TOME II
en unité supérieure appelée brigade, et où se trouvaient souvent des troupes de toutes armes.
Pour le combat, les forces se rangèrent sur deux lignes à intervalles, avec une réserve pour chaque ligne. C'est par là surtout que Gustave fut novateur comme capitaine. On trouvait déjà des ordres de bataille à peu près semblables chez les Espagnols, dont la brigade ou le bataillon se formait en trois ou quatre échelons sur trois lignes, à Timitation des Suisses, avec une légère adjonction, comme suit.
Brigade espagnole.
Maurice de Nassau, lui aussi, avait ordinairement divisé sa bataille et ses ailes en deux ou trois lignes chacune, sans compter que la bataille et les ailes, autrement appelées centre, avant-garde et arrière-garde, pouvaient être elles-mêmes échelonnées, ce qui conduisait à la possibilité d'une profondeur de neuf lignes ou échelons.
De môme Henri IV employa quelquefois dans les guerres de religion des lignes successives et des réserves.
Gustave-Adolphe régularisa ce système et eut toujours au moins deux lignes générales, se subdivisant encore, dans le sens de la profondeur, en d'autres lignes que nous indiquerons plus loin.
Dans le sens du front, chaque ligne comprenait les trois fractions ordinaires : la bataille ou le centre, les ailes ou Tavant-garde et l'arrière-garde. Suivant la manière dont s'engageait l'action, toute la seconde ligne était parfois aussi appelée arrière-garde.
Le centre de ces lignes était surtout composé d'infanterie,
groupée en brigades à intervalles dont nous parlerons tout à l'heure. Chacune de ces brigades était soutenue, plus en arrière, par de petites réserves de cavalerie; dans les intervalles des brigades de première hgne prenaient place les canons légers.
Les ailes étaient surtout composées de cavalerie, par escadrons à intervalles; dans ces intervalles se plaçaient des pelotons de mousquetaires, et derrière les ailes de la première ligne se trouvaient aussi des réserves de quelques escadrons. Les lignes devaient être à 300 pas de distance, les corps dans la ligne à au moins vingt pas d'intervalle et permettre le passage des lignes.
Quant aux brigades d'infanterie, elles étaient non-seulement séparées entr'elles par des intervalles, mais disposées en plusieurs lignes ou échelons.
Ordinairement, le régiment complet de 12 compagnies formait la brigade normale. Avec des régiments plus faibles on réunissait plusieurs régiments en tout ou en partie. La brigade se fractionnait en trois quaternes de 4 compagnies chacune. Chaque quaterne formait un groupe à part ayant au centre ses piquiers et sur les deux ailes ses mousquetaires; et les trois quaternes se disposaient normalement sur deux lignes comme suit :
Brigade suédoise.
192 piquiers.
144 mousquetaires.
le premier quaterne en avant au centre, avec ses mousquetaires en avant, ou sur les ailes, ou en arrière ; les deux
autres quaternes en arrière à droite et à gauche avec leurs mousquetaires habituellement aux ailes.
La brigade normale d'infanterie, ou plutôt le régiment devant le former (*), était de 1224 combattants, sans les étatsmajors, dont 576 piquiers et 648 mousquetaires, soit par quaterne 192 piquiers et 216 mousquetaires, ou par compagnie 48 piquiers et 54 mousquetaires. Mais sur le nombre de 648 mousquetaires de la brigade, 216 étaient détachés en groupes de tirailleurs entre les escadrons de cavalerie ou à d'autres postes spéciaux. Ce qui restait à la brigade, soit 576 piquiers et 432 mousquetaires, était divisé en trois corps de 192 piquiers chacun et en 6 corps de 72 mousquetaires, chacun encadrant, par paire, les précédents.
Ces trois échelons et les deux armes qui les composaient se soutenaient et se flanquaient mutuellement. Quand les mousquetaires avaient lâché leurs feux, ils se repliaient pour recharger, derrière les piquiers, qui les protégeaient contre la cavalerie. Tous étaient sur six rangs, mais les rangs pouvaient se dédoubler, et les mousquetaires étaient exercés à tirer sur trois rangs, le premier se mettant à genoux. Les trois groupes pouvaient se réunir sur une même ligne continue, offrant un front coupé de piquiers et de mousquetaires alternativement ; ou bien tous les mousquetaires pou-
(1) Les termes techniques de ces unité^s et de leurs subdivisions ofDrent beau* coup de vague, augmenté encore par les traductions. Le régiment se divisait en competgnies ou enseignes.
