‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 6 sur 25 · TOME n · texte numérisé non relu

TOME n

s'arrondir au point de devenir de grandes puissances; seule la Suisse, quoique ayant pu fournir de puissantes armées, végéta dans d'étroites frontières ; le défaut d'une politique nationale soutenue, trop commun, hélas 1 aux gouvernements républicains et fédératifs, la fit rester, au cœur même de l'Europe, le plus petit des Etats qui avaient si souvent pâti ou joui de ses vaillantes armes.

Après ces indications sommaires (*) par lesquelles nous prendrons congé pour longtemps des Suisses comme belligérants principaux, revenons aux guerres d'Italie, où nous avons au moins à enregistrer la longue série d'expériences actives que fit encore l'art militaire moderne avant d'arriver à la forme bien déterminée qu'il acquit par la guerre de Trente-ans en Allemagne et surtout par les soins du grand roi suédois Gustave-Adolphe.

La captivité de François pf se prolongea environ deux ans, c'est-à-dire jusqu'à la paix de Madrid, le 14 janvier 1525. Par cet acte le roi de France renonçait à ses droits sur la Flandre, l'Artois, la Franche-Comté, restituait même à l'Empereur la Bourgogne et au connétable de Bourbon tous ses bie ns et ses anciennes dignités ; en compensation il épousait la sœur de Charles V, Eléonore d'Autriche, veuve du roi de Portugal, avec divers avantages éventuels en perspective.

(1) Pour des données plus complètes et plus spéciales sur ce sujet, voir entre autres, outre les ouvrages déjà cités, ceux de Rodt, Geschichte des bernischen Kriegswesen, Berne, 1831. 3 vol. Zurlauberiy Histoire militaire des Suisses au service de France. Paris, 1751. 8 vol. Wieland, J. Kriegsbegebenheiten. May de Romainmôtier. Histoire militaire de la Suisse. 8 vol. Haller von Kœnigsfelden Darstellung der merkwurdigsten Schweizerschlachten von 1298-1499. Rudolf geschichtlicher Ueberblik des Kriegswesens der Eidgenossenschaft in den Freiheits- und Burgunderkriegen ; de Gingins. Guerres de Bourgogne ; dépêches des ambassadeurs milanais ; enfin les collections précieuses des Neujahrsblœtter, de VAnzeiger et du Geschichtsforscher de Zurich, et du Taschenbuch de Berne.

Mais ni l'un ni l'autre des deux contractants n'avaient compté sur l'exécution du traité. A peine rentré en France le roi dégagea sa parole en ce qui concernait la Bourgogne, et la guerre ne tarda pas à se rouvrir.

Dans le courant de cette môme année une nouvelle coalition, la Sainte-Ligue, s'était nouée pour tenter de mettre une fin à la puissance exorbitante de Charles V et surtout pour en affranchir l'Italie. Avec le Pape Clément VII qui en était râme, le Sénat de Venise, les républiques de Florence et le duc de Milan François Sforza, y figuraient au premier rang. François P»" et le roi d'Angleterre y adhérèrent, ce qui promettait un efficace contrepoids à l'excessive prépondérance de Charles V.

Malheureusement cette coalition ne sut pas agir à temps. Pendant qu'elle s'efforçait de s'entendre et que François P»", peu amendé par sa captivité, s'oubliait dans les plaisirs frivoles de sa cour, leurs adversaires prirent les devants. Le féroce Antoine de Leyva, avec quelques milliers d'Espagnols, tint en échec les troupes italiennes de la Lig^e, tandis que r actif connétable de Bourbon, avec des bandes de lansquenets allemands sous Frondsberg, marcha sur Rome même et s'en empara en mai 1527. Il paya de sa vie cette foudroyante conquête, mais la capitale de la chrétienté et de la Sainte-Ligue n'en fut pas moins prise et saccagée comme au temps des Vandales.

