TOME II
ces Etats lui fourniraient chacun par mois ; à ouvrir de nouvelles branches au commerce de ses sujets, dont il ne perdait point de vue le bonheur et l'aisance. Il donna des ordres sévères pour l'observance de la discipline, et l'amour qu'il montra pour la justice en deux occurrences qui n'ont rien de fort commun, acheva de lui gagner le cœur du peuple de Francfort qui fut outré de fureur lorsqu'il apprit que l'on avait découvert une dangereuse conspiration contre ce bon prince ('). »
Le soir même de son arrivée à Francfort Gustave pénétra sur le territoire de Mayence et s'y empara de la ville de Hœchst, d'où il allait pousser plus loin encore ses succès.
Pendant ce temps ses lieutenants et ses alliés d'Allemagne n'étaient pas moins heureux. Partout leur cause triomphait. Le duc de Mecklembourg, assisté de Tott, venait de reprendre les villes de Rostock, de Wismar, de Demnitz. Banner, après avoir enlevé Magdebourg aux Impériaux, repoussait toutes leurs tentatives pour lui faire abandonner sa conquête. La Basse-Saxe avait mis sur pied une armée, en tête de laquelle figuraient les contingents de Brème et du prince de Lunebourg et de Hambourg, qui pourchassait activement les garnisons impériales. Le landgrave Guillaume de Hesse-Gassel, après de brillants succès contre les lieutenants de Tilly, Fugger et Altringer, avait occupé rapidement Bach, Meuden, Hœxter, Fulda, Paderborn et toutes les possessions ecclésiastiques limitrophes de la Hesse, sur quoi il amena ses troupes victorieuses, environ 10 mille hommes, à Francfort.
Le court séjour du roi de Suède dans cette ville fut signalé par de nombreuses visites d'ambassadeurs et de princes lui apportant leurs hommages. Parmi eux le landgrave Geor-
(1) .Vciut»., IV. pag. 4-9.
ges de Hesse-Darmstadt fit aussi sa soumission quoique à contre-cœur. Les comtes de Westerwald et de la Watterau joignirent à leurs félicitations quelques précieux renforts. L'infortuné comte palatin Frédéric V, ce roi de Bohême d'un jour, accourut du fond de la Hollande pour remercier publiquement le vengeur de ses droits et réclamer sa protection. Gustave l'accueillit en frère et en roi, mais ajourna la grave question de la restitution de ses Etats à un moment plus opportun.
Il s'agissait en effet de mener la guerre à bonne fin et non encore de s'en partager des dépouilles rendues fragiles par la force des ennemis qui restaient à combattre. En arrivant au Rhin le roi de Suède trouvait de nouveaux et sérieux adversaires, les places fortes du puissant archevêque-électeur de Mayence secondé de ses voisins les Espagnols et les Lorrains, peut-être même de la France qui paraissait ne pas voir de bon œil les conquêtes suédoises poussées si près de ses frontières. En même temps Gustave, toujours plus éloigné de ses ressources primitives, avait derrière lui tout l'Empire et le centre de la Ligue, avec Tilly en train de se reformer une armée.
Allant au plus pressé il établit son camp près de Cassel, en face de Mayence, pour enlever d'abord cette place, tandis que divers détachements entretenaient les Espagnols dans le Rheingau et dans les bourgs catholiques du Westerwald.
