‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 5 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

viron 1300 lances et 28 mille fantassins, dont 16 mille Suisses (y compris leurs alliés valaisans et grisons) et le reste d'Italiens et de lansquenets. Elle fut encore réduite, pendant le mois de février, de deux mille Valaisans qui se laissèrent surprendre et tailler en pièces à St-Sauveur par une sortie de la garnison de Pavie , et de cinq mille Grisons rappelés chez eux pour résister aux brigandages du sire de Musso (Jaques de Médicis). Chevaleresque en tout, le roi congédia même ces derniers dans les meilleurs termes et en leur faisant donner la gratification usuelle de trois mois de solde.

L'armée dans le camp, gendarmerie. Italiens, Suisses, lansquenets, formait plusieurs lignes accidentées et fort étendues sous les ordres directs du roi , ou plutôt de son bras droit Bonnivet; le duc d'Alençon, avec 500 cavaliers, occupait le parc sur la gauche et communiquait avec le camp par trois larges brèches faites à la muraille; les bagages étaient aussi dans ce lieu , particulièrement autour de la villa Mirabelle où logeait une partie du quartier-général ; plus à gauche encore, la position de Lanfranc était tenue par trois mille hommes, sous Jean de Médicis, vaillant officier passé depuis peu du service de l'empereur à celui du roi de France.

En résumé, la position du roi était trop vaste pour son minime effectif; mais son plus grand vice était d'être adossée à un fleuve et à une place aux mains de l'ennemi , d'où l'on ne pouvait sortir en arrière que par deux ponts sur la gauche.

C'est ce que reconnurent bientôt les généraux alliés et surtout l'intelligent et actif Pescaire. Du reste ils se donnèrent du temps pour leurs reconnaissances et leurs préparatifs, puisqu'ils ne décidèrent l'attaque que pour le 24 février, jour anniversaire de l'empereur. Ces trois semaines furent utilement employées par eux. Un grand nombre d'escar-

mouches leur permirent de tâter suffisamment Tennemi et d'asseoir un solide camp, dès les hauteurs de St-Lazzaro jusqu'au Pô, vers Belgioioso, qu'ils retranchèrent sur tous les points et dont ils poussèrent les avant-postes jusqu'à 40 pas de ceux des Français.

Aussi ce fut avec une parfoite connaissance du terrain et de leurs adversaires qu'ils élaborèrent leur plan d'attaque. D'après ce plan, dû surtout à Pescaire et accepté par Bourbon et Lannoy avec empressemerit, une retraite simulée sur Lodi serait exécutée le 23 février; puis le même soir de Élusses attaques seraient opérées contre la droite des Français, vers le Tessin et le Pô, tandis qu'une vraie attaque serait dirigée contre leur gauche, en faisant une brèche au mur du parc et en allant donner la main à la garnison vers Mirabelle, d'où l'on tiendrait le pont principal sur le Tessin et les routes de retraite des Français sur Milan et sur le Piémont. Le plan était, on le voit, fort bien conçu dans l'ensemble ; les mesures d'exécution n'en furent pas moins bien ordonnées. Un émissaire put même en informer la garnison qui, par un signal convenu, assura sa coopération.

Tout se passa à peu près comme Pescaire l'avait arrangé, à part les lenteurs et les désordres ordinaires des entreprises nocturnes. Le soir du 23 février, par un temps sombre et orageux, des feux d'artillerie réveillèrent les Français et attirèrent toute leur attention vers le sud-ouest de leur camp, où s'engagèrent bientôt de bruyantes et confuses "escarmouches. Pendant ce fracas, l'armée alliée s'achemina silencieusement vers le parc, où elle pénétra à travers une brèche péniblement pratiquée par des maçons requis à cet eflFet.

Pescaire et son neveu Grouast sont en tète ; chacun a un corps de fantassins, dont bon nombre d'adroits arquebusiers espagnols; derrière eux viennent deux autres corps, sous

— sa —

Lannoy et Bourbon , comprenant des Italiens, des lansquenets avec la cavalerie ; puis les lansquenets de Frondsberg et de Sittich; enfin l'artillerie, escortée de dix bannières espagnoles et italiennes. Les soldats, pour se reconnaître dans l'obscurité, oni mis leurs chemises sur leurs habits. Mirabelle fut enlevé sans coup férir, et aux premiers rayons du jour François P' put voir l'ennemi en train de se former sur sa gauche et de le menacer de flanc et à revers.