Un régiment, soit d'infontener soit de cavalerie, comptait comme officiers supé> rieurs 1 colonel, un lieutenant-colonel, un sergent-major -, puis un quartier-maitre, un prévôt avec ses archers, 4 chirurgiens, 1 aumônier, 8 vivandiers, 1 tambourmaitre.
Une compagnie avait 1 capitaine, 1 lieutenant, 1 enseigne, 2 bas-officiers, 2 tambours.
Quant aux expressions de brigade, de hataUUm, de manche, d*e8Cadr<m, qui se rencontrent aussi dans les écrivains du temps, elles n'ont pas toujours une définition précise et analogue, ce qui s'explique par la nature même de la matière. Le régiment était ordinairement une dénomination administrative, tandis que lesbataillons, les brigades, les escadrons étaient des unités de combat très-variables suivant les circonstances et les effectifs disponibles ; voir page 61.
raient se grouper en une seule ligne devant ou derrière les piquiers ; tout comme les trois quatemes pouvaient se mettre en colonne les unes derrière les autres sur front plus ou moins réduit, ou avoir deux quatemes en première ligne et ' un en réserve.
On voit par là que le système de Gustave-Adolphe constituait un ordre essentiellement ouvert, mince, rappelant un peu la légion très-maniable de César, et se prêtant à un. grand nombre de combinaisons tactiques, dont nos présents règlements d'infanterie peuvent facilement donner une idée.
En face des gros et lourds bataillons allemands, espagnols et hongrois, qui existaient encore d'après la tradition de la phalange suisse, on peut dire que l'innovation suédoise réalisait un progrès incontestable. Et si ce progrès ne manquait ni de racines, ni même d'exemples dans le passé, y compris la phalange garnie d'Alexandre, il faut au moins reconnaître que Gustave sut le ressusciter et l'appliquer à propos, et qu'il fut le premier à lui donner l'autorité suffisante pour l'acclimater dans les armées modernes.
D'ailleurs sa sollicitude éclairée s'était portée sur bien d'autres branches des choses militaires.
Non-seulement l'organisation et l'armement, qui se lient de près à la tactique, avaient été perfectionné^ comme nous l'avons dit ci-dessus, mais l'équipement avait été l'objet de ses soins attentifs. Les anciens étuis cylindriques de ferblanc ou de bois, portés en bandouillère et contenant les charges pour l'infanterie et les diverses poires à poudre, furent changés contre le porte-cartouches ou la giberne en cuir, aussi en bandouillère, et portant des cartouches prêtes à charger.
Il introduisit, ou plutôt il régularisa l'introduction des
uniformes par régiment ('). Dès lors, on désigna souvent ses régiments par la couleur de leur tenue, qui était aussi celle de leur drapeau, en ajoutant, pour les couleurs à double, l'épithète de jeunes ou de vieux, comme le jeune bleu, le vieux blanc. Les régiments avaient aussi des noms de province ou de personnages qu'on voulait honorer, comme dans l'Empire.
Chaque soldat était pourvu d'une casaque à la couleur du régiment ; pour l'hiver, cette casaque ou capote était doublée d'une peau de mouton, ce qui en faisait une sorte de cuirasse.
Le roi portait lui-même une casaque de drap aux couleurs mélangées, et par-dessus une demi-armure en métal léger ou en peau de buffle. Sa coififure était un simple chapeau gris avec un panache vert.
S'eiîorçant constamment de soigner le moral de ses troupes, il y faisait régner une sévère discipline, qui trouvait ses compensations dans un généreux système de faveurs accordées aux plus méritants. Le châtiment et la récompense marchaient ainsi de front, cherchant sans cesse à exciter aux sentiments du devoir et de l'honneur. Les bonnes habitudes religieuses du temps y aidaient considérablement. La piété y était en grande vénération , et Gustave-Adolphe le premier en donnait l'exemple. Le culte public était un devoir d'office. La prière avait heu deux fois par jour avec chants de psaumes. Chaque dimanche toute là troupe se rendait solennellement à l'Eglise ou à un service divin au camp. Le blasphème, l'ivrognerie, le pillage, le vol étaient sévèrement punis ; le duel interdit ; en revanche un conseil d'honneur tranchait les différends des officiers entr'eux. Dans chaque
(1) Le« uniformes existaient déjà depuis longtemps en Allemagne et n'ont point été inventés par Gustave- Adolphe, encore moins par Louis XIV, conune quelques écrivains français l'ont dit et le répètent encore. Mais ils existaient par petits corps, par compagnies surtout, non par régiments ou par armes.