Déjà le vaillant duc Bernard de Saxe-Weimar, avec un corps de Suédois et d'Allemands, s'était emparé de plusieurs bonnes positions sur la rive gauche du Rhin, du château d'Ehrenfdls entr'autres ; déjà Gustave s'apprêtait à passer aussi le fleuve pour investir complètement Mayence quand il fut avisé que la Franconie et particulièrement Nuremberg était gravement menacée par Tiliy. Craignant que Nurem-
berg, qu'il appelait une de ses trois bonnes villes — Ulm et Strasbourg étant les deux autres, — ne subît le triste sort de Magdebourg, Gustave se dirigea aussitôt à marches forcées sur la Franconie. Mais il apprit en route que les bourgeois de Nuremberg avaient réussi à repousser Tilly et à se débarrasser de lui et il reprit ses projets contre Mayence. Après une vaine tentative pour passer le Rhin de vive force à Gassel et quelques autres diversions, surtout dans la direction de Heidelberg, il se déroba par le chemin de la montagne et reparut sur le Rhin vers Stockstadt, entre Grensheim et Oppenheim. Là il réussit à franchir le fleuve après de sanglantes escarmouches où succombèrent un millier d'Espagnols. Il alla mettre le siège devant Oppenheim qui, au bout de quelques jours, fut prise d'assaut, le 8 décembre 4631 ; la garnison composée de cinq cents espagnols y fut cruellement passée au fil de l'épée en punition de sa vigoureuse résistance. Cinq jours plus tard il fit capituler Mayence, ce qui lui amena bientôt la reddition de Worms, de Kreuznach, et la possession de presque toute la contrée. La seule place de Frankenthal resta aux Espagnols qui s'y blottirent comme dans une prison.
Quelques semaines de quartiers d'hiver furent alors passées à Mayence, qui devint le lieu de réunion d'une nombreuse cour et le centre d'activés négociations avec la plupart des pays de l'Europe. Voulant mettre à profit pour la politique ce temps de repos Gustave s'adressa à tous ses alliés pour en avoir du renfort et à tous les états protestantsde l'Europe.
La France, toujours plus inquiète de ce glorieux voisinage, l'engagea vivement à diriger ses coups sur l'Autriche ; elle maintint, à cette condition, ses subsides et occupa l'électorat de Trêves. L'Angleterre, qui, après force promessesde secours, s'était bornée à l'envoi de 7 à 8 mille hommes
restés sur les derrières, fut moins arrangeante, car elle réclamait préalablement le Palatinat pour Frédéric V, ce qui mit plutôt de la froideur dans les relations ; Venise et la Suisse ne voulurent pas se mêler des affaires de l'Allemagne ; les Hollandais continuèrent leur appui sympathique ; les Transy vains se déclarèrent prêts à agir contre TAutriche. /
A côté de ces arrangements à grande distance, ses recruteurs lui avaient été plus immédiatement utiles. Des renforts lui étaient arrivés, d'autres devaient le rejoindre, de sorte qu'il allait disposer d'une armée d'environ 50 mille hommes pour reprendre la campagne au printemps de 1632. Tilly aussi s'était reformé une belle armée, avec laquelle il. avait battu Horn et repris la ville de Bamberg, d'où il menaçait de nouveau Nuremberg.
Laissant Oxenstiern sur le Rhin avec une douzaine de mille hommes, Gustave se porta en Franconie, où il fut rejoint par Horn, Banner, Bernard de Weimar. A la tête d'une force d'environ 45 mille hommes il s'avança contre Tilly, qui ne l'attendait pas et se replia, par ordre du duc Maximilien, derrière le Lech, pour protéger la Bavière.
Le roi, reçu avec enthousiasme à Nuremberg, y enflamma d'un nouveau courage le cœur de ses vaillants amis; puis il se dirigea sur Donauwerth, qu'il prit d'assaut. Il y franchit le Danube, et à la fin de mars il arriva devant les positions de Tilly.
Ces positions, non loin de la petite ville de Rain, sur la gauche du Lech, étaient très-fortes; le duc Maximilien y avait rejoint Tilly dans un camp hérissé de retranchements et de batteries. Le Lech roulait des eaux furieuses,, comme il arrive souvent à cette saison, et ne semblait guéable en aucun point.