Il donna aussitôt les ordres nécessaires pour changer de front et pour s'avancer contre les alliés, dont le mouvement non encore achevé offrait beaucoup de désordre. Leur artillerie ent'autres avait grand peine à suivre et s'embarrassait dans les obstacles du terrain. Montmorency fut chargé de rester à la défense du camp avec mille Français et deux mille Suisses ; l'infanterie italienne fut opposée aux efforts de la garnison de Pavie et le reste de l'armée se porta vers le parc, en bon ordre. A la droite marchaient les Suisses,, à la gauche les lansquenets , au centre le roi avec sa belle gendarmerie ; en avant du front l'artillerie de Gaillot couvrait la marche. Ce fut celle-ci qui entama l'action en abîmant d'abord l'arrière-garde ennemie, puis en battant efficacement les alentours de Mirabelle; en même temps que l'ennemi paraissait ébranlé par cette canonnade, les escadrons légers se précipitèrent sur ses flancs et sur l'arrière-garde et enlevèrent une portion de l'artillerie encore empêtrée dans des fossés. Les canons de Gaillot, continuant leur tir meurtrier, forcèrent les alliés à se replier et à chercher un abri derrière la Vernacula. De leur côté, les premiers rangs des Suisses avaient joint les Espagnols et repoussaient fantassins et cavaliers. Ainsi les choses se présentaient bien pour le roi ; il avait parfaitement paré à la surprise des alliés dont le mouvement risquait d'échouer, surtout par le défaut de leur artillerie ne pouvant suffisamment le protéger. Mais à ce

moment le bouillant François P**, croyant déjà la victoire assurée, ne sut contenir plus longtemps son ardeur; il voulut prendre aussi sa part des trophées et des dangers de la journée, et il se précipita sur-le centre ennemi à la tête de sa gendarmerie. Fatale inspiration! la plus fatale qui puisse saisir un commandant en chef dans de telles circonstances ! C'était de plusieurs heures trop tôt. Les gendarmes français firent des prouesses, le roi tua de sa main plusieurs lieutenants de Lannoy ; mais sa propre infanterie fut culbutée aussi par ces charges, et son artillerie, si méritante jusqu'alors, complètement paralysée.

De son côté Pescaire , attentif à ces incidents , opposa quelques bandes d'arquebusiers d'élite et de lansquenets à cette attaque, tandis qu'il put masser le reste de ses forces sur sa droite, pour accabler les lansquenets français. Sur ce point la mêlée s'engagea furieuse entre les hommes de Frondsberg et les bandes noires françaises, et celles-ci, après une héroïque résistance, furent écrasées ou jetées au Tessin; Montmorency, accouru à leur aide, subit le même sort et fut fait prisonnier.

A la droite de l'armée française le corps suisse restait ainsi en l'air ; il était d'autant plus menacé que n'ayant pas rencontré jusqu'alors de sérieuse résistance il s'était laissé attirer, en s'avançant, jusque dans un fourré d'arbres et de broussailles qui était fort' défavorable à ses lourdes masses. Là il se trouva bientôt enveloppé et décimé par les tirailleurs espagnols éparpillés dans les taillis. Les cavaliers français essaient vainement de le dégager ; le terrain leur est moins propice encore. Malgré leurs cuirasses maints d'entr'eux tombent sous les balles espagnoles, entr'autres La Trémouille et La Palisse, et se voient réduits à l'impuissance ou à d'inégales luttes. Quelques-uns, le duc d'Alençon en tête, lâchent pied et commencent une débandade qui se

propage rapidement, A ce moment une furieuse phalange de lansquenets se précipite sur les Suisses, déjà à moitié rompus, et les refoule. Leurs rangs se débandent, la panique les gagne, et sourds à la voix de leurs chefs, se croyant sacrifiés à la haine de leurs rivaux allemands , ils fuient en désordre vers le camp et vers les ponts. Le vaillant Jean de Diesbach trouve la mort en voulant les arrêter, ainsi que beaucoup d'autres chefs suisses.