régiment un aumônier possédait des attributions disciplinaires pour le maintien des bonnes mœurs. La subordination s'observait rigoureusement d'un grade à l'autre ; l'inférieur devait obéir sans hésiter ni raisonner. Le supérieur qui laissait impunie une faute à lui connue en devenait personnellement responsable. Seul le porte-drapeau ne punissait pas. Il avait même le droit de grâce pour quelques peines et le droit d'intercession pour d'autres. Bel usage, qui donnait quelque chose de plus sacré encore à l'emblème de la patrie !
En campagne les troupes logeaient presque toujours sous la tente. Les camps étaient retranchés et fortifiés à l'imitation de ceux des anciens Romains ; ils présentaient souvent l'image d'une ville bien policée ; la plus grande propreté y régnait, ainsi qu'une activité incessante. Tous les jours les hommes faisaient l'exercice; souvent les chefs les passaient en revue.
Le roi Gustave prenait la peine d'instruire lui-même ses officiers ; il les connaissait presque tous par leurs noms, les avançait ordinairement à l'ancienneté, parfois au choix, mais exceptionnellement. Nul ne pouvait obtenir un grade avant d'avoir été simple soldat. On voulait qu'ils sussent obéir avant de commander.
En résumé, nous retrouvons dans les prescriptions de Gustave-Adolphe des principes passés depuis lui dans tous les règlements et encore en pleine vigueur de nos jours.
Sous tous ces rapports, à la fois habile imitateur des anciens et sage novateur, il fut le véritable créateur de l'art mihtaire moderne, qui, depuis lui, resta longtemps sur le même type* Il ne faudra plus qu'une minime invention mécanique, la bayonnette, pour donner à l'ordonnance suédoise, avec un peu d'amincissement déplus, là forme qu'elle prit à la fin du siècle dernier et qui est encore, à peu de
chose près, celle en vigueur dans toutes les armées civili-
Quant aux qualités plus relevées de Gustave comme homme de guerre, déployées en campagne et du domaine de la stratégie et de la grande tactique, ce que nous avons déjà dit et ce qui nous reste à dire de la guerre de Trente*Ans, suffit à en indiquer le mérite.
Après la guerre de Pologne, possesseur d'une partie de la Finlande, de la Livonie, de la Prusse, la Suède pouvait bien espérer de mettre sur pied 80 à 90 mille hommes. C'était peu contre les adversaires qu'elle allait braver. Mais le grand nombre des ennemis n'efifrayait point Gustave; il répondait à ceux qui s'en préoccupaient que les coups à porter seraient d'autant plus sûrs, car il connaissait toute la supériorité que peuvent donner la mobilité et la discipline d'une petite armée bien commandée sur des masses lourdes, incohérentes et mal utilisées. La pompeuse réputation de ses deux principaux adversaires, Wallenstein et Tilly, ne l'éblouissaient pas davantage. Ayant suivi leurs exploits, il faisait peu de cas du premier comme chef d'une armée d'opérations, et il désignait habituellement le second par l'épithète de « vieux caporal, » jugement que l'histoire impartiale ne peut que ratifier, tout en reconnaissant en ces deux hommes de guerre une virile activité, une forte trempe de caractère et maintes autres qualités qui complètent et grandissent un capitaine, mais ne sauraient le créer.
C'est avec cette confiance dans ses forces et avec l'espoir que de premiers succès lui amèneraient des auxiliaires, qu'il résolut de reprendre sans plus tarder le rôle qu'avait dû abandonner le malheureux roi de Danemark. Une consulte qu'il tint à cette occasion montre que ce n'est pas à la légèf e qu'il se lança dans sa gigantesque entreprise. Tout fut pesé
et soigneusement discuté entre lui et ses sénateurs, débats Traiment remarquables, établissant que non-seulement une franche et parfaite liberté régnait dans la haute administration du pays, mais que celle-ci, s'inspirant des vues de son chef^ possédait les notions les plus justes et les plus élevées en matière de politique militaire et de stratégie. Les diverses hypothèses delà guerre qui allait s'ouvrir furent sondées -avec autant de discernement que de prévoyance, et la résolution finale en faveur d'une vigoureuse offensive déduite en toute connaissance de cause. Aiyourd'hui encore maint homme d'état trouverait là un modèle de discussion stratégique (*).