Un conseil de guerre, réuni par le roi de Suède pour avi-
ser aux opérations à entreprendre, opina unanimement contre un passage de vive force sur ce point ; Hom lui-même, un des plus intrépides lieutenants du roi, appuya chaudement cet avis. Gustave fut à peu près seul à ne le pas partager, c Quoi 1 s'écria-t-il, après avoir traversé la Baltique et tous les plus grands fleuves de l'Allemagne, nous nous arrêterions devant ce ruisseau ! »
Son opinion se basait du reste sur autre chose que sur son bouillant courage. Comme d'habitude il avait reconnu lui-même, et au péril de sa vie, tout le terrain de la position. Un excellent point de passage avait bientôt frappé ses regards ; le cours d'eau y dessinait une courbe concave, avec bon commandement de la rive gauche sur la rive droite, conditions très-favorables à l'établissement de batteries. On pouvait d'ailleurs espérer que les eaux du Lech, momentanément grossies par la fonte des neiges, ne tarderaient pas à baisser.
Dans ces idées, il lit établir trois batteries de 62 pièces le long de la rive gauche, en même temps que préparer un pont à couvert. Le 5 avril ces préparatifs étant terminés, il ordonna le passage. Ses batteries, supérieures en nombre et en position à celles de Tilly, commandèrent bientôt tout le terrain ; les pionniers, masqués dans un épais nuage de fumée produite par des amas de bois vert, parvinrent à terminer leur œuvre; et enfin une portion de la cavalerie trouva un gué en amont où elle franchit le Lech et menaça les Bavarois sur le flanc et à revers ; Tilly lutta toute la journée contre ces habiles dispositions, se montrant partout le premier pour faire face aux dangers. Mais ses efforts furent vains. Gravement blessé, ainsi que son lieutenant Altringer, au moment où son énergie eût été le plus nécessaire, il ne put que conseiller au duc Maximilien l'évacuation de la position. La retraite des Bavarois eut donc lieu dans la soiréQ,
et quand, le lendemain, Gustave fit passer la rivière au reste de ses troupes, il trouva lé camp désert. Les défenseurs s'étaient retirés sur Ingolstadt, où Tilly mourut au bout de quelques heures de dures souffrances. Altringer, en revanche, se rétablit.
Gustave alla mettre le siège devant Ingolstadt; mais cette solide place bravant ses efforts, il la laissa pour s'emparer de Munich et du cœur de la Bavière. Le 10 mai il fit son entrée solennelle dans la capitale du chef de la Ligue, ayant à ses côtés le comte palatin Frédéric V, qui put au moins savourer cette agréable consolation en attendant celle plus profitable mais plus problématique de recouvrer ses Etats.
De grands magasins de vivres, d'équipements et d'habillements militaires furent trouvés à Munich, ainsi que 140 canons cachés dans l'arsenal, l'un d'eux recelant un trésor de 30 mille ducats. Ces trouvailles lui servirent à refaire son armée, qui allait avoir de nouveaux et plus graves dangers à affronter.
L'empereur Ferdinand II, devant tant d'échecs, s'était vu réduit à supplier Wallenstein de reprendre son commandement. Après s'être fait beaucoup prier, l'orgueilleux duc avait enfin cédé, mais à des conditions qui le rendaient le maître absolu de son armée et de ses opérations. Moyennant cela il réussit en trois mois à disposer d'une force d'environ 50 mille hommes avec laquelle il ne lui fut pas difficile de reprendre la Bohème aux Saxons et de faire trembler la Saxe à son tour. La mort de Tilly le rendit de nouveau l'homme important du parti de la Ligue. Sur maintes prières de Maximilien et de l'Empereur, longtemps éludées, "Wallenstein consentit enfin à abandonner ses projets sur la Saxe et à se joindre aux troupes bavaroises pour libérer la Bavière; il se réserva toutefois qu'après cette jonction il
n'en garderait pas moins le pas sur le prince électeur, chef de la Ligue.