Le roi de France, sortant alors de sa torpeur, envoya une armée en Italie sous Lautrec ; celui-ci remit d'abord Alexandrie et Pavie à Sforza (octobre 1527), puis il s'avança à la délivrance de Rome et refoula les bandes impériales jusqu'à Naples où il les assiégea. Là se terminèrent ses succès. Naples tint bon ; l'amiral André Doria, qui coopérait au siège du côté de la mer, fit défection par suite d'indignes traitements de la cour de France contre lui et contre sa

ville natale, Gènes. La peste s'en mêla et enleva Lautrec en août 1528; bientôt ses débris^ réfugiés dans Aversa, y durent capituler. Les troupes françaises restées en Lombardie et augmentées de quelques renforts sous le comte de Saint- Paul furent à leur tour battues par Antoine de Leyva dans plusieurs rencontres et entr'autres à Landriano, le 15 juin 1529, ce qui mit fin à cette campagne.

De nouveau la France avait îin grave mécompte à enregistrer ; il fût devenu un désastre sans d'autres complications pour l'Empereur. D'une part la réforme religieuse venait de lui mettre sérieusement à dos les Allemands pro'testant contre l'édit de la Diète de Spire, et d'autre part les Turcs de Soliman le Magnifique, après avoir gagné une grande bataille à Mohacz (1526) sur les Hongrois, s'étaient avancés jusque sous les murs de Vienne. Ces événements facilitèrent un arrangement entre François I*»" et Charles V. La paix dite des dames fut conclue à Cambrai, le 5 août 1529 ; paix fort dure pour la France qui dut se soumettre au traité de Madrid, sauf que la cession de la Bourgogne fut remplacée par l'énorme indemnité de deux millions d'écus d'or. Tous les alliés du roi, en Italie, en Flandre, sur le Rhin, furent abandonnés et sacrifiés ; de son propre consentement la France n'eut plus rien à voir dans la Péninsule.

La guerre se continua d'autant plus vive entre les Impériaux et les Turcs. Deux cent mille de ces derniers reparurent en Autriche en 1532, et Charles V ne put aller à leur rencontre qu'avec 100 mille hommes. Mais l'amiral André Doria, passé à son service, opéra une diversion si efficace sur Constantinople que Soliman rentra dans ses Etats pour les défendre, et que dès lors il tourna ses armées surtout contre les Persans.

A son tour Charles V prit l'offensive et dirigea la flotte de Doria contre les alliés de SoUman, les pachas de Tunis et

d'Alger. Une première expédition eut un plein succès. Vingt-deux mille chrétiens captife à Tunis furent délivrés (1535), mais d'autres furent moins heureuses, ce qui n'empocha pas Charles V d'en augmenter notablement son renom et sa puissance dans toute la chrétienté.

Son ambition sans borne força bientôt François I®*" à rentrer en lice comme défenseur des libertés de l'Europe non encore soumise au despotisme impérial. Après avoir noué des relations avec les protestants et les Turcs, devenus ses alliés naturels, il rompit la glace en réclamant, à la mort du dernier des Sforza, en 1536, le duché de Milan et en revendiquant en même temps, au nom des droits de sa mère, le duché de Savoie. Ce territoire, estimait-il sagement, lui ferait une excellente base pour opérer en Italie et l'assurerait contre l'hostilité du duc Charles III qui méditait de s'agrandir vers le sud en cédant à l'empereur la Bresse et la Haute-Savoie contre des provinces italiennes.

Au printemps de l'an 1536, l'armée française franchit les Alpes sous le commandement d'Anne de Montmorency, et nous avons à mentionner ici une intéressante innovation dans le domaine de l'organisation des armées. De nouveaux corps apparaissaient sous les drapeaux , les Légions de François P»". C'étaient les anciennes milices communales et les francs-archers du roi, mais sous un autre nom et utilisés pour les campagnes lointaines. Dans le but de se créer une infanterie plus nationale et moins coûteuse que les mercenaires étrangers, François I®»" avait fait dresser une liste de six mille g^ns de pied dans ses sept provinces; chacune de ces listes provinciales forma une légion d'imitation romaine, divisée en six bandes contenant par égale portion des piquiers, des hallebardiers et des arquebusiers.