Le roi lui-même dut céder un moment au flot des fuyards^ mais ce ne fut pas longtemps. Se dégageant du tourbillon effaré et ralliant autour de lui quelques gendarmes et sesplus fidèles serviteurs, y compris cent Suisses lui servant d'escorte, il soutint énergiquement la lutte. Tout le poids de la bataille porta bientôt sur ce groupe héroïque , seul debout au milieu des cadavres. Enfin le roi, blessé et renversé sous son cheval, fut fait prisonnier. Avec lui furent pris, entr'autres, Henri, roi de Navarre; Fleuranges, le chef aimé des confédérés; le duc de Nevers et trois capitaines suisses. Jaques de Rovéréaz et deux Tschudi. Bonnivet, le bâtard de Savoie, et bien d'autres avaient été tués. Les Suisses y avaient laissé la moitié de leur monde, les bandes noires autant. En un mot, le désastre fut complet pour la France, tandis que les vainqueurs ne perdirent qu'un millier des leurs.

Soit que la bonne fortune ouvrît leurs cœurs à la compassion , soit que le roi de France fût à lui seul une asse^ bonne prise, les alliés relâchèrent tous les soldats prisonniers, mais sans solde ni vivres, de sorte que bon nombre périrent de misère dans cette retraite en débandade. Environ cinq mille Suisses seulement, et réduits à l'état le plus chétif, atteignirent leurs foyers ; et sous cette issue fatale et humiliante d'une campagne qui avait offert de si riants débuts, le goût desservices étrangers s'affaiblit pour quelque temps.

plus que par l'effet des harangues de Zwingli et d'autres orateurs des Diètes suisses qui, sans trop savoir comment employer chez eux la vigoureuse et vaillante jeunesse qu'ils y formaient, auraient voulu lui interdire toute participation aux guerres du voisinage, la grande officine du droit public de l'époque.

Nous croyons maintenant avoir suffisamment parlé des guerres d'Italie pour en dégager ce qu'elles renferment de caractéristique, à notre point de vue, de cette époque. On a vu qu'il n'est question ici que d'armées relativement restreintes, en général peu disciplinées, mal exercées, sans homogénéité ni grands capitaines, et où l'infanterie est sinon toujours l'arme principale, au moins l'arme la plus nombreuse et souvent la plus décisive. Ce sont essentiellement des mercenaires, des fantassins suisses , allemands, espagnols qui portent les meilleurs coups, avec l'aide et sous la direction d'une noblesse nationale formant la gendarmerie ou la grosse cavalerie. Nous voyons aussi le tir de l'artillerie et de l'infanterie apparaître avec une certaine puissance contre les armes de choc, et déceler, en plusieurs circonstances, le brillant avenir qui lui était réservé. C'est enfin la fortication qui, du même coup, fait des progrès sensibles et recommence à jouer un rôle important dans les batailles.

Il nous reste, pour compléter ces données sur ces nouvelles formes des armées et sur leur emploi, à dire quelques mots plus spéciaux de la tactique et de l'organisation des troupes dont nous venons d'esquisser quelques-uns des hauts faits.

Commençons par les Suisses, les créateurs de cette infanterie moderne devenue peu à peu, à leur exemple, la base de toutes les armées.

Nous avons déjà dit, dans notre volume sur l'Antiquité et

— Sole Moyen- Age ('), quelles furent les premières institutions militaires des Suisses sorties de la Convention de Sempcu^h^ en 1390. Cette convention, confirmée par la Diète de Lucarne, en 1474, puis par la fameuse Diète de Stanz après les guerres de Bourgogne, en i48i, réglait principalement la discipline, consistant surtout à ne jamais fuir, même blessé, le mode du pillage, le partage du butin et des conquêtes. Les levées se composaient de tous les hommes valides dans les grandes circonstances, ou, pour telle campagne déterminée à Tintérieur ou à Textérieur, de volontaires dont on trouvait tou* jours un grand nombre moyennant solde ou perspectives convenables. La solde à Tintérieur était fort minime en argent et consistait surtout dans la répartition du butin ou des réquisitions. Â Textérieur la base ordinaire de toutes les soldes était, dit Jean de MuUer (3), de 4 V2 florins du Rhin par mois aux fantassins et de 10 florins aux cavaliers. Il y avait souvent des primes exceptionnelles pour le départ , pour un assaut ou une bataille ; les officiers avaient une solde double, triple, décuple môme, suivant leur rang.