Celui-ci, qui tenait toujours Ingolstadt et Ratisbonne, alla au-devant de Wallenstein, malgré la haine qu'il lui portait, et la jonction eut lieu à Egra. De là ils marchèrent ensemble par la Bohême vers le Haut-Palatinat et sur Nuremberg, menacée cette fois d'une manière sérieuse.
A cette nouvelle Gustave dut précipitamment partir de Munich pour protéger sa bonne ville, et il entra le 27 juin à Nuremberg avec 25 mille hommes. Ce minime effectif était tout ce qu'il avait sous la main, vu le grand nombre de ses détachements et les renforts qu'il venait d'envoyer en Saxe pour y résister à Wallenstein. Avec si peu de monde il ne pouvait pas tenter une bataille contre ses adversaires, forts d'environ 60 mille hommes. Il s'occupa donc à tenir solidement la place en s'y entourant de retranchements. Soldats et bourgeois se mirent aux travaux de terre ; un fossé de huit pieds fut creusé tout autour de la ville avec des redoutes et bastions ; et en sept jours un vaste camp retranché s'éleva, pouvant braver une première attaque de vive force. Sept autres jours suffirent à le compléter et à garnir les remparts de trois cents canons. En outre les habitants, pleins de zèle, furent organisés en douze régiments de mille à 1500 hommes chacun. D'autre part Gustave avait ordonné à plusieurs de ses lieutenants de venir le rejoindre, si bien que Nuremberg allait être le théâtre d'une formidable concentration de troupes.
Wallenstein ne fut pas en mesure de gêner les premières dispositions des Suédois ; il ne put amener ses forces devant Nuremberg que quelques jours après eux. — Il se contenta d'abord d'occuper les hauteurs environnantes, cherchant à bloquer la place. Mais Gustave, rachetant son infériorité numérique par un redoublement d'activité, s'em-
para aussi de plusieurs collines d*oti il maintint ses libres communications avec la campagne.
Le voisinage des deux armées donna lieu à d'incessantes -escarmouches, mais non à une affaire générale. Wallenstein estimant « qu'on avait livré jusqu'ici assez de batailles et qu'il était temps d'essayer une autre méthode, » se fortifia aussi, et l'on eut deux immenses camps retranchés en face l'un de l'autre et des opérations rappelant celles des fameuses lignes de Dyrrachium entre César et Pompée.
*Ge genre de guerre se prolongea plusieurs semaines sans incident marquant ni résultat décisif. Non-seulement plusieurs assauts des Impériaux furent repoussés avantageusement, mais Gustave réussit à capturer un immense convoi de vivres (fin juillet) et à se nourrir aux dépens de ses adversaires. Nous voyons qu'à l'occasion de cet exploit le roi de Suède fit une généreuse distribution de récompenses, consistant en médailles d'or aux officiers et en écus sonnants aux soldats. La prise d'un étendard valait à son possesseur un cadeau de cent écus.
Au commencement d'août, Gustave fut enfin rejoint par tous les renforts qu'il attendait. Banner, Bernard de Weimar, Oxenstiern s'étaient réunis, arrivant des régions du Rhin, de la Souabe, de la Bavière, et ils lui amenèrent une armée d'environ 50 mille hommes avec 60 canons et quatre mille chariots de munitions et de vivres, ce qui porta ses forces totales à près de 75 mille hommes, sans compter les bourgeois armés de Nuremberg. De cette façon, il était devenu supérieur à Wallenstein.
Celui-ci ne sut rien faire pour empêcher cette écrasante jonction. Persistant dans son système de patience, il préféra mettre toute son activité à augmenter sa force défensive et à poursuivre l'établissement de ses lignes fortifiées, qui s'ét^idirent bientôt sur un développement de plusieurs lieues.