Pour commander chaque bande il y avait un capitaine.

deux lieutenants, deux enseignes et dix centeniers, avec quatre tambours et deux fifres. La légion était commandée par l'un des six capitaines, ordinairement le plu s ancien, et il portait dès lors le titre de colonel, qui apparaît pour la première fois dans les armées françaises. Il y eut ainsi une quarantaine de mille hommes dans les nouveaux corps. Au dire des experts du temps, notamment Bellay et Vieilleville, ces légionnaires n'étaient pas très-réputés comme hommes de guerre ; quittant leur labourage pour servir quatre à cinq mois et s'affranchir ainsi de certaines tailles, ils ressemblaient davantage, a-t-on justement remarqué (*), aux gardes nationaux modernes qu'aux soldats de César.

Quoiqu'il en soit les légions débutèrent fort bien en Italie. Elles occupèrent rapidement la Savoie, franchirent la Doire sous le feu des Impériaux et à la fin d'avril déjà le Piémont était conquis ; Nice seule restait au duc de Savoie. Mais Charles V accourt avec une armée de 50 mille hommes ; il reprend la plus grande partie du Piémont, sauf les places où se renfennent les Français et, annonçant pompeuse- ' ment qu'il ne s'arrêterait qu'à Paris, il pénètre en France par Nice en juillet 1536.

Montmorency se replie devant l'invasion en faisant luimême le désert dans les belles campagnes de la Provence, tandis que François P"^ rassemble une nouvelle armée à Avignon. Cette sauvage défense a un plein succès ; l'armée impériale dépérit par la disette, la soif, les grandes chaleurs, et elle est finalement arrêtée devant Marseille et devant Arles. Diminué de près de la moitié de son monde, l'Empereur, à la fin de septembre, se vit forcé d'effectuer une retraite assez honteuse après ses bruyantes menaces.

(1) Voir entr'autres un intéressant résumé de V Histoire de l'armée en France par M. Courrent, lieutenant-trésorier au 17* bataillon de chasseurs. Paris. Dumaine, 1864, 1 vol. in-8*.

Bientôt les côtes de Tltalie sont terrorisées par les flottes de Barberousse, et Soliman bat Ferdinand d'Autriche en Hongrie. Devant ces dangers pour la chrétienté le Pape Paul III s'efforce de réconcilier les deux souverains rivaux, et une trêve de dix ans se conclut à Nice en 1538, chacun gardant ce qu'il possédait.

Malgré de bons rapports personnels entre l'Empereur et le roi de France, dont pâtirent les pauvres Gantois, la paix ne dura pas plus de trois ans. Charles V venait d'éprouver un terrible désastre devant Alger par le fait des tempêtes, et les motifs de rupture s'étant accumulés, la guerre éclata en 1541 sur une échelle plus vaste que jamais. François P^ avait ouvertement fait alliance avec les Turcs et avecJ'Ecosse; grâce à des efforts surhumains il put mettre cinq armées sur pied. Cette fois il avait remplacé ses légionnaires par un impôt qui lui avait permis de recruter de nombreux mercenaires en Allemagne, en Suisse et "même en Danemark (*).

Restant d'abord sur la défensive en Piémont, il porta ses armes au nord contre le Luxembourg et au sud contre le Roussillon ; mais les hostilités s'engagèrent bientôt sur tous les points. Les flottes turque et française bombardèrent Nice en commun, Soliman rentra en Hongrie et une nouvelle armée française sous le duc d'Enghien descendit en Itahe. Elle y remporta la brillante victoire de Cérisole en avril 1544, où plus de douze mille Espagnols du marquis de Guasto furent pris ou tués.