. Fort de l'appui de tout son peuple, dont il était l'idole, de l'appel des protestants allemands, des promesses de la France et de l'Angleterre, Gustave activa ses préparatife. En attendant leur issue il ne négligea pas de veiller d'aussi près que possible à ce qui se passait sur le théâtre de la future guerre.
Déjà lors des premières négociations du traité de Lubeck il s'était interposé en faveur des vaincus ; il s'interposa tout particulièrement encore en faveur de Stralsund, assiégée par l'amiral Wallenstein, mais du côté de terre seulement. Ses recommandations ayant été fort mal reçues M bafouées, il fit un pas de plus; il soutint ouvertement Stralsund par une garnison qui aida aux bourgeois de la ville à se maintenir et même à infliger de graves pertes aux Impériaux.
(1) Voir à cet égard MauvilUm, Histoire de Gustave-Adolphe, vol. 2, p. 280, et Grimoard, Histoire des conquêtes de Gustave-Adolphe en Allemagne, 3 vol. in 8. l^euchfttel 1789. Vol. 1, p. 410, deux consciencieux ouvrages qui forment nos principales sources suédoises pour cette période. Voir aussi l'Histoire de la guerre de Trente- Ans, par Schiller; Geyer, Histoire de la Suède; Chemnitt, Kœniglich Schwedischer in Teutschland gefûhrter Krieg.... Stettin, 1658. 2 volumes in-fol. ; GualdOy Historia délie guerre di Ferdinando H e Ferdinando HI imperatori e del re Filippe IV di Spagna contro Gustavo-Adolfo re di Suetia et Luigi XUl re di Francia, 1630-1640. Venise 1640.
Toutefois, avant de rompre sans retour avec l'Empire, il nantit Vienne, au printemps ded630, par l'intermédiaire des Danois se posant en médiateurs, de ses dernières conditions d'acco m mode ment.
Ces conditions renfermaient les sept points principaux suivants bons h noter comme résumant la situation politi- (jue des parties belligérantes.
« i» Que les troupes impériales évacueraient entièrement » les cercles de Haute et de Basse-Saxe; 2° que les forts- » construits par le duc de Valstein sur les cotes de lâ » Baltique, seraient rasés ; 3» que les ports situés sur cette
* mer et le commerce jouiraient comme auparavant de la
• plus grande liberté ; 4° que la cour de Vienne licencierait t ses matelots et renoncerait à tout établissement maritime ;
> 5° que le duc de Pcméranie et les autres princes ou états ï protestants de l'Allemagne, opprimés par la maison d'Au- » triche, seraient rétablis dans leurs droits el privilèges ;
> 6° qu'on remettrait incessamment en possession de leur s principauté les ducs de Meckelboui^ ; et que s'ils étaient » jugés coupables par le collège électoral et par la diète de
> l'Empire, on les condamnerait seulement à une amende » pécuniaire pour laquelle Gustavelescautionnerait; 1° qae » l'empereur cesserait d'attenter à la liberté de la ville de » Stralsund; qu'il la dédommageraitdes pertes qu'elle avait
> soulTertes, et qu'alors la garnison suédoise sortirait de 'a » place ; S" enfin que les cours de Vienne et de Stockholm ï ne fourniraient aucun secours ii leurs ennemis mutuels ('). •
Comme on pouvait s'y attendre, la cour de Vienne opposa un refus péremptoire à des négociations sur de telles bases. Elle ne craignit pas d'y joindre force moqueries contre les prétentions de ce « roi de neige qui voulait se venir
fondre au soleil allemand, » Wallenstein promit de môme de Je reconduire à coups de verges.
Il résulta de ces dispositions réciproques que les hostilités éclatèrent avant Tété de cette même année.
Le 20 mai, Gustave fit de solennels et touchants adieux à la réunion des députés du royaume, puis il ordonna de mettre à la voile.