On ne tarda pas à éprouver les inconvénients d'un emploi aussi peu rationnel de pareilles masses. Les deux camps, à la fois assiégeants et assiégés, manquèrent de vivres et souffrirent cinieliement de la famine et de ses fâcheuses conséquences sur la santé et sur le moral d'une armée. L'étroit espace de quelques lieues était surchargé de plus de 120 mille soldats, de 50 mille chevaux, de toute la population de Nuremberg, soit 80 mille âmes et de l'immense suite de fricoteurs^ comme on les appela plus tard, qui encombraient les troupes, dont 15 mille charretiers et autant de femmes dans le seul camp de Wallenstein. Les Suédois avaient avec eux plus de femmes encore ; mais Schiller assure qu'elles étaient toutes mariées et vivaient en famille dans la plus grande sévérité de mœurs. Leurs enfants, élevés dans des écoles militaires, fournissaient d'excellentes recrues à l'armée et peuvent être considérés comme les aïeux des enfants de troupe actuels.
Dans une telle situation, restait à savoir lequel des deux adversaires serait le premier sur les dents ou à bout d'opiniâtreté. Ce fut Gustave. Plus concentré et par conséquent plus gêné, il dut aviser à se tirer, coûte que coûte, de son impasse, et il en fit la tentative le 21 août, c'est-à-dire après 55 jours de cette difficile défense. Ce jour-là, il sortit de ses retranchements et alla se ranger en bataille en face du camp ennemi, pendant que trois fortes batteries le canonnaient depuis les berges élevées de la Rednitz. Leduc de Friedland n'accueillit cette provocation que par des feux d'artillerie et de mousqueterie à bonne distance. Ni les prières de Maximilien, ni l'impatience ef la misère de ses troupes, ni les railleries des Suédois ne purent le faire sortir de son système méthodique de blocus et de défensive absolue. Il voulait se laisser attaquer ; sa persistance lui réussit.
Trois jours plus tard, Gustave résolut de tenter l'assaut
des lignes impériales. Le 24 août^ laissant son camp à la garde de la milice bourgeoise et d'une faible garnison de ses propres troupes, il emmena le reste au-delà de la Rednitz^ près de Furth, pour tourner le front de la position. Les avant-postes impériaux, facilement refoulés, se replièrent sur le centre de l'armée qui s'était retiré sur les hauteurs entre le Biber et la Rednitz. Les collines de Veste et d'Altenberg, garnies de puissantes batteries, protégeaient le camp et dominaient au loin la plaine; tous les abords étaient coupés de retranchements, de fossés, d'abatis, de palissades ferrées derrière lesquels de nombreux canonniers et mousquetaires étaient à leurs postes.
L'avant-garde de Gustave, formée en petits pelotons, chercha en vain à se glisser près des lignes, puis à les assaillir courageuBement. Un feu violent la repoussa en désordre et une sortie de cavalerie ennemie sema la mort dans ses débris. Un second corps, cette fois de Finlandais d'élite, fut lancé au secours du précédent tout Allemand, mais il eut le même sort; tous les régiments donnèrent à leur tour sans pouvoir franchir le passage périlleux. La défense persiste à montrer autant de vigueur que l'attaque.
A la gauche de l'armée suédoise, vers les fourrés de la Rednitz, d'autres engagements eurent une issue semblable. Les chefs même se lancèrent dans la mêlée et furent exposés aux plus graves dangers. Wallenstein eut un cheval tué sous lui, et Gustave la semelle d'une de ses bottes enlevée par un boulet. Bernard de Weimar eut aussi un cheval tué sous lui ; il n'en réussit pas moins à faire des |)rogrès et à enlever une colline dominant les batteries de Veste. Malheureusement les canons ne purent pas l'y suivre et cet exploit resta infructueux. La retraite des assaillants au-delà de la Rednitz dut s'opérer pendant la nuit et le lendemain. Ils l'effectuèrent sans être vivement inquiétés, mais en laissant
sur le champ de bataille environ deux mille morts, tandis que Wallenstein n'avait perdu que quelques hommes et aucune de ses positions.