En revanche, les Français n'éprouvaient que des revers

(1) t Voyant que le service de telles gens (les légionnaires) était du tout inutile, on commua cela en argent, et appelle-t-on cette taille la solde des 50 mille hommes de pied, à laquelle tous les roturiers universellement du royaume sont contribuables et subjects, et de cette façon on forma de braves hommes et vaillants capitaines. > Mémoires du maréchal de Vieilleville, rédigés par son secrétaire Vincent Garloix. Liv. VII, ch. 3.

sur les autres points. Henri VIII avait battu Jaques d'Ecosse et s'était emparé de Boulogne ; Charles V avait envahi la CShampagne et poussé ses avant-postes jusqu'à Meaux, jetant une vive alarme dans Paris. La petite ville de St-Dizier l'ayant arrêté trop tongtemps, François I®^ put rassembler de nouvelles levées, armer les bourgeois de Paris et forcer les impériaux à la retraite sur les Pays-Bas.

Pendant ce temps des négociations s'étaient ouvertes, et Charles V, pressé de se retourner contre les Turcs et contre les protestants allemands, conclut la paix à Crépy en septembre 1544. Les conquêtes étaient restituées de part et d'autre ; la question du Milanais arrangée par des fiançailles du duc d'Orléans avec une nièce de Charles V ou avec sa fille dotée des Pays-Bas et de la Franche-Comté ; en attendant le mariage, la Savoie et le Piémont restaient à la France, qui renonçait à tout droit sur Naples, sur la Flandre et l'Artois. Ces arrangements furent traversés par la mort du duc d'Orléans l'année suivante et par celle de François I®»" deux ans plus tard. La paix n'en dura pas moins sur ces bases entre les deux grandes puissances rivales, et en 1559, après quelques hostiUtés en Italie et en Flandre, elle fut confirmée entre Henri II et Philippe II, à Cateau-Cambrésy. Par cette paix, la France garda les trois évêchés (Metz, Toul et Verdun) et la ville de Calais, dont elle s'était emparée quelque temps auparavant; le duc de Savoie recouvra ses états, sauf le Piémont, et diverses modifications apportées aux Etats de l'Italie constituèrent la péninsule à peu près telle qu'elle resta jusqu'à la Révolution française, c'est-à-dire qu'elle comprit le royaume des Deux-Siciles et le duché de Milan, appartenant à l'Espagne, les républiques de Venise et de Gênes, le duché de Toscane donné aux Médicis, le duché de Ferrare aux d'Esté, les duchés de Parme et Plaisance aux Farnèse, les duchés de Mantoue et Montferrat aux Gonzagues, le duché de Savoie.

En somme, les projets finançais sur Tltalie avaient échoué, tandis que la maison d'Autriche y était devenue prépondérante; elle s'était divisée, il est vrai, en branche espagnole ou aînée, et en branche allemande ou cadette; mais Tune comme l'autre, et surtout la première, conservait une puissance bien plus considérable que celle de la France, qui ne s'était arrondie que de faibles morceaux de territoire.

Cette première période de la rivalité entre la France et l'Autriche eût pu se continuer longtemps encore, car des deux côtés les ressources ne faisaient pas défaut; mais chacune d'elles avait aussi ses soucis particuliers; la guerre civile les déchirait et allait grandir au point d'amener d'importants événements politiques et militaires.

Parallèlement aux luttes entre François l^^ et Charles V, que nous avons rapportées, une autre lutte plus profonde quoique moins bruyante, avait eu lieu sur toute la surface de l'Europe : la Réforme était née et s'était rapidement développée en Allemagne et dans les pays Scandinaves, où elle donna lieu à la grande guerre de Trente-ans , qui nous occupera tout à l'heure.

En France la Réforme, quoique moins active au début, produisit aussi des guerres meurtrières et prolongées, dont nous dirons quelques mots.