Les armes principales furent d'abord la hallebarde et l'arc, ou l'arbalète, avec la grosse épée et la petite dague ou poignard, et seulement quelques piques. Vers le milieu du XV* siècle, l'arquebuse s'y introduisit et s'y propagea de plus en plus, en même temps que l'usage de la pique s'y régularisa. Pendant les premières guerres d'Italie, le gros de l'armée portait la pique , les autres armes y étaient en minorité variable; les arquebusiers, dans l'origine, y faisaient ordinairement le service de tirailleurs.

Chaque piquier avait le corps protégé par une cuirasse, la tète par un casque ; les hallebardiers portaient aussi des armes défensives, mais plus légères, et un fort chapeau de

(1) Etudes d'histoire militaire. Antiquité et moyen-âge; chapitre V, page 236.

(2) Volume 9*, par Gloutz, traduction Monnard et VulUemin, page 5%,

feutre orné d'une plume. Une croix blanche , à laquelle on joignit plus tard une clef blanche, servait de signe de ralliement ; on la fixait sur le dos ou la poitrine, sur les épaules, les manches ou les cuisses , ordinairement à plusieurs endroits à la fois.

Dès l'an 1413, les Suisses employèrent de l'artillerie, mais ^n faible proportion ; la cavalerie, composée de gentilshommes et de cavaliers fournis par les riches corporations, était moins nombreuse encore.

Les troupes de chaque canton , quelque petit que fût leur nombre, marchaient sous un chef ou capitaine à part, nommé par le gouvernement de ce canton, ainsi que son lieutenant et le banneret. Les autres che&, en sous-ordre, soit chefs de pelotons , étaient nommés par la troupe. Après le capitaine, le lieutenant et le banneret, qui étaient les plus hauts dignitaires , venaient les délégués des conseils et des bourgeois ; ils suivaient constamment l'armée et formaient avec les premiers le conseil permanent de la guerre. Les affaires importantes étaient soumises par lui à la troupe assemblée, appelée la Commune; elle prononçait sur la guerre et la paix et considérait, dit Jean de Millier, sa propre autorité comme égale à celle des conseils et des communes du pays. Au moment d'entrer en campagne , la Commune prêtait le serment de fidélité au règlement militaire.

Si plusieurs bannières des cantons marchaient ensemble, on élisait en commun un commandant en chef et des chefs pour chaque arme. Le plus souvent aussi les troupes des divers cantons formaient tour à tour l'avant-garde ou telle autre fraction de l'armée, et dans chacune d'elles on déférait lé commandement au plus considéré par l'âge et les services. Quand le nombre des troupes n'était pas très élevé , on ne portait que les bannières des grands cantons , ou bien l'on honorait tel confédéré illustre en ne déployant que la ban-

nière de son canton. Le général avait une escorte spéciale de gardes-du-corps, et avec lui marchaient aussi un grand nombre de fonctionnaires accessoires, tels que directeurs d'artillerie et des arbalétriers, chirurgiens, chapelains, secrétaires^ interprètes, courriers, inspecteurs des vivres, etc.

L'offensive, aussi énergique que possible, était de tradition dans les armées suisses, qui avaient le sentiment de ne pouvoir soutenir des campagnes de patience et de longues manoeuvres. La prière devait toujours précéder le combat^ à genou K et les bras étendus; la charge se faire à rangs serrés, en bon ordre et avec de grands cris. Longtemps il fut de règle de ne point faire de prisonniers vivants; un blessé ne devait pas quitter son poste; un fuyard devait être égorgé par qui le pouvait.

Les départs et les retours des troupes , ainsi que leur passage dans des villes amies, étaient l'occasion de joyeux festins où les liens de l'amitié se resserraient dans l'abandon.

L'ordonnance et la tactique des Suisses dépendirent naturellement de l'armement, qui subit lui- môme de nombreuses variations pendant la période dont nous nous occupons.

Dans la première moitié du XV« siècle , alors que l'armement consistait en piques, secondées de hallebardes, d'arbalètes et d'arquebuses , les troupes se rangeaient ordinairement en un carré de 20 hommes de côté, formant un fœhrUein ou enseigne j ou bataillon de 400 hommes; ces carrés s'ajoutaient à volonté les uns à côté des autres et derrière les autres, de manière à former soit un gros carré (haufenj de 100 hommes de côté, soit des rectangles plus ou moins allongés ou plus ou moins profonds.

