‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 10 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Il fut obligé de justifier sa conduite publiquement pour ne pas perdre la confiance de ses coreligionnaires, apologie dans laquelle il put facilement prouver que de puissants obstacles rayaient seuls empêché de secourir ses alliés de Magdebourg. Le grand écrivain allemand qui a présenté un tableau à la fois si impartial et si dramatique de cette guerre, admet pleinement la justification de Gustave (*).

Le vainqueur annonça lui-même sa victoire aux princes protestants avec son arrogance habituelle et il y joignit promptement toutes les mesures propres à utiliser la terreur de cette catastrophe Le pacte de Leipsig fut solennellement annulé. Brème, Nuremberg, Erfurt, Franckenhausen, Ulm, le Wurtemberg, la Hesse-Gassel, Télectorat de Saxe furent directement menacés et frappés, si bien que le désespoir finit par rendre le courage aux timides et que du sein des ruines de Magdebourg, ajoute Schiller, les libertés germaniques se relevèrent triomphantes.

Le landgrave de Hesse-Gassel vainement sommé par Tilly de se soumettre fut le premier envahi par les bourreaux de Magdebourg, mais il se défendit vigoureusement et battit en Thuringe deux corps successivement lancée contre lui. Tilly crut devoir alors se rendre personnellement dans la Thuringe avec des renforts et en laissant à Pappenheim la garde de la place conquise et de sa région. Le landgraviat de Hesse-Gassel allait payer cher sa conduite énergique, lorsque de nouveaux mouvements des troupes suédoises effrayèrent Pappenheim qui demanda du renfort à Tilly, ce qui fit rétrograder celui-ci vers Magdebourg.

Gustave venait en effet de se résoudre à en finir avec le double jeu et avec les hésitations de ses alliés. Jusqu'à ce moment la politique douteuse des princes de Brandebourg

(i) Voir Schiller. Guerre de Trente- Ans, traduction de Madame la baronne de Carlowitz, pages 193-4-

et de Saxe , tout en gênant les mouvements en avant qu'il aurait projetés, ne lui avait pas été très-préjudiciable. N'ayant pas assez de forces pour se lancer au cœur de l'Allemagne sans s'assurer des places laissées sur ses derrières, les sièges qu'il avait dû faire lui avaient aussi permis de veiller de près à son entourage. Mais le moment, d'avancer arrivait; des renforts étaient partis de la Suède et de l'Angleterre pour le rejoindre et la dernière place de la Poméranie aux mains des Impériaux, Greifswald, allait effectuer sa reddition. ^

Il signifia donc à l'électeur de Brandebourg, qui réclamait avec insistance sa forteresse de Spandau, qu'il allait le traiter en ennemi et il parut devant Berlin avec son armée rangée en bataille. L'électeur Georges-Guillaume, qui peutêtre ne demandait pas mieux que d'avoir la main publiquement forcée pour se mettre mieux à couvert des reproches de l'empereur, s'empressa de céder; il s'engagea à payer au roi de Suède une contribution de cinquante mille écus par mois et à lui fournir toutes les places et les ressources militaires de ses Etats dont il pourrait avoir besoin.

A ce même moment la place de Greifswald capitulait et les renforts annoncés commençaient à arriver en Poméranie. C'étaient huit mille hommes envoyés par le sénat de Suède et conduits par la reine et 6 mille Anglais sous lord Hamilton.