La flotte, réunie à Ëlfsnaben, près de Stockholm, comptait 30 vaisseaux de guerre et 200 transports avec six mille matelots et une nombreuse artillerie. Elle portait environ quinze mille hommes de terre avec cinq mille chevaux. Ces forces étaient réparties en 92 compagnies d'infanterie et 46 de cavalerie, suivant le mode dont nous avons parlé plus haut. Elles abordèrent à l'île de Ruden sur la fin de juin 4630. Débarqué le premier, Gustave se prosterna en vue des troupes, priant le Dieu des armées de favoriser son entreprise. Aussitôt il s'occupa de se relier aux troupes suédoises déjà sur le continent, à savoir six mille hommes à Stralsund et à peu près autant en Prusse, et à s'assurer les meilleures positions de la côte. Il s'établit entr'autres aux îles de WoUin, de Rugen et aux embouchures de l'Oder. La ville de Stettin, sur ce dernier point, qu'il se fit remettre par le duc de Poméranie, et celle de Stralsund, qui lui était dévouée, lui fournirent ses deux bases principales.
En juillet déjà, et au prix de quelques escarmouches seulement, il était sohdement installé dans ces deux places où il fit élever des retranchements, des chantiers, des arsenaux, des magasins et réunir de grands approvisionnements. De là il se proposait de remonter le cours de l'Oder qui lui fournirait, grâce à sa supériorité maritime, une avantageuse ligne d'opérations et de ravitaillement.
Mais tout ce pays était hérissé de places fortes, dans lesquelles, suivant la vicieuse habitude du temps, s'éparpil-
laient de nombreuses garnisons. Derrière cette protection trompeuse, le gouvernement impérial ne s'était pas pressé d'agir à rencontre de la marche des Suédois. Endormi dans une ùusse et dédaigneuse confiance, il avait même sacrifié Wallenstein aux rancunes de ses envieux. Ce général avait été disgracié, puis formellement mis à la retraite, et une portion de son armée licenciée, entr'autres plusieurs mille cavaliers qui avaient été aussitôt enrégimentés sous les drapeaux suédois.
Si le réseau de places fortes couvrant les régions côtières était impuissant à avoir raison de Gustave-Adolphe, il lui imposait néanmoins de la prudence et de la méthode pour maintenir ses communications. Avant de se lancer au cœur de TAllemagne, il voulut être sûr de ses derrières, et pour cela s'installer solidement dans la Poméranie, dans le Mecklembourg et le Brandebourg. A cet eflet il dut entreprendre de nombreux sièges et blocus qui l'occupèrent plusieurs mois.
Les Impériaux, dont Tilly était devenu le généralissime, n'avaient guère sous les armes qu'environ 80 mille hommes. Ils formaient deux armées principales à peu près égales : celle enlevée à Wallenstein vers la Baltique aux ordres de Torquato di Conti, et celle sous Tilly lui-même, répandue dans l'Allemagne centrale.
Directement opposé aux Suédois, Torquato, outre de nombreuses garnisons détachées, s'était concentré autour des places de Garz et de Greifîenhagen, pour barrer la ligne de l'Oder. Mais il fut rejeté* dans ces places et bloqué; bon nombre d'autres villes eurent le même sort, notamment Colberg, Damm^ Starçart, Cammin, Rostock. Gustave commanda bientôt tout ce pays, soit par ses troupes, dont la forte discipline et la bonne conduite contrastaient avec les déprédations des soldats impériaux, soit par sa pohtique
conciliante auprès des princes et des autorités. Au bout de cinq mois, trois seules villes, Greififswald, Damin et Colberg, lui résistaient encore, et, chose singulière, ces premiers et importants succès n'avaient été entravés par aucune tentative sérieuse de ses adversaires.
Sortant enfin de sa torpeur le gouvernement impérial envoya quelques renforts sous Schaumburg, remplaçant Torquato disgracié, et les Impériaux se concentrèrent à Francfort-sur-l'Oder ; ceux qui s'y replièrent de la Poméranie ne manquèrent pas de tout ravager sous leurs pas. Ils occupèrent aussi Landsberg sur la Wartha et quelques autres places, de sorte qu'avec ces détachements il ne leur restait guère à ce moment, pour livrer bataille, qu'une quinzaine de mille hommes, dont 4 à 5 mille cavaliers. Ce n'est donc pas tout à la guerre de disposer de vastes Etats ; il faut en tirer à temps les ressources militaires qu'ils offrent. Cela l'empereur, soit par orgueilleux dédain, soit par vice administratif, n'avait pas encore su le faire. Dans cet état d'infériorité momentanée, il fit proposer sans trop de honte à Gustave-Adolphe de conclure un armistice pendant l'hiver. Mais celui-ci ne pouvait être dupe de cette proposition ; il répondit que les Suédois ne connaissaient pas d'hiver. En effet ils étaient robustes, aguerris, habitués aux intempéries, et l'hiver de l'Allemagne pouvait leur sembler doux. D'ailleurs leur bonne casaque en peau de mouton leur permettait de tenir la campagne en tout temps. Ils continuèrent leurs progrès sans rencontrer gratide résistance.