C'était, on le voit, une sorte de phalange. Comme cette formation s'illustra sur les champs de bataille au moment où l'antiquité venait d'être remise en grand honneur, les écrivains de la Renaissance, Machiavel en tête, puis leurs

nombreux imitateurs, ne manquèrent pas d'attribuer aux fils de l'Helvétie le goût exquis d'avoir puisé leur instruction militaire à la meilleure source, à la fashionable école de la Grèce antique. Si flattés que nous soyons de cette bonne opinion sur nos aïeux^ nous devons confesser que nous doutons qu'ils en sussent si long. Ils n'en avaient d'ailleurs pas besoin. La pique n'était jamais sortie des armées. Elle s'était, sous le nom de lance, mise à cheval avec les Barbares et avec les chevaliers de la féodalité , puis remise à pied quand les accidents ou des circonstances spéciales amenaient ceux-ci à combattre démontés.

D'autre part la phalange grecque, très classique et régulière, était restée dans les armées de l'empire d'Orient ; elle se trouve prescrite et réglementée tout au long dans les Instituts de l'empereur Léon (*). On peut bien admettre que l'Europe en sut quelque chose, surtout par lés croisades, car de tout temps les armées en contact ont eu l'habitude de s'imiter et souvent môme de se copier trop servilement.

Puis le système de la phalange s'offre tout naturellement, est même le seul possible à des fantassins armés de ces longs engins. Les chevaliers furent forcés de l'employer chaque fois que les exigences du terrain ou d'opérations spéciales les forcèrent de mettre pied à terre pour le combat. Nous l'avons constaté rapidement à Sempach, à Poitiers, à Crécy ('); on le constaterait dans cent autres rencontres.

Les premiers piquiers suisses, braves paysans, bourgeois de petites villes ou pauvres nobles campagnards, n'eurent qu'à suivre cet exemple. C'est ce qu'ils firent. Ils se créèrent chevaliers à pied, portèrent presque tout l'armement du chevalier, mais allégé et débarrassé du cheval, inutile et

(1) Institutions militaires de l'empereur Léon (trad. Joly-Maizeroi, collection Liskenne et Sauvan, III vol.) Institut. IV.

(2) Voir nos Etudes d'histoire militaire. Antiquité et Moyen-âge, pages 234-6.

trop coûteux pour eux , et ils arrangèrent leur formation de combat en conséquence. Ils eurent leur lance fournie parti" culière, avec les montures de moins et Tégalité de plus. Ils raccourcirent d'abord la lance jusqu'à 10 pieds pour en faciliter le maniement individuel ; bientôt ils l'allongèrent et la portèrent même jusqu'à 18 pieds pour augmenter son efficacité dans l'action collective.

Or une telle arme, et contre la cavalerie bardée de l'époque, ne pouvait s'employer en masses que sous la forme de la phalange. Les plus forts et les plus vaillants se plaçaient, comme chez les anciens Grecs, comme dans la lance fournie, comme partout, au premier rang ; les autres derrière ces chefs de file. On a tout lieu de croire que, dans l'origine, la profondeur de la file fut très-variable et seulement de 5 à 10 hommes. La juxtaposition de ces files forma le front, comptant autant de files qu'il y avait de chefs. Plus tard seulement la profondeur se régularisa et porta jusqu'à 20 rangs dans la règle. Avec de l'exercice, six à huit rangs arrivaient à croiser leurs piques sur le front, les autres rangs en arrière formaient comme une réserve empêchant les premiers rangs de rompre ou prête à agir sur leurs cadavres ou à faire face en arrière. Parfois aussi ils sortaient de la masse par un à droite ou un à gauche et prolongeaient le front des combattants, diminuant d'autant une inutile profondeur. Par un mouvement analogue on diminuait le front jusqu'à quatre files, ou trois, ou une, pour passer des défilés d'après les mêmes principes que nous avons vus dans la phalange grecque. On pouvait aussi former le coin, le carré vide ou plein, le carré flanqué ou la croix et diverses autres figures qui sont dans la nature même de tout arrangement tactique de ce genre.

A cet «ffet il y avait une grande et une petite distance entre les rangs et entre les files, soit de 3 pieds et de 1 Va

pied, sans compter l'ordre compacte où tous les hommes des rangs agissants se pressaient vers le centre du premier ou vers la trouée.