Gustave-Adolphe pouvait être désormais tranquille sur ses derrières. Pour plus de sûreté il y laissa encore Banner, un de ses meilleurs lieutenants, avec un corps mobile. Quant à lui il décida de s'établir sur la ligne de l'Elbe, où, à proximité des masses ennemies, il trouverait l'occasion de leur livrer une bataille avantageuse. Il réalisa son dessein, sinon d'une manière complète, au moins en déployant en plusieurs circonstances un génie de capitaine aussi fécond qu'entre-

prenant. Arrivé par Jéricho en fiace de Tangermûnde, il s'y trouva devant le corps de Pappenheim détaché de Magdebourg et gardant avec vigilance les rives du fleuve. Gustave fit mine alors de se diriger sur Magdebourg. Pappenheim s'y poitaen toute hâte. Gustave l'y laissant courir, se déroba^ revint rapidement sur ses pas, franchit le fleuve près de Tangermiinde et enleva cette ville . (') Les nombreux bateaux et le matériel qu'il y recueillit lui permirent de jeter plusieurs ponts sur lesquels il fit passer le gros de son armée. Après avoir reconnu la contrée iLse fixa à Werben, au confluent de l'Elbe et du Havel, dans une forte position qu'il munit des retranchements et des ponts nécessaires. Il se trouva ainsi et sans avoir éprouvé de pertes fort bien posté, à cheval sur l'Elbe, de Werben à Tangermiinde.

Pendant ce temps Tilly était accouru des environs d'Erfurt en aide à son lieutenant ; c'était trop tard, comme nous l'avons déjà dit. Il se borna à prendre aussi un camp fortifié àWolmirst:edt. De là il tenta plusieurs attaques contre le camp de Werben, qui furent repoussées par la seule canonnade et par quelques escarmouches, entr'autres vers Burgstatt et vers Angen , où les Impériaux subirent de notables pertes; bon nombre d'entr'eux désertèrent et passèrent aux Suédois. Malgré maintes pointes et manœuvres de diversion , désespérant d'obtenir des succès contre le camp de Werben , qui était journellement renforcé d'une partie des troupes nouvellement débarquées, Tilly se choisit un autre objectif. L'électorat de Saxe subirait ses coups et ceux d'un corps d'armée impérial de 20 mille hommes rentrant d'Italie sous les ordres de Furstensberger. Il se mit donc en marche le 24 août sur Leipsig, précédé d'une sommation hautaine à l'électeur Jean-Georges de le recevoir en ami docile.

(1) Le chef de l'avant-garde qui effectua si bien ce coup de main était ce colonel Rantzau, devenu plus tard, ainsi qu'un d.^ ses collègues au service de Suède» Gassion, inar»'chalde France.

Tilly choisissait mal son temps pour tenir un langage aussi orgueilleux. La conduite et les prétentions des Impériaux avaient enfin ouvert les yeux des princes protestants sur leur véritable situation. Jean-Georges, éclairé autant qu'exaspéré par l'invasion de ses Etats, vit qu'il n'avait d'autre ressource que de se jeter, sans arrière-pensée, dans les bras de Gustave- Adolphe, qui était à portée de le soutenir.

Le roi avait décampé de Werben le 26 août, en y laissant une petite garnison, et il s'était établi vers Brandebourg, sur la droite du Havel. C'est là qu'il reçut la demande d'assistance de l'électeur de Saxe par l'intermédiaire du feld-maréchal saxon d'Arnheim, qui jusqu'alors avait plutôt agi en faveur de l'Autriche. Quoique charmé de ce résultat, Gustave affecta de se faire prier et de recevoir l'envoyé avec froideur. Il lui fit savoir qu'il n'avait pas grande confiance dans la fermeté et dans la franchise du gouvernement saxon , et ce ne fut qu'après plusieurs entrevues et après s'être rapproché jusqu'à Goswick, à trois lieues de Wittemberg, qu'il signa le traité d'alliance et d'amitié semblable à celui conclu, avec le Brandebourg. La réconciliation se scella en cette occasion de la manière la plus complète, et Oustave-Adolphe, en même temps qu'il se fit livrer Wittemberg et un mois de solde pour ses troupes, promit amicalement à l'électeur de le dédommager de ces sacrifices.

Après cela il passa l'Elbe, le 14 septembre, à Wittemberg, et il rallia le lendemain, à Duben, l'armée saxonne arrivant de Torgau. Cette importante jonction ne fut nullement contrariée par Tilly qui courait, au contraire, sur Leipsig; il se crut aussi habile qu'heureux de pouvoir s'emparer de cette ville après trois jours de siège (15 septembre).