A ce moment d'utiles diversions se produisaient aussi en leur faveur.
Le cabinet de Paris venait de signer avec eux le traité d'alliance et de subsides de Berwald (13 janvier 1631) ; sa diplomatie redoubla d'activité pour seconder l'effet de ce traité. Elle eut une bonne part dans diverses complications
politiques produites par les empiétements incessants du pouvoir impérial.
Tandis que de graves dissensions continuaient à ronger le parti de la Ligue, même après la retraite imposée de Wallenstein, au point que Maximilien de Bavière dut se ménager quelques garanties de liberté dans des relations plus intimes avec la France, les princes protestants réussirent à s'entendre pour une action commune et plus ou moins liée à celle des Suédois. Réunis à Leipsig, ils y décidèrent, en février 1631, de soutenir plus ouvertement leurs droits, de demander collectivement à Ferdinand II de révoquer Tédit de restitution, de retirer de leurs Etats et de leurs forteresses les troupes impériales, d'annuler les arrêts prononcés contre les membres protestants de la diète germanique et de réformer tous les abus contraires à la constitution de l'Empire ; enfin ils décidèrent aussi d'appuyer leur demande par une levée de 40 mille hommes. Ce mouvement pouvait être très-favorable aux Suédois; par malheur ses deux principaux chefs, les électeurs de Saxe et de Brandeboui^, hésitaient encore, soit par crainte, soit par fierté, à entrer dans leur alliance et visaient à jouer le rôle plus flatteur d'arbitres nationaux entre l'Empire et l'étanger, jeu qui pouvait être dangereux.
Plus décidés et plus francs, les ducs de Mecklembourg, qui avaient aussi plus souffert des brutales rapines de leur spoliateur Wallenstein, levèrent des troupes pour seconder de leur mieux celles de Gustave. Cette petite armée, aux ordres du duc de Saxe-Lauenbourg, se comporta vaillamment dans la Basse-Saxe et se chargea aussi de la place de Rostock.
Enfin une ville importante et des plus riches de l'Allemagne, la place de Magdebourg sur l'Elbe, s'insurgea en faveur du parti protestant. Son administrateur en titre, Christian-
Ouillaume de Brandebourg, zélé pour la Réforme, en avait été dépossédé par les Impériaux au profit d'un frère de l'Empereur, l'archiduc Léopold. Mais après avoir noué des relations avec la Suède, dont il s'assura la protection, Christian-Guillaume rentra déguisé à Magdebourg. Les habitants soulevés chassèrent la garnison impériale et proclamèrent leur alliance avec les Suédois. Malheureusement ceux-ci étaient loin encore. Gustave ne put être que peu satisfait da ces prouesses prématurées ; il envoya néanmoins aux Magdel)ourgeois un officier expérimenté, Thierry de Falkenberg, pour les commander et la promesse de les secourir aussitôt qu'il le pourrait.
En attendant Tilly arriva devant Magdebourg, battit sa petite armée, mais ne put s'emparer de la ville, qui repoussa -avec une égale énergie ses attaques et ses sommations {janvier i631).
D'autant plus libre par cet incident Gustave-Adolphe put continuer ses cheminements dans le Nord. Il avança ses sièges, particulièrement ceux de Demin qu'il dirigeait luimême avec 16 mille hommes, et de Landsberg conduit par son lieutenant Horn avec 9 mille hommes. Mais ces places étaient solides et bien gardées'; les progrès des assiégeants ne se firent qu'avec lenteur et du secours allait leur arriver.
Tilly, bravé par les Magdebourgeois, les fit assiéger régulièrement par un de ses lieutenants, Pappenheim, et il se porta enfin à la rencontre de Gustave-Adolphe. Au commencement de février 1631 il atteignit Francfort-sur-l'Oder ; il y organisa une bonne garnison de cinq mille hommes et d'artillerie, et avec le reste de ses forces, soit environ 25 mille hommes et 25 canon&, il se dirigea vers le nord par Ruppin^ au secours de Dtemin.