Nous ne nous arrêterons pas aux nombreuses dénominations souvent assez minutieuses de ces diverses unités de troupes ni à celles de leurs chefs. Outre qu'elles variaient suivant les cantons, il ne paraît pas, d'après les documents contemporains, qu'elles eurent jamais rien de bien régulier. Le Hauferij le Bannery le Fàhnlein^ noms habituels des corps, sont souvent pris l'un pour l'autre, et les écrivains italiens, nos meilleures sources pour cette époque, appellent tout cela des batailles, ce que les auteurs français ont traduit par hataillouy amenant ainsi de la confusion avec une dénomination postérieure.

Notons seulement d'une manière générale que les grandes unités étaient le Haufen ou carré, qui était fort souvent un rectangle, et la subdivision le hanner, bannière, et le fàhnlein ou enseigne ou guidon, qui souvent aussi étaient pris indistinctement l'un pour l'autre, quoique le hanner dût s'appliquer plus spécialement aux troupes de tout un canton et fdhnlein à une subdivision.

Ce qui est plus important à noter c'est qu'une armée se divisait tactiquement en trois grands corps, trois Haufen — réminiscence peut-être des prescriptions de l'Empereur Léon répartissant les armées en trois turmes Q) — qui formaient une avanUgarde, un corps de bataille ou une bataille et une arrière-garde. C'est de cette façon que les armées des Anglais et des Français étaient réparties pendant la

(1) Tactiqtie de l'Empereur Léon. Chapiti'e 4. (Collection Liskenne et Sauvan,. vol. III, page 455). Le turme se divisait en plusieurs drungons, le drungon en plusieurs bandons, le bandon en plusieurs centuries. La dénomination de handon est restée dans le mot bande ou bandière ou bannière, et on Ta traduite souvent en allemand par le diminutif Fœhnlein qui devrait plutôt s'appliquer à une fraction du bandon.

guerre de Cent-ans, et ces trois oorf» pouvaient former oa trois lignes ou deux ailes et un centre sur le même firont.

En adoptant cette répartition traditionndle, les Suisses y apportèrent une modification qui prouve la justesse de leurs idées tactiques. Tout en se gardant la liberté de disposer à volonté leurs trois corps, ils les employèrent habituelle* ment en échelon^ à bonne portée d'arquebuse les uns des autres, ce qui était certainement la meilleure manière d'en tirer parti.

Ordre de bataiUe dee Suieeee.

Corps de bataîne.

Légers.

Avant-garde-

Arrière-garde.

Légo^.

Légers.

Des enfants perdus ou aventuriers^ correspondant aux anciens légers et à nos tirailleurs, étaient fournis par des volontaires choisis sur toute la troupe; ils remplissaient souvent les intervalles des échelons vers l'ennemi ou occupaient les points importants et périlleux de l'emplacement des troupes. Les accidents du terrain devaient être soigneusement utilisés pour se préserver des feux de l'artillerie

ennemie, et quand celle-ci tirait avant l'action des masses, les troupes devaient se baisser ou se coucher à terre ; exercées à ce défilement que facilitait la grande distance de trois pieds entre les rangs, elles l'effectuaient sans désordre. L'arrangement des diverses armes> dans chac[ue unité dut varier, on le comprend, avec la proportion de ces armes, proportion qui varia beaucoup dans les 15* et 16« siècles.

Vers le milieu du 15* siècle les troupes suisses comptaient en moyenne sept à huit seizièmes de hallebardiers, trois à quatre seizièmes de piquiers, deux à trois seizièmes d'arbalétriers, le reste d'arquebusiers. (*)

Les six mille Suisses de l'armée de Charles VIII, lors de leur entrée à Rome en 1495, ainsi que ceux dont parle Machiavel, comptaient un rang de hallebardiers derrière trois rangs de piquiers, et iOO arquebusiers sur mille hommes. Quelques années plus tard la proportion des hallebardiers descendit jusqu'à un huitième de l'ensemble. Leur rôle, plus spécialement offensif, était d'attendre, derrière les piquiers, que la mêlée fût commencée ; alors ils entraient en action et pouvaient rendre de meilleurs services en frappant d'estoc et de taille que les longues piques. Au début les arquebusiers furent mêlés simplement aux légers, archers et arbalétriers, pour tirailler de leur mieux sans règle fixe. Mais ils devinrent promptement plus nombreux, du quart des autres troupes, par exemple, dans les 10 mille Suisses à la solde du Pape en 1511, et de la moitié trente ans plus tard. Alors on les mit dans la masse au second rang pour lâcher des salves par-dessus l'épaule du premier