Il y eut huit de ces guerres de religiariy de 1562 à 1598 ; il s'y livra, outre une multitude de petits combats, quelques batailles plus ou moins rangées: ainsi celles de Dreux, St-Denis, Jarnac, Moncontour, Centras, Arques, Ivry, le Siège de Paris, où l'on trouve, malgré la passion politique qui dominait, des soins constituant l'art militaire ; quelques généraux s'y produisirent, notamment Henri IV, Farnèse, Guise, Coligny, Biron, Montluc, Lanoue, ces deux derniers

écrivains de mérite (*), mais en somme ces guerres sont peu intéressantes au point de vue spécialement militaire. Elles ne fournissent presque rien qu'on n'ait vu sur une plus grande échelle dans les luttes antérieures ou qu'on ne rencontre mieux accentué dans les guerres postérieures, particulièrement dans celle de Trente-Ans.

Nous pourrions donc à rigueur les passer sous silence, sauf la dernière, beaucoup plus marquante que les sept autres ; nous les mentionnerons cependant rapidement pour y noter un ou deux faits saillants.

La première guerre de religion éclata en 1562 sous le roi Charles IX, âgé de 13 ans, et gouverné par sa mère, l'adroite Catherine de Médicis. Les catholiques sont dirigés par les superbes ducs de Guise et le féroce Montluc ; à la tête des protestants sont les princes de Bourbon, l'amiral Coligny, le sombre sire des Adrets. Sur tous les points de la France on se massacre réciproquement. L'étranger, appelé des deux côtés, s'en mêle aussi. Les Huguenots livrent le Havre aux soldats anglais d'Elisabeth ; Philippe H, roi d'Espagne, d'Italie et des Pays-Bas, après l'abdication de son père Charles V, envoie des renforts aux catholiques ; de part et d'autre on en tire de la Suisse et de l'Allemagne. Après divers combats et sièges sans résultat marquants une bataille est livrée à Dreux le 19 décembre 1562, où Condé et 13 mille huguenots, dont 5 mille cavaliers, sont battus par Montmorency avec 15 mille catholiques, dont 2 mille cavaliers. Une particularité de cette rencontre, c'est que les deux che£s y furent faits prisonniers, ce qui tendrait à indiquer que l'action y fut chaude et passablement désordonnée. La paix

(1) Montluc, commentaires. Lanoue, Discours militaires et politiques. On pourrait peut-être citer encore Rohan et Maurice de Nassau, s'ils ne se rattachaient plutôt à l'époque suivante.

d'Amboise, le 12 mars 1563, mit fin à cette première lutte en accordant la liberté religieuse à la noblesse et une ville seulement par baillage au peuple.

Une seconde guerre de religion s'ouvrit en 1567 par suite de violations vraies ou prétendues de Tédit d'Amboise. Les huguenots prirent Tofifensive par une sorte de coup d'Etat. Condé, à la tête de nombreux conjurés et insurgés, faillit s'emparer du jeune roi àMeaux. Mais Charles IX leur échappa grâce à six mille Suisses qui venaient d'arriver en toute hâte ; ils le mirent au milieu de leur carré hérissé de piques et flanqué d'arquebuses, et ils firent ainsi une héroïque retraite sur Paris. Sans pouvoir les entamer l'armée protestante les suivit, et une bataille eut lieu à St-Denis le 18 octobre 1567. Elle fut indécise, mais le connétable Montmorency y perdit la vie. Les protestants ayant été renforcés par le comte palatin, la reine, conseillée par le chanceUer l'Hospital, chef du parti politique et modéré, signa la paix de Lonjumeau (23 mars 1568) confirmant celle d'Amboise.

Par ces concessions la c6ur n'avait fait, paraît-il, qu'agir de ruse et de patience. Trouvant le parti des huguenots trop puissant, elle recommença elle-même la troisième guerre de religion. Un coup de main qu'elle dirigea contre Condé et Coligny au château de Noyers en Bourgogne ne réussit pas mieux que celui de Meaux. De part et d'autre on courut aux armes, et Condé, forcé par le fanatisme de ses troupes de livrer bataille, fut défait à Jarnac en mai 1569, et à Moncontour cinq mois plus tard. Néanmoins les protestants, tenaces et comme renaissant de leurs cendres, obtinrent une paix assez favorable par le traité de St-Germain en Laye du 15 août 1570; quatre villes de sûreté leur furent accordées: La Rochelle, Montauban, Cognac, La Charité. La cour avait voulu les ramener par la douceur et faire contrepoids à l'influence déjà oppressive des Guise ; mais elle avait

trop cédé ; la réaction se fit et conduisit à rhorrible nuit de la St-Barthélemy (24 août 1572). Cette fois le coup de main n'eut que trop de succès : des milliers de huguenots, y compris le vénérable Coligny, furent massacrés.

