses encres et de diverses écritures. 11 y en a çà et là d’une encre pâle et d’une plume très grosse et molle, d’une encre bistrée et presque noire et d’une plume plus dure, et il y a enfin toute cette révision d’une encre jaunâtre et d’une écriture très menue et irrégulière dont j’ai parlé tout à l’heure.

Je me borne ici à donner des indications générales, en gros et par à peu près. L’aspect du manuscrit pose des problèmes très délicats et que je ne puis songer à discuter aujourd’hui*. Ce que j’ai dit suffit à donner l’idée du labeur de Bernardin de Saint-Pierre, qui n’est comparable qu’à celui de Flaubert. Je voudrais surtout montrer en quoi consista ce labeur, dans (|uel sens il s’exerça. On pourra

1. Je réserve celle étude pour l’é(tiliton que je {iréjiare (édition qui, Mujourd’tiui (19“29), n’a aucune cdiance d’être faite).

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tirer de cet examen quelques indications sur le talent et le goût de l’écrivain.

L’ouvrage dut un moment se diviser en deux parties. Après le départ de Virginie, l’auteur note dans une revision, de cette écriture fine et de cette encre jaune dont j’ai parlé: « Ici la deuxième partie «. Il ne donna pas suite à cette idée.

Bernardin de Saint-Pierre a eu de la peine à se décider sur les noms des personnages. Il appela d’abord M. Mustel le vieillard qui faisait le récit : M. Souriau avait trouvé ce nom dans les fragments du Havre ; il est aussi dans nos brouillons. 11 nomma la mère de Paul Ménard, puis M"’'^ Léonard, et enfin tout simplement Marguerite. Il hésita sur la province dont il la ferait venir : Touraine, Normandie, ou Bretagne. Il hésita sur l’étendue de la propriété qu’il donnerait aux deux mères : son imagination va d’abord au plus grand, iOO arpens, puis le sens réaliste rectifie, 50 arpens, une douzaine d’arpens ; l’imprimé s’arrête à la mesure d’environ 20 arpens.

Les dates seront d’abord établies ainsi : M™= de La Tour arrive à l’île de France en 1728, et voit M. de La Bourdonnaye k son arrivée en 1746. C’est le 10 novembre 1747 que M. de La Bourdonnaye vient décider le départ de Virginie. Et c’est dans la nuit du 23 décembre 1752 que se perd le Saint- Géran. L’inconvénient était que cela donnait vingt-trois à vingt-quatre ans à Virginie au moment de sa mort : c’était la vieillir trop. Bernardin met donc 1735 au lieu de 1728. Mais les dates de l’arrivée de M. de La Bourdonnaye et du naufrage étaient fausses : quel avantage y avait-il à cela? Bernardin rétablit donc les dates exactes. Dans l’imprimé, ce sera « en 1736, trois ans après l'arrivée de M. de La Bourdonnaye », que M'"® de La Tour ira lui demander protection ; et le naufrage aura lieu en 1744. Il faudra, en conséquence, faire aborder M“® de La Tour dans File on 1735 '.

t. Ces corrections de date ont été tardives. Dansl’éd. princeps, i788 (4® vol. des Études de la Nature, 3® éd.), les dates sont encore 1733, 1746, et 24 décembre 1752.

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Un délail reste inexact ; le Saint-Géran s’est perdu le 17 août ; Bernardin persiste à le faire périr le 24 décembre, pour des raisons d’effet littéraire*.

« Un grand homme à soutane bleue », qui était le curé de l’île, exhorta Virginie à partir pour la France^. Là se borne son role. Nous ne savons pas son nom. Dans le manuscrit, il s’est d’abord appelé « le respectable M. Ignace® ». Il reparaissait au dénouement; il s’agenouillait sur le sable auprès du corps de Virginie. Il venait annoncer à M™® de La Tour la mort de sa fille avec une cruauté biblique. « Madame, dit Ignace en entrant. Dieu a demandé à Abraham le sacrifice de son fils. — Ah ! lui répondit-elle il ne l’eût pas demandé d’une mère. »

Ce petit dialogue a disparu du texte définitif.

La lettre que Virginie écrit de France est en style direct dans l’imprimé, en style indirect et très résumée dans les brouillons. Au contraire le billet qu’elle envoie du Saint-Géran pour avertir sa mère de son retour, est en style indirect dans l’imprimé et dans la première rédaction ; mais dans une revision, il a été tourné en style direct.

Tous ces tâtonnements sont d’ailleurs d’un intérêt médiocre auprès de ceux où se révèlent le tempérament et les scrupules de l’artiste.

On est stupélait du prodigieux travail que cette nouvelle d’une élégance si douce et qui paraît si coulante, a coûté à son auteur. Bernardin a connu toutes « les affres du style » : il n’a pas l’expression facile: il se rend très péniblement maître de son idée. Il semble que, soit faiblesse de mémoire, soit laiblesse d attention, soit aussi rapidité d’idées et surexcitation nerveuse, il ne puisse composer de tète : il

1. M. .1. Bédier, (lui est de la Réunion, in’écril (jue Bernardin de Sainl-Picrre voûtait sans doute décrire un cyclone; il n’y a de cyclones que de novembre à avril. La date (lu’il choisit l'ail aussi ressortir la dureté de la tante (jui fait renvoyer sa nièce, comme me le rappelle M. J. Bédier, dans « la saison des ouragans ».

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