Pendant ce stérile exploit du général impérial , qui , du reste, traita sa conquête avec une modération inattendue,

le roi de Suède tenait un grave conseil de guerre, à Torgau, avec les électeurs de Saxe et de Brandebourg. Plein du sentiment de sa haute responsabilité, il fit entendre le pour etle contre, et après avoir énuméré quelques-uns de ses projets pour amener raffranchissement de l'Allemagne, et parlé entr'autres d'une guerre de patience et d'escarmouches , il engagea encore ses alliés à méditer calmement la grandeur et le péril de leur tâche. « Songez bien, leur dit-il, que nous jetons dans la balance une couronne de roi et deux d'électeurs. La fortune est inconstante, et le ciel, dans ses mystérieux desseins, peut, pour nous punir de nos péchés, accorder la victoire à nos adversaires. Mon armée et moi pouvons succomber sans que la Suède , au loin derrière sa belle flotte , en soit mortellement frappée , et plus tard elle pourrait nous venger. Mais qu'adviendrait-il devons, avec l'ennemi à vos portes? »

Ses interlocuteurs, excités et touchés par cette haute sagesse plutôt que refroidis, déclarèrent qu'ils étaient fermement décidés à marcher la tête haute et coûte que coûte contre les Impériaux, pour en délivrer Leipsig et la Saxe au plus tôt. Cette résolution détermina le roi à rechercher sans délai la bataille. Il pouvait avoir du bénéfice de se presser, car l'Empire , secouant décidément la lenteur habituelle de ses débuts, augmentait de jour en jour ses effectifs et de nouveaux renforts allaient arriver à Tilly, sous les généraux Tiefenbach et Altringer.

Dans ce but l'armée suédoise-saxonne franchit la Mulda à Duben et, marchant par Welhaune, Lindenhayn, Hohen- Leyna, elle arriva le 7 septembre en face de l'armée impériale vers Leipsig.

Tilly avait décidé très sagement, puisqu'il n'avait su empêcher la jonction de ses adversaires , d'attendre, pour les attaquer, l'arrivée des contingents qui lui était annoncée.

A cet effet il s'était retranché dans une position avantageues non loin de Leipsig, sur les collines entre les villages de . Wahren et de Lindenthal, dominant la vaste plaine de Breitenfeld. Son armée pouvait se déployer favorablement au pied des collines, secondée de Tartillerie sur les sommets. En avant dans la plaine, sur les bords du Lobes, deuxnnille cuirassiers, sous Pappenheim, formaient Tavant-garde avec l'ordre d'éviter toute hostilité qui pourrait entraîner une bataille générale. Au mépris de cet ordre, Pappenheim se laissa engager et serrer de si près sur Podelwitz et sur le gros de l'armée, que la bataille devint inévitable pour le 7 septembre.

Ce jour-là les forces protestantes arrivaient des environs de Wolkau, en deux colonnes ; k droite les Saxons par Zcsholkau et Gœbschelwitz, à gauche les Suédois par Podt'lwitz.

Aussitôt qu'éclata le combat dans cette dernière localité, elles prirent leur ordre de bataille comme suit :

Les Suédois eurent en première ligne les quatre brigades d'infanterie Oxenstiern, Teuffel, Hall, Winkel, formant le centre ou la bataille, et ayant à droite huit et à gauche six escadrons de cavalerie. Dans les intervalles de ces escadrons se placèrent huit pelotons de 150 à 180 mousquetaires chacun.

Comme réserve de cette première hgne , cinq escadrons de cavalerie et un millier de mousquetaires se placèrent un peu plus en arrière, en trois corps.

En seconde ligne les trois brigades d'infanterie Thum, Hebron et Vitzthum, au centre ; en aile droite 4 escadrons de cavalerie ; en aile gauche 3 escadrons. En réserve deux escadrons au centre , avec une portion de l'artillerie et ses soutiens. Le reste de l'artillerie se plaça sur les flancs du centre, avec quelques pièces légères en première ligne dans les intervalles des brigades.