(1) Voir entr'auires dans un excellent ouvrage de M. le colonel Rustow , Geschichte der Infanterie, vol. I , Livre 2, la mention d'un document des arcliives zuricoises portant que la ville de Zurich avait en 1444 un contingent de 639 hommes sur lesquels on comptait 45 arquebusiers, 127 arbalétriers, 103 piquiers et 364 hallebardiers ; la campagne de Zurich sur 2131 hommes comptait 16 arquebusiers, 331 arbalétriers, 546 piquiers et 1338 hallebardiers.

rang, toujours armé de piques. On les employa aussi à prolonger le front, c'est-à-dire à former des ailes à droite et à gauche de la phalange sans compter les tirailleurs, de sorte que deux unités, deux Haufen^ venant à s'accoller, offrirent un front total entièrement garni de feux et ayant, au premier rang, des piques et des arquebuses alternant par sections.

Comme la phalange grecque, la formation suisse avait de nombreux inconvénients en compensation de sa grande solidité ; lourde et peu maniable, elle ne se prêtait pas aux chicanes de petits postes et de localités qui tiennent tant de place dans toute guerre ; en outre, complètement impropre aux affaires de siège et de retranchements, elle ne pouvait se suffire à elle-même dans le cours d'une campagne et devait ou n'être employée qu'en terrain ouvert et uni ou être sans cesse escortée de nombreux auxiliaires. Mais comme infanterie de ligne et secondée de la gendarmerie et de l'artillerie françaises, des chevau-légers allemands, des tirailleurs espagnols ou gascons, comme cela se rencontra quelquefois dans le cours de ses campagnes, elle formait une base des plus solides. D'ailleurs les cavaliers bardés contre lesquels elle était essentiellement destinée se distinguaient par les mêmes vices et à un plus haut degré encore ; aussi put-elle remporter sur eux d'éclatants succès et devenir, par le renom qui lui en resta, le type sur lequel se modelèrent bientôt toutes les infanteries de l'Europe. Les lansquenets allemands furent les premiers à l'imiter et fort près de l'égaler, ainsi que les Espagnols. Les Français, surtout les Gascons, les Italiens, les Hollandais et les peuples du nord suivirent aussi son exemple avec plus ou moins de variantes qui n'offriraient pas grand intérêt à être étudiées en détail.

Ce fut là toute sa gloire et tout son profit. « Quand les

Suisses, dit Guicciardini, ont accordé des soldats par un décret, les cantons eux-mêmes leur choisissent un capitaine-général, auc[uel on donne une commission et des drapeaux au nom de la République.

€ Ce peuple sauvage et grossier s'est rendu redoutable par une grande union de tous ses membres et par la gloire des armes. Un courage indomptable joint à une admirable discipline a non-seulement garanti leur pays de Tinvasion des Princes, mais leur a encore acquis beaucoup de réputation au dehors dans Tart militaire. Cette intrépidité aurait fait plus d'honneur à ces peuples s'ils l'avaient employée à s'agrandir au lieu de la vendre à l'ambition des Princes, et s'ils s'étaient proposé un objet plus noble que l'argent ; mais ils se sont tellement laissé corrompre par la cupidité qu'ils ont manqué l'occasion de se rendre formidables à toute l'Italie ; et ne sortant de leur pays que pour trafiquer de leur sang, leur République n'a jamais retiré aucun fruit de leurs victoires.

« L'avidité du gain les a habitués à rançonner tyranniquement ceux c[u'ils servent et à se rendre insupportables par leurs demandes excessives et par des mutineries continuelles, lorsqu'ils ne sont pas contents. Ce désordre règne également dans la Suisse où les principaux de la nation mettent les Princes à contribution pour les favoriser dans les Diètes » (*).

Ajoutons qu'un autre Italien célèbre, Machiavel, dans plusieurs de ses écrits, confirme ce jugement trop rude mais élevé de Guicciardini sur les belles destinées politiques qui s'offrirent un moment à nos aïeux et qu'ils laissèrent s'échapper de leurs mains.

Depuis lors la plupart des pays de leur voisinage surent

(f) Guicciardini. Guerres d'Italie, Tome II, Livre X.

Page 1