Il en sortit la quatrième guerre, dont le signal fut donné par la ville de Montauban. Il n'y a plus d'armée en campagne; les protestants sont désorganisés et disséminés, mais non découragés ; les populations se lèvent et l'on se bat avec acharnement, surtout dans les Cévennes et le Dauphiné. Une cinquantaine de villes et bourgades dans le Midi ferment leurs portes aux autorités. La Rochelle, Montauban, Nîmes, Sancerre, Sommières deviennent des asiles où l'on soutient des sièges en règle. La Rochelle brave tous les efforts, et sa vigoureuse défense fait conclure la paix de 1573, proclamant la liberté de conscience avec de nombreuses restrictions. Encore ici la cour, tidèle à son jeu de bascule, avait voulu donner des gages au parti modéré contre l'ardent parti des Guise.

Peu de temps après, Charles IX mourut. Son frère et successeur, Henri III, roi de Pologne, fervent catholique, mais léger et livré à de jeunes favoris débauchés, connus sous le nom de Mignons^ fut bientôt sans influence dans ce conflit de farouches passions. La guerre s'était rallumée, et il ne put que signer une paix, dite de Monsieur, en mai 1576, si favorable à l'opposition qu'elle préludait presque à un morcellement du royaume. Non-seulement les Huguenots eurent la liberté des cultes, sauf à Paris, avec huit places de sûreté, mais leurs principaux che& et ceux du parti modéré reçurent de grands gouvernements avec une quasi-indépendance. Monsieur, duc d'Alençon, à la tète des mécontents politiques, eut l'Anjou, la Touraine et le Berry ; Condé et Henri de Navarre, évadés des prisons de la St-Barthélemy, reçurent, l'un la Picardie, l'autre la Guyenne.

C'est alors que les fougueux catholiques, furieux de ces concessions, organisèrent la LiguCy sous Henri de Guise, dit le Balafré, protégée officiellement par le Pape, puis par Philippe d'Espagne et obéissant, à Paris, au comité des Seize. Les protestants serrèrent aussi leurâ rangs, et l'on eut deux puissantes fédérations, deux Etats dans l'Etat. A peine d'être annihilé, Henri HI dut se faire le chef de la Ligue^ non sans lui garder rancune de la violence qu'elle exerçait sur son gouvernement qui eût mieux trouvé son compte à la continuation du jeu de bascule, pratiqué depuis si longtemps par la reine-mère.

Sous l'influence de la Ligue les Etats généraux du royaume, convoqués à Blois, cassèrent le traité de Monsieur, ce qui provoqua une nouvelle levée de boucliers, soit la sixième guerre civile en 1577. Après la prise de quelques villes du Poitou et de la Charité, Henri HI saisit l'occasion favorable d'accorder la paix de Bergerac, cette même année, à peu près semblable à la précédente.

En 1579 les hostilités recommencèrent, surtout aux environs de la ville de Cahors, qu'Henri de Navarre enleva en déployant une grande bravoure personnelle ; elles aboutirent au traité de Fleix en 1580 , encore favorable aux protestants par la modération du. duc d'Alençon devenu duc d'Anjou.