Le roi se réserva le commandement de l'aile droite , avec Banner pour second ; le centre fut aux ordres de TeuflFel, la gauche sous Horn. Le tout se montait à environ 20 mille hommes, dont 9000 fantassins aux brigades, 3 mille mousquetaires détachés, 7 mille cavaliers et mille canonniers.

L'armée saxonne se forma sur la gauche de l'armée suédoise comme suit :

Au centre cinq régiments d'infanterie, chacun de 10 enseignes et formés en un triangle de 10 % régiments échelonnés sur quatre lignes avec un I/2 régiment d'élite en pointe ou en avant-garde. A droite et à gauche trois régiments de cavalerie à 8 cornettes chacun et 4 cornettes de gardes du corps en deux triangles d'échelons de six escadrons chacun sur trois lignes. L'artillerie, 42 pièces, en réserve et dans les intervalles. Le tout s'élevait à environ 15 mille hommes, sous les ordres mêmes de l'électeur qui commandait plus spécialement le centre, tandis que le maréchal Arnheim commandait la droite et Bintauf la gauche.

En outre de cette disposition en coin, la formation des Saxons différait de celle des Suédois et se rapprochait plutôt de l'ordonnance impériale ou espagnole, qiii était encore à peu près celle des Suisses, à savoir des carrés ou de gros rectangles de fantassins , piquiers , bordés ou prolongés de tirailleurs.

Tilly rangea son armée comme suit :

Au centre quatorze régiments ou bataillons d'infanterie, en cinq groupes, séparés par quatre régiments de cavalerie; sur chaque aile siiy^égiments de cavalerie.

Les intei'valles entre ces divers corps divisaient cette force, comme d'habitude, en trois masses: un centre ou bataille de 7 bataillons d'infanterie et 4 régiments de cavalerie, sous le commandement direct de Tilly ; une aile droite ou avant-garde de 3 bataillons et 6 régiments de cavalerie,

sous Fûrstenberger ; une aile gauche ou arrière-garde de 4 bataillons et 6 régiments de cavalerie, sous Pappenheim. En outre l'artillerie sur les ailes et sur le front.

Les bataillons de Tilly étaient de fortes masses , carrées ou rectangulaires, de i500 à 4800 hommes en moyenne; elles se réunissaient par trois ou quatre en brigade dite espagnole , d'après le système suisse à nous connu et fournissant ou une seule ligne massive, comme l'ancienne phalange, ou trois ou quatre échelons, comme nous l'avons indiqué ci-dessus. Une partie de l'infanterie de Tilly prit cette formation d'échelons successifs , tandis qu'une autre était ou combattit plus tard en ligne massive; de là les variantes qui se sont produites dans les récits de divers écrivains. Les uns, Ghemnitz entr'autres, qui paraissent s'être plus préoccupés de l'ensemble, disent que Tilly était formé sur une seule ligne; d'autres, Gualdo notamment, plus attachés au détail, mentionnent trois lignes dans son ordre de bataille. Tout pesé, ces deux assertions ne s'excluent pas l'une l'autre, les lignes dont il est ici question n'étant point des Hgnes mathématiques, mais possédant une épaisseur plus ou moins fractionnée et sur laquelle il faudrait s'enlendre.

Les forces de Tilly montaient aussi à environ 35 mille hommes, et pour la première fois il allait combattre sans jouir de la supériorité manifeste du nombre.