Voyant approcher cet orage Gustave brusqua l'attaque de Demin qui capitula le 15 février après trois jours de bom-
bardement. Malchin suivit de près, ce qui lui ouvrait l'entrée du Mecklembourg. Il fit aussitôt mine d'y marcher pour tromper Tilly qui pendant ce temps s'était arrêté à reprendre de petites places, entr'autres Neu-Brandebourg^ dont la garnison suédoise fut massacrée sans pitié.
Donnant dans le piège, Tilly se porta en Mecklembourg^ où Gustave l'entretint par de légers détachements, tandis qu'il retournait à Stettin pour reprendre son projet contre Francfort-sur-l'Oder. Comme il l'organisait il obtint un nouvel avantage par la reddition de Colberg, le 2 mars, que ses lieutenants assiégeaient depuis huit mois.
Joué en Mecklembourg Tilly en sortit pour revenir aux masses suédoises et surveiller leurs projets qu'il ne pouvait encore pénétrer. A cet effet il s'établit à Ruppin, position centrale favorable à son but et d'où il pouvait se porter également bien sur le Mecklembourg ou dans les Marches et peser sur la conduite de l'électeur.
Mais Gustave était trop habile et trop délié pour laisser longtemps cet avantage à son adversaire. Lui aussi il prit une position centrale vers Schwedt et Friedland, tout en se créant sans bruit des ponts sur l'Oder.
De là il continua ses diversions par plusieurs pointes de droite et de gauche, surtout vers le Mecklembourg. Tout à coup il se déroba et s'élança sur Francfort par les deux rives de l'Oder. Il arriva le- 27 mars devant cette place, où se trouvaient huit mille hommes sous les ordres de Schaumburg, mais en disgrâce et allant être remplacé par le général Tiefenbach. Après une vigoureuse canonnade qui fit une brèche praticable, la ville fut enlevée d'assaut le 3 avril. Quatre mille hommes y furent passés au til de l'épée en représailles du massacre de Neu-Brandebourg. Le reste s'enfuit sur Glossau en perdant encore de nombreux prisonniers en route. Toutes les villes importantes de la con-
trée partagèrent le sort de Francfort ; la place de Landsberg entr'autres, vainement bloquée depuis plusieurs mois, devint un précieux^trophée pour les vainqueurs.
Tilly n'ayant pu prévenir ces brillants succès de son adversaire avait voulu au moins les compenser par des succès correspondants. Aussitôt qu'il vit Gustave s'éloigner vers Francfort, il retourna aux Magdebourgeois pour en iinir avec leur opiniâtre résistance. Arrivé sous- leurs murs il en fit recommencer l'attaque dès les premiers jours d'avril. Les forts extérieurs furent facilement enlevés et la ville bloquée sur les deux côtés de l'Elbe par Tilly et Pappenheim. Mais, confiants dans les secours prochains de Gustave, la garnison et les bourgeois rivalisèrent d'héroïsme pour prolonger la défense. Ils allèrent ainsi jusqu'à la fatale nuit du 9 au 10 mai pendant laquelle, endormis par un adroit parlementaire, ils furent victimes d'une cruelle surprise. Cinq jours durant la ville fut si bien saccagée, brûlée, ensanglantée que Tilly put dire l'exacte vérité en mandant à l'empereur que « l'on n'avaitjamais rien vu de pareil depuis la destruction de Jérusalem et de Troie. »
Ces horribles scènes causèrent une joie féroce au parti catholique et glacèrent les protestants. Comme toujours ceux-ci éclatèrent en récriminations les uns contre les autres. Ils ne s'entendaient que pour se plaindre plus fortement de Gustave-Adolphe; les uns l'accusaient même de lenteurs perfidement calculées, tandis que d'autres se prirent à douter de ses aptitudes comme homme de guerre. (*)
(1) Nous retrouvons même un écho de ces doutes dans une récente brochure française, fort intéressante du reste, signée un garde national mobile^ intitulée Introduction à la science de la gtmrre et publiée par le Spectateur militaire. — L'auteur (voir page 27) parait croire qu'en cette circonstance Gustave manqua de décision en ne forçant pas le passage de l'Elbe près de Wittemberg. Or on sait qu'il ne fut retenu que par d'honnêtes, mais excessifs managements enver ses alliés de la Saxe et du Brandebourg qui, eux, calculaient plus qu'ils ne Tau-s raient dû les chances de la politique.