Les esprits paraissaient s'apaiser, quoique toujours défiants et vigilants, lorsque le duc d'Anjou mourut en 1584. La sensation fut grande, car la couronne allait revenir de droit à Henri de Navarre, au chef des hérétiques. La question religieuse se compliquait directement d'une question dynastique. Henri de Guise, déjà plus populaire et plus roi que le roi lui-même, voyait grandir ses chances d'arriver au trône ; il redoubla d'ardeur ainsi que tous les catholiques de France et du dehors, et dès l'année suivante

une nouvelle guerre, la huitième, s'en suivit, qui ne dura pas moins de 13 ans.

Les débuts ne furent pas favorables aux protestants, qui s'étaient fâcheusement disséminés en quatre armées. Condé fut battu près d'Angers, tandis qu'une quarantaine de mille Allemands et Suisses, venus au secours des Huguenots, furent défaits par le duc de Guise à Vimory et à Armeau et rejetés' sur l'Allemagne. En revanche, Lesdiguières maintint vaillamment le Dauphiné à la cause protestante, et Henri de Navarre remporta sur le duc Joyeuse, un des principaux mignons, la bataille de Centras (4587) dans la Gironde.

Ces événements rendirent le duc Henri de Guise plus populaire que jamais ; bon nombre de Hgueurs parlaient hautement de rélever au trône à la place du vacillant Henri HT, en tout cas aussitôt après sa mort. Redoutant la présence à Paris d'un tel lieutenant, le roi veut le maintenir à l'armée du nord ; Guise se plait à braver cette mesure en venant se présenter au Louvre même, avec une escorte de 4M gentilshommes. La garde suisse est appelée par la cour ; mais le peuple s'insurg^, dresse des barricades, assiège le Louvre, désarme les Suisses qu'un ordre royal empêche de se défendre et qui auraient été massacrés sans l'intervention du duc de Guise (1588). Henri lU s'enfuit à Chartres, d'où il négocie et convoque les Etats généraux pour décider de la situation ; en attendant il remet le pouvoir de fait à Henri de Guise, nommé générahssime du royaume.

Aux Etats généraux, réunis à Blois, le parti du roi, en mi. norité, fut ouvertement bafoué par les ligueurs, ce qui porta Henri HI exaspéré à se débarrasser du duc de Guise par l'assassinat.

Cette triste fm du chef de la ligue souleva de nouveau Paris dirigé par les seize , et Henri HI n'eut plus d'autre

alternative que de se réfugier auprès du roi de Navarre avec un petit nombre de fidèles. Les deux armées réunies allèrent ensuite assiéger la capitale. Là, Henri III fut à son tour assassiné par un jeune moine fanatique, ce qui rendit la situation plus critique encore. Tandis que les ligueurs voulaient porter au trône le cardinal de Bourbon, au moins en attendant mieux, Henri de Navarre, désigné par le feu roi comme son successeur, prit aussitôt le titre de Henri IV ; il n'en fut pas moins abandonné par la plus grande partie des catholiques de l'armée unie, et cela au moment où les ligueurs recevaient d'importants renforts de l'Espagne et concentraient leurs troupes sous le commandement de Mayenne, frère du duc de Guise assassiné.

Henri IV dut lever le siège de Paris et se replier sur la Normandie, vers la mer, pour y attendre des secours de la reine Elisabeth. Mayenne le suivit, et les deux adversaires en vinrent aux mains à Arques, près de Dieppe, où Henri IV avait pris une forte position. Quoique n'ayant que sept à huit mille hommes et huit pièces d'artillerie, il battit complètement Mayenne, qui avait 18 mille hommes en ligne, mais seulement quatre canons; il le refoula jusqu'aux faubourgs de Paris (1589), après quoi il retourna prendre possession de la Normandie.