Toute la matinée du 17 fut employée , de part et d'autre, Il prendre les ordres de bataille ci-dessus, au milieu de vives escarmouches entre les Saxons, un peu en avance sur les Suédois , et les troupes de Pappenheim, puis celles de Fùrstemberger, aux environs de Podelwitz, de Zscholkau et de Grœbschelwitz. Ce fut tout en combattant que les armées se déployèrent ; elles se trouvèrent bien en face l'une de l'autre, vers midi, dans les positions suivantes :

as. '

/^■.>/'a*elwiti, sadtoite

^ .^'"sa gauche en avant de

. . - /■' /i/*?" à Leipsig ; son arUUerie

"■"'! '-^/«aine; à sa gauche, au-delà de

".'V'^iiwsé la longeant, l'armée saxonne,

■/.■w^jjant de son artilierie les collines de

"'' 'J^-ff ^Çjy avait sa droite, FUrstenberger, à Seehau- "?;./*"'" ''^i gaoche a la route de Duben , à droite à une j-n. ""'"'i;,-!^''^^^^! garnie de 8 canons ; le centre der- ■■""'"^'hoisdeLinkel, avec20 canon-^, sur une éminence ""'*' d d^ '^ route de Diïben ; sa gauche , Pappenheim , à. ^ [i!(ie Delitzsch vers Breitenfeld, aussi uvec S canons, uji terrain dominant. Cette gauche débordait un peu la droite aiiédoise ; à part cela le front tenu par chacune des jroiées ne différait pas sensiblement. 11 était d'environ une j^rni-licue de développement, ce qui, avec de tels effectife, formait un fi-ont convenable et pouvant posséder sur plusieurs points une bonne profondeur.

L'action générale commença par une vaste canonnade mêlée à des escarmoucheâ de mousquetaires et de cavalerie légère au.x abords du Lobes, Tilly se bornant à tenir son terrain et Gustave essayant de l'en déloger.

Celui-ci, reconnaissant que la position ennemie n'était pas aisément abordable de front, ordonna un mouvement à. droite de toute son aile droite, pour gagner les hauteurs par la route de Delitzsch et Breitenfeld. Les historiens du temps ajoutent que c'était pour gagner le vent qui soufflait fortement de l'ouest. Quoiqu'il en soit de cette assertion, Gustav» se trouva bientôt, avec ses meilleures troupes, sur le flanc gauche de Tilly. Mais Pappenheim obliqua plus encore h. l'ouest, à sa gauche, et déborda à son tour le flanc droit de Gustave. Le roi laissa à sa seconde ligne, sous Banner, 1^

soin de contenir cet ennemi excentrique, et avec le reste il se rabattit à gauche pour maintenir sa communication avec ses autres troupes. Les deux centres restèrent ainsi en présence, se sui'veillant réciproquement plutôt que s'engageant l'un contre l'autre.

C'était de leurs ailes que les commandants en chef avalent à se préoccuper. Outre l'action de Banner contre Pappenheim, une autre très vive s'était ouverte à l'aile opposée. Les Impériaux de Fiirstenberger s'étaient bravement portés en avant contre les Saxons, et ceux-ci, surpris par la vigueur et par la promptitude de l'attaque, séparés des Suédois par le fossé de la route de Dùben, avaient été mis en désordre après quelques moments d'une sanglante mêlée. Seulement leur aile droite, sous Arnheim, put tenir bon; tout le reste s'était enfui sur Eilenbourg, laissant l'artillerie saxonne aux mains d'un parti d'Impériaux qui la tourna contre la gauche suédoise et contre Arnheim qui s'y était rallié.

Après une poursuite peut-être trop prolongée, les troupes victorieuses conversèrent également à gauche, et le flanc gauche de l'armée suédoise fut gravement menacé.

Informé de cette situation Gustave s'occupa aussitôt d'y remédier. Laissant à sa droite Banner aux prises avec Pappenheim, il donna ordre à Horn de mettre en potence, à gauche , sa cavalerie des deux lignes contre l'aile droite impériale, et faisant soutenir cette potence de deux brigades de Teuffel de seconde ligne, il jeta le tout sur la gauche de Fiirstenberger de manière à le séparer de Tilly, qu'il entretenait pendant ce temps sur le front au centre. Teuffel naena bravement cette attaque ; au prix de sa vie il changea la victoire de Tilly sur ce point en une complète défaite. Cette aile droite impériale subit le sort qu'elle venait d'infliger aux Saxons.