Toutefois ces pertes n'étaient rien à côté de celles engendrées par les privations et les maladies qui attristaient les camps. Quelques changements d'emplacement ne furent que de faibles palliatifs. Aux ravages de la famine et des miasmes pestilentiels se joignirent ceux de l'indiscipline et de la maraude. Schiller dit que c'étaient surtout les troupes allemandes qui se signalaient par leur pillage ; aussi le roi le reprocha à leurs officiers en ces termes sévères:
c C'est vous, Allemands, s'écrie-t-il, c'est vous-mêmes qui pillez votre patrie, et qui déchaînez vos fureuVs contre vos propres coreligionnaires. Dieu me soit témoin que je vous abhorre; vous m'inspirez un profond dégoût, et mon cœur se remplit d'amertume quand je vous regarde. Vous violez mes ordres; vous êtes cause que le monde me maudit, que les larmes de l'innocente pauvreté me poursuivent, qu'il me faut entendre dire ouvertement : « Le roi, notre ami, nous fait plus de mal que nos plus cruels ennemis. » Pour vous, j'ai dépouillé ma couronne de ses trésors et dépensé plus de quarante tonnes d'or, et je n'ai pas reçu de votre empire d'Allemagne de quoi me faire un méchant habit. Je vous ai donné tout ce que Dieu m'a dispensé, et, si vous eussiez observé mes lois, je vous aurais distribué avec joie tout ce qu'il pourra me donner encore. Votre défaut de discipline me persuade que vous avez de mauvaises intentions, quelques raisons que je puisse avoir de louer votre courage (*)• »•
La position des Suédois devenait intenable. Ils avaient déjà perdu une vingtaine de mille hommes et la ville de
(1) SchtUer. Guerre de Trente- Ans, pag. 300.
Nuremberg une dizaine de mille habitants. Les campagnes environnantes , non moins épuisées , ressemblaient à des landes arides ; maints villages en ruines avaient été abandonnés par leurs habitants mourant de faim et de désespoir sur les grandes routes et autour des camps, sans y trouver ni pain ni asile.
Ces affreuses misères et l'opiniâtreté de Wallenstein à rester dans ses retranchements décidèrent enfin Gustave à rompre le premier avec cette situation douloureuse, à se mettre au large en même temps qu'il tendrait un nouveau piège aux Impériaux. Le 8 septembre 1632, il leva son camp et quitta Nuremberg après y avoir laissé une garnison de huit mille hommes. Rangé en bataille, il défila lentement devant les lignes de Wallenstein sans les émouvoir, et il se dirigea vers Neustadt, sur l'Aisch, et vers Windsheim. Là il s'arrêta soit pour refaire ses troupes , soit pour veiller à ce qui allait se passer sous les murs de Nuremberg. Il espérait que les Impériaux tenteraient enfin une attaque générale de la place, et il comptait que celle-ci tiendrait assez pour qu'il pût les prendre sur le fait et les assaillir à revers.
Mais Wallenstein, soit qu'il sentît le piège, soit qu'il fût content de profiter de sa liberté pour se mettre aussi plus à l'aise, n'entreprit rien contre la place. Au contraire, il prit congé d'elle en brûlant son camp et ce qui restait des villages environnants, et il mena toute son armée, réduite à une trentaine de mille hommes, vers Forchheim, en face de la position des Suédois, sur la droite de la Rednitz.
Pendant quatre à cinq jours, les deux belligérants s'observèrent sans autre action; puis le roi, pour mieux faire vivre ses gens, se dissémina plus encore. Il envoya une partie de& troupes en Franconie, et conduisit lui-même le reste en Bavière pour achever la conquête de ce pays, entr'autres d'Ingolstadt. C'était pousser l'éparpillement bien loin , mais il
pouvait tout se permettre en ce genre devant un adversaire aussi peu délié que Wallenstein.