L'année suivante, Mayenne se remit en campagne avec une nouvelle armée de ligueurs et d'Espagnols. Pour délivrer Dreux, assiégé par les Huguenots, il passa la Seine à Mantes et marcha sur Ivry. A cette nouvelle, Henri IV leva lui-même le siège de Dreux et alla prévenir son adversaire à Ivry, en excellente position sur l'Eure. Là se livra une nouvelle bataille, où Henri IV, quoique fort inférieur en infanterie, environ 10 mille hommes, lança si bien son panache blanc sur le chemin de l'honneur et de la victoire et fit si bien jouer les six canons qui composaient son artillerie

que les ligueurs, au nombre d'environ 16 mille hommes et quatre canons , furent de nouveau déCatits. Profitant aussitôt de cette grande victoire, il alla attaquer Paris, mais il fut repoussé ; il reprit le siège et le blocus, dans lequel il montra beaucoup d'humanité et fit même- passer des vivres aux Parisiens, ne voulant pas, dit-il, régner sur les morts. Cette condescendance permit au duc de Parme, Alexandre Farnèse, qui gouvernait les Pays-Bas et qui s'y était illustréçomme capitaine, de venir au secours de Pans. Henri IV dut se replier en Normandie, où la campagne traîna en longueur et se réduisit à des marches et contremarches à la suite desquelles Famèse r^agna triomphalement les Pays-Bas en novembre 1590.

Dans ces entre&ites la dissension s'était développée parmi les catholiques, dont bon nombre^ y compris Mayenne, se sentaient froissés du rôle orgueilleux que jouait l'étranger, l'Espagne surtout, dans les affaires de France. Le cardinal de Bourbon, le roi des Ligueurs, étant mort, les tiraillements augmentèrent, car aux Etats généraux, rassemblés pour décider de la succession au trône, un parti ardent pensait sérieusement à placer la couronne de France sur la tête de la fille de Philippe II. Devant cette perspective, le parti politique et modéré préféra se rapprocher de Henri de Navarre; celui-ci, de son côté, vivement sollicité de mettre fin à cette triste situation en abjurant son hérésie, et pensant que c Paris vaut bien une messe, > se décida enfin à. c Cadre le saut périlleux » et à devenir roi cathoUque de France (julUet 1503).

Tout ne fut pas terminé du coup; ligueurs et protestantsrestèrent défiants et menaçants. En 1598 seulement^ Henri IV fit sa paix avec ses anciens frères d'armes par le célèbre édit de Nantes, qui leur accordait toutes les libertés réclamées ; la même année il conclut aussi un traité avec le&

catholiques et Philippe II à Vervins, qui ratifiait celui de Gateau-Cambrésis. La possession des Trois-Evêchés et de Calais fut reconnue à la France ; deux ans plus tard elle acquit encore le Bugey, la Bresse et le Pays de Gex, troqués au duc de Savoie contre le marquisat de Saluées, acquisitions minimes comme provinces, mais fort importantes pour compléter les frontières militaires du royaume. D'autre part la paix et le bon ordre furent si bien rétablis à l'intérieur, sous le gouvernement intelligent et paternel de Henri IV, que la France paraissait devoir sous peu reprendre avantageusement un grand rôle en Europe contre la maison d'Autriche. Henri IV en faisait même les préparatifs, au nom d'un vaste projet de paix universelle et de désarmement général, lorsqu'un nouveau et fatal coup de poignard vint faire avorter ou ajourner les importants événement militaires qui étaient en perspective.

Arrêtons ici notre esquisse de ces guerres du 16® siècle. Nous en avons dit assez pour montrer ce qu'elles eurent de caractéristique au point de vue de l'art militaire.

Depuis les belles levées de François P*" en 1541 (page 71), on ne voit pas de grand progrès en France; les armées y ont sensiblement diminué de nombre et de qualité. Elles montent en moyenne à une dizaine de mille hommes dans les principales batailles des guerres de religion avec une dizaine de canons au plus, troupes peu disciplinées, souvent passionnées et fanatiques. Elles ont, en revanche, surtout du côté des Huguenots, un caractère plus grave et plus de ténacité. Les opinions y ont plus d'action ; quoique les mercenaires suisses, allemands, espagnols, italiens, s'y retrouvent encore en assez grand nombre, l'élément national et les levées spontanées de combattants y figurent pour une forte part; souvent aussi c'est le peuple qui combat, et

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