Banner, qui tenait toujours avantageusement son terrain

contre les Impériaux de gauche, grâce à Tactivité de ses mousquetaires et de ses cavaliers mélangés , fut alors renforcé de quatre escadrons de cavalerie de la réserve , avec six canons légers. Il reprit sa supériorité et put continue'* le combat sans la perdre.

Les centres restaient encore à peu près intacts. Tilly ébranla le premier le sien ; ses masses d'infanterie, lancées en avant et secondées de cavalerie , cherchèrent à faire brèche dans la ligne de Gustave- Adolphe. Le roi leur opposa sa réserve d'artillerie , appelée de Podelwitz ; il s'y trouvait quelques canons de cuir, qui, passant les lignes, se mirent en batterie à 300 pas des phalanges de Tilly et firent sur elles un feu si efficace qu'elles les arrêtèrent. En même temps Horn et Teuffel, qui venaient de disperser les troupes de Fûrsten berger, se jetèrent sur le flanc droit de Tilly, qui se désorganisa et battit en retraite sous la protection de quatre gros bataillons de troupes d'élite formées en carrés inébranlables.

Les mousquetaires suédois, tout en cherchant à harceler et à tourner ces troupes, s'emparèrent de la grande batterie ennemie du centre, qui, masquée par la marche en avant de Tilly, lui était devenue inutile et était dégarnie de soutiens. Ils la pointèrent sur le dos des troupes impériales qui ' se mirent à tourbillonner et à fuir de tous côtés. Seuls les quatre gros bataillons sus-nommés , et composés des vieux régiments Ghiesa, Bulderon, Dietrichstein, Gœtze, Blankart, tinrent encore quelque temps, laissant ouvrir dans leurs rangs épais de larges trouées par l'artillerie et n'en repoussant pas moins de leurs piques serrées les charges de cavalerie qui tentaient de les disloquer. Ils sauvèrent l'honneur des drapeaux impériaux et succombèrent pièce à pièce, en faisant héroïquement front à la mort qui les entourait. , Le reste s'enfuit en désordre sur Halle et Halberstadt,

entraînant dans le torrent Tilly blessé, ainsi que Pappenheim, avec quelques cents hommes seulement.

La victoire des Suédois était complète. Le premier mouvelfnent du roi en la constatant fut d'en rendre grâce à Dieu par une fervente prière prononcée à haute voix, entouré des siens et agenouillé au milieu des morts et des blessés.

La cavalerie suédoise se mit promptement à la poursuite des fuyards et en augmenta le désastre. Le tocsin sonnant (le village en village appela aussi les populations à cornpléter la défaite de leurs oppresseurs. Les paysans se levèrent en masse et massacrèrent tout ce qu'ils atteignirent. Les Impériaux avaient laissé sur le champ de bataille environ sept mille morts et cinq mille blessés et prisonniers, avec toute leur artillerie, leurs bagages et une centaine de drapeaux. Ils perdirent plus de monde encore dans leur fuite. Tilly et Pappenheim ne purent réunir à Halle et Halberstadt que deux à trois mille hommes. Avec ces frêles débris de l'orgueilleuse et invincible armée qui faisait naguère trembler toute l'Allemagne , ils se retirèrent sur le Weser pour se joindre aux garnisons impériales de la Basse-Saxe.

Les vainqueurs ne payèrent tant de gloire que d'environ trois mille hommes, dont deux mille Saxons qui pâtirent ainsi de leur inexpérience et de la faute de s'être tenus trop à l'écart de l'armée aUiée. Leur prince, dès qu'il connut les événements, se rendit vers Gustave pour le féliciter et pour excuser la molle .conduite de ses troupes. Mais le roi ne lui en laissa pas le temps ; il le remercia vivement au contraire de la fermeté avec laquelle il avait demandé cette bataille au conseil de guerre de Duben. Charmé de cet accueil auquel il était loin de s'attendre, l'électeur Jean-Georges renouvela ses protestations de dévouement et s'engagea, dit-on, à le prouver au roi en faisant tous ses efforts pour amener sur sa tête la couronne impériale.