Celui-ci, tenace dans sa ligne de conduite, ne fît rien pour rechercher une bataille. Laissant volontiers courir le duc Maximilien à la défense de ses Etats, il reprit son projet de peser sur la Saxe pour forcer le prince électeur de changer de parti politique. Il marcha donc en Saxe par Bamberg, la forêt de Thuringe, Bayreuth, Gobourg, en ravageant tout sur son passage. Le 2 novembre il occupa Leipsig et s'avança vers Weissenfels et Torgau pour battre l'armée saxonne et occuper Dresde. Arrivé à Weissenfels, il apprit que Gustave- Adolphe, qu'il croyait très occupé en Bavière, se dirigeait de son côté et était déjà arrivé à Erfurt, ce qui suffît à lui faire suspendre son offensive.
En effet Gustave, aussitôt qu'il avait vu accomplie la séparation des Bavarois et des Impériaux, s'était secrètement et rapidement concentré vers Bamberg et Schweinfurt, pour suivre Wallenstein en Saxe et s'y réunir à l'armée saxonne concentrée vers Torgau. Il se porta ensuite à Erfurt où il prit congé de la reine et s'avança par Buttelstadt sur Leipsig. Faisant force de marche vers les défîlés de Naumbourg, il réussit, le 9 novembre 1632, à y prévenir un corps d'Impériaux qui s'en approchait de son côté ; mais Weissenfels ayant été occupé par Collorédo, il ne put joindre l'armée saxonne. Il s'arrêta donc à Naumbourg où, maître de déboucher dans la plaine de Lutzen , il se retrancha solidement en attendant des renforts qui devaient lui arriver; entr'autres le duc de Lunebourg devait venir le rejoindre avec un corps d'armée.
Dans les entrefaites , Wallenstein était revenu en arrière jusqu'à Mersebourg, oùPappenheim l'avait rallié. Se proposant surtout de barrer aux Suédois la route de Leipsig et de l'armée saxonne, il hésita sur ce qu'il devait faire et ne sut
décider lui-même entre les deux alternatives principales qui s'offraient : ou passer les défilés de la Saale et attaquer les Suédois à Naumbourg, qui n'y étaient encore qu'au nombre d'une vingtaine de mille hommes , ou prendre les quartiers d'hiver en se tenant bien en garde contre les entreprises qui pourraient survenir de Naumbourg.
En proie à ces indécisions, Wallenstein avisa, pour s'en débarrasser, au plus fâcheux des moyens. Il convoqua un conseil de guerre, qui estima que Gustave-Adolphe était en train de s'établir un nouveau Nuremberg à Naumbourg, que par conséquent les Impériaux pouvaient en toute sécurité prendre aussi leurs quartiers d'hiver dans cette région et porter, pendant ce temps, la guerre en Westphalie et sur les bords du Rhin, où un corps suédois, renforcé d'un contingent hollandais, menaçait Cologne. C'était, comme l'astrologue de la fable, suivre le cours des astres sans voirie précipice sous ses pas.
Dans ces errements, Pappenheim fut détaché sur Cologne, avec mission de s'emparer, chemin faisant, des places de Moritzbourg et de Halle. Le reste des troupes impériales se répartit en quartiers d'hiver dans toutes les villes voisines; le corps de CoUorédo occupa la citadelle de Weissenfels; Wallenstein s'établit non loin de Mersebourg, entre le canal et la Saale, prêt à s'avancer au-delà de Leipsig pour empêcher la jonction entre les Saxons et les Suédois.
A peine Gustave fut-il informé du départ de Pappenheim, qu'il prit son parti de profiter immédiatement de cette faute de ses adversaires pour les attaquer. Il leva son camp le 14 novembre et s'avança à marches forcées sur Weissenfels. Ce mouvement répandit une vive émotion dans l'armée impériale, réduite, par les trop nombreux détachements, à une quinzaine de mille hommes, tandis que celle des Suédois en comptait prés de 20 mille. Malgré cette infério-
rite numérique, Wallenstein, dont la réputation avait souffert de ses temporisations de Nuremberg, se crut obligé d'affronter la bataille, espérant d'ailleurs pouvoir la soutenir jusqu'au retour de Pappenheim, qui n'était encore qu'à deux marche» de distance , et de quelques autres corps du voisinage qu'il rappela en toute hâte.
Le généralissime impérial déboucha donc dans la plaine pour prendre position sur un terrain connu, entre le canal de Flœssgraben et la petite ville de Lutzen. En attendant il était couvert par les corps de Gollorédo et d'Isolani, en avant-garde à Weissenfels et dans les collines environnantes.
Au signal convenu de trois coups de canon , tirés du fort de Weissenfels , pour annoncer l'approche de l'ennemi , et répétés par le fort de Lutzen, toutes les troupes marchèrent vers leur place de rassemblement ; les éclaireurs d'Isolani se replièrent , avec CoUorèdo, sur la Rippach, vers Posern à une lieue de Lutzen. Mais dans l'après-midi du 15 les Suédois y arrivèrent et un vif combat d'avant-garde s'y engagea. La résistance fut à peu près égale à l'attaque; on se battit jusqu'à la nuit. — Pendant ce temps les masses suédoises s'approchaient et elles tournèrent la position de Posern par la droite, par Pœrstern et Hilperitz, de sorte qu'elles purent franchir la rivière et se mettre en bataille sur la Rippach , en face des Impériaux. — Les deux grands capitaines de la guerre de Trente-Ans allaient enfin se mesurer dans une affaire qui s'annonçait comme décisive. Encore cette fois Gustave sut s'éclairer des avis d'un conseil de guerre sans s'enchaîner à ses décisions. Ses généraux , qu'il avait réunis dans sa voiture lui servant parfois de logement pour la nuit, déconseillèrent la bataille avant la jonction avec l'armée saxonne. Néanmoins Gustave l'ordonna pour le lendemain, heureux de saisir une occasion que la méthode de Wallenstein contre lui rendait si rare.
Si l'opinion du conseil de guerre était fort sage en elle-même, elle oubliait un peu trop que la guerre n'est pas toute de calculs, et qu'il y faut souvent aussi laisser leur part à la fortune des combats et à la vaillance des troupes. Or le cas particulier rentrait dans cet ordre d'événements. Les Suédois avaient la perspective de combattre sans les Saxons , il est vrai, mais sans Pappenheim , ce qui se compensait. Autant valait donc risquer la partie à Lutzen , puisqu'elle s'y présentait, que de l'ajourner à un temps indéfini.
Toutefois une circonstance pouvait peser contre les Suédois. La position de Wallenstein , étudiée à l'avance, était forte par elle-même et par les retranchements qui y avaient été élevés. Il avait établi son front le long de la grande route de Lutzen à Leipsig, ayant commodément derrière lui la route de Halle, par où Pappenheim devait le rejoindre. Ce front était couvert par le fossé de la grande route qui avait été creusé et garni de parapets derrière lesquels s'embusquèrent de nombreux tirailleurs ; un peu plus en avant , ce front était encore couvert par deux ruisseaux et par leur confluent, le canal du Flœssgraben , venant de la gauche des Impériaux et lui servant d'appui, et le Miihlgraben venant de la droite, de Lutzen, et où s'appuyait leur droite. Quelques abatis et fossés de tirailleurs garnissaient aussi les points convenables de ces cours d'eau, ainsi que le bois de Schkœlsiger, poste avancé sur la gauche. En arrière du front s'étageaient les hauteurs du Galgenberg et à sa droite celles des moulins à vent de Lutzen, très propres à recevoir de l'artillerie et à fournir un ferme appui à l'armée impériale dans la direction même d'où elle attendait ses renforts. La route sur Leipsig restait bien un peu livrée à l'ennemi, mais il n'y avait pas de danger que celui-ci osât s'y aventurer en devant y défiler tout le long des lignes de Wallenstein.