En attendant, toutes les villes du voisinage^ Leipsig, Mersebourg, Halle , furent reprises par les protestants ; dans cette dernière ville ils tinrent de nouveaux conseils de guerre vers le milieu de septembre pour aviser aux opérations ultérieures.

Gustave avait désormais les coudées franches ; il ne lui restait qu'à examiner de quel côté ses coups seraient les plus efficaces. Irait-il frapper TEmpire à Vienne, ou la Ligue en Bavière, ou Tilly qui se reformait une armée à Brunswick avec des détachements réunis de droite et de gauche et des renforts lorrains?

Il décida de marcher, lui contre la Ligue, c'est-à-dire d'abord en Franconie, en Souabe, vers le Rhin, où sans doute il rencontrerait en même temps Tilly, tandis que les Saxons menaceraient les Autrichiens en Bohême et sur la direction de leur capitale.

On a beaucoup discuté sur ce plan de campagne. Oxenstiern et d'autres, postérieurement, ont prétendu que Gustave, en ne marchant pas du coup sur Vienne, avait augmenté ses points de ressemblance avec Ânnibal sachant mieux vaincre que profiter de la victoire. Ce reproche nous semble un peu hasardé. Pour en bien juger il aurait fallu connsdtre exactement les projets intimes et les ressources réelles du roi de Suède, préliminaires indispensables soudainement détruits par les balles de Lutzen. Si Gustave pensait, comme on le croit généralement, à renforcer sa cause du prestige de la couronne impériale, c'était bien au cœur de l'Allemagne, sur les Etats des électeurs qu'il devait chercher cette haute dignité et non dans les parages excentriques des possessions autrichiennes, où la personne de Ferdinand pouvait indéfmiment lui échapper et la prise de sa capitale même ne rien décider sur cette grave question. Au reste c'est un problème qui s'est longtemps posé aux adversaires de l'Au-

tNche et de TAUemagne réunies, de savoir exactement où, dans cette formidable alliance ou fédération, se trouve le siège réel de la force. Même après les événements de 1866 on peut dire que le problème reste à résoudre; c'est encore une des propriétés et des gloires de l'Allemagne, diminuant peut-être chaque jour, d'avoir, comme l'hydre aux cent têtes, son centre partout et nulle part : partout où se manifestent l'action et la vie, non point seulement autour de quelques grandioses palais.

Quoiqu'il en soit Gustave-Adolphe n'eut pas à regretter sa détermination. De l'Elbe au Rhin ce ne fut pour lui qu'une marche triomphale presque continue. Se dirigeant par Erfurt , Gotha , Arnstadt , Illmenau , Kœnigshofen , Schweinfurt, il descendit la vallée du Mein en prenant possession des évéchés de Bamberg et de Wûrzbt)urg, centres catholiques de haute importance. Le 17 novembre 1631, il occupa Francfort-sur-le-Mein dont la bourgeoisie, dévouée à l'empereur d'Autriche, qui venait, encore d'y tenir une grande diète de princes allemands, se laissa faire violence sans trop de façon en ne protestant qu'en faveur de son commerce et de ses riches foires.

L'entrée du roi dans cette grande ville fut très-solennelle, et Mauvillon donne à ce propos quelques détails intéressants à enregistrer :

« A peine les députés de la ville étaient partis, que le roi les suivit immédiatement avec toute son armée ; et, étant arrivé au Fauxbourg de Saxenhausen, il demanda qu'on lui ouvrît incessamment les portes, qu'il n'avait plus besoin de charpentier; mais qu'il lui fallait la ville et cela sur le champ parce qu'il en avait besoin pour une entreprise qui demandait de la célérité. Le magistrat n'eut pas le temps de délibérer et ne fut pas même fâché du parti que le roi avait pris, afin qu'il parût qu'on n'avait cédé qu'à la force, et

«lu'oii avait étô contraint de recevoir les Suédois. Les portée, ayant été ouvertes, le roi fit son entrée dans Francfort le 17 novembre 1631. Cinquante-six pièces de campagne ouvraient la marche ; la grosse artillerie avait été embarquée sur le Mein. Ce train était suivi de plusieurs bataillons et escadrons. Ensuite venait le roi précédé de ses trompettes, et vêtu d'une cote d'armes sur un fond d'écarlate brodé d'or. Il montait un très-beau genêt d'Espagne et tenait son chapeau à la main, saluant même d'une inclination de tête les personnes de distinction qui se mettaient en foule aux fenêtres pour le voir passer. Le peuple accourait aussi de tous côtés et admirait ce mélange de fierté et de bonté répandu dans toute la personne du héros. Le roi avait en effet un air de satisfaction qui augmentait encore le gracieux de sa physionomie. Il était entouré de ses hallebardiers précédés de presque tous les comtes, qui composent à la diète de l'Empire le banc de VVetieravie, ceux de Nassau, de Solms, d'isembourg, de Wittgistein, de Stolberg, d'Erpach. Les estafiers et autres domestiques marchaient derrière le roi ; ensuite paraissait le duc Bernard de Saxe-Weymar, seul et superbement monté ; il était suivi du régiment des gardes, après lequel paraissait le carrosse du roi, très-richement orné et attelé de huit beaux chevaux. Enfin, la marche était fermée par deux régiments suédois, deux anglais, deux écossais et quatre régiments allemands, suivis de phisieurs pièces d'artillerie, dont une était si pesante qu'elle était tirée par vingt-quatre chevaux. Tout cela était suivi de beaucoup d'équipages, de sorte que cette entrée ressemblait en quelque sorte à celle d'Alexandre à Babylone. Celle de Gustave dans Francfort dura depuis huit heures du matin jusques à quatre heures du soir; et comme on a dit que Alexandre semblait aller tenir dans Babylone les Etats de toute l'Asie, on peut dire que Gustave parut tenir ceux de toute

l'Europe à Francfort. En effet, il s'y trouva des ambassadeurs des principaux potentats de cette partie du monde ; beaucoup de comtes et de princes de l'Empire en personne, et des ministres de tous les Etats protestants d'Allemagne. Le lendemain de l'entrée du roi dans Francfort, l'armée hessoise, commandée par le landgrave en personne, arriva dans le voisinage de cette ville, au nombre de douze mille hommes et la jonction s'étant faite peu après, le roi se trouva à la tête de trente-quatre à trente-cinq mille hommes des meilleures troupes du monde, soutenues et précédées de la terreur de son nom.

« Les Francfortois se flattaient que le roi de Suède ne mettrait point garnison dans leur ville, mais ils se trompèrent, et ce prince ordonna au colonel Vicedom ou Vitzhum, de rester avec six cents hommes dans Saxenhausen, qui est une espèce de Fauxbourg séparé de la ville par le Mein, sur lequel il y a un beau pont pour la communication de ces deux parties.

« Le magistrat de Francfort avait fait préparer le dix-sept un superbe dîner dans le palais de Braunsfeld, où les empereurs ont accoutumé de loger.

« Le roi n'accepta que le dîner ; mais pour l'appartement qu'on lui avait préparé, il le refusa, disant « qu'il couchait « volontiers en plein champ sans autres barrières que les « chevaux-de-frise de son camp ; qu'un corps ne valait « rien sans chef et qu'il était obligé de participer à la for- « tune de ses soldats. » Aussi se rendit-il dès le soir même à Hœchst, où il y avait une garnison de quatre cents hommes qu'il fit sommer et qui .se rendit sans difficulté et prit parti dans ses troupes.

« Pendant le séjour que le roi fit à Francfort, il ne s'occupa que de traités, de nouvelles alliances avec les princes et les villes impériales d'Allemagne; à régler les sommes que

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