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CHAPITRE V

Descente des Turcs dans l'ile de Candie. — Siège de la capitale. — Courage des Grecs de Candie. — Secours envoyas par Louis XIV.

Les faibles Iraces de civilisation qui renaissaient dans l'ile de Candie, sous le pouvoir de Venise, furent effacées par la longue et cruelle guerre dont les Turcs affligèrent ce beau pays. Elle commença dès l'année 1644, et dura plus de trente ans. L'invasion fut imprévue, suivant la politique peu scrupuleuse des Turcs. Le nouveau sultan Ibrahim était en paix avec la république, lorsqu'un vaste armement, préparé dans les arsenaux de Constantinople, excita l'inquiétude du sénat. La Porte rassura par des promesses le commissaire de Venise. La flotte musulmane vint amicalement relâcher dans l'ile de Tines, possédée par la république; puis, remettant à la voile, elle tourna brusquement vers la pointe occidentale de Candie, et débarqua près du fort de la Canée , construit par les Vénitiens dans le xve siècle.

La population grecque de Candie, opprimée par ses derniers gouverneurs, montra peu de zèle pour la défense commune; elle fuyait aux montagnes, et ne paraissait pas s'inquiéter du péril de ses maîtres. 11 restait pour la défense de l'ile une flotte de trente vaisseaux, sous les ordres d'un amiral vénitien, Capello, et quelques

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milices indigènes commandées par le gouverneur Cornaro, qui résidait dans la ville de Candie, capitale de l'ile. Les autres places, Rcthymo, Spina-Longa, Setia, n'étaient défendues que par de faibles garnisons ; mais les Vénitiens, à cette nouvelle, firent les plus puissants efforts pour garder une si précieuse possession. L'argent manquait , et le sénat, par une ressource dont il avait quelquefois usé, mais qui coûtait à l'orgueil aristocratique, mit à l'enchère plusieurs dignités de la république, et ciéa cinq titres nouveaux de patriciens, pour être vendus à autant de citoyens ou sujets de la république, choisis parmi ceux qui s'engageraient à verser au trésor soixante mille ducats. Une disposition particulière de l'ordonnance du sénat montre assez qu'il commençait à se repentir de l'injuste dédain ou de la rigueur qu'if avait montrée pour la population grecque soumise à son pouvoir. « Parmi les nations sujettes ou étrangères, disait cet acte, l'illustre et royale natien grecque sera préférée comme ayant possédé longtemps l'empire, et comme ayant bien mérité de la république. » Mais ce vain et tardif honneur ne ranima pas le zèle des Grecs de Candie ; et quoique le sénat eût augmenté jusqu'au nombre de quatre-vingts ces promotions vénales, elles ne furent achetées par aucun Grec. Venise, en môme temps, sollicitait avec ardeur les secours de presque tous les États de l'Europe, et elle cherchait à susciter, pour sauver Candie, cet esprit de croisade et ce patriotisme chrétien qu'elle avait souvent trahis par sei alliances intéressées avec la Turquie.

Cependant les Turcs, après un siège de cinquante-

neuf jours, s'étaient emparés de la Canée , et, forts de celte position, favorisés par le voisinage du Péloponèse, ils s'obstinaient à conquérir le reste de l'île.

Leurs progrès furent lents: Venise fit de prodigieux efforts; ses flottes vinrent plusieurs fois attaquer les escadres jusqu'à l'entrée des Dardanelles. La longueur de la guerre excita l'émulation des chrétiens. Candie devint une espèce de rendez -vous chevaleresque pour les braves et les aventuriers de l'Europe. Le cardinal Mazarin lui-même y fit passer un secours de neuf vaisseaux. Le désordre et la fréquente anarchie du gouvernement turc prolongeaient cette guerre ; mais les forces n'étaient pas égales : sans cesse recrutés , les Turcs avaient conquis Rethymo, et tout le territoire, jusqu'à la capitale de l'île, qu'ils bloquaient rigoureusement. Ce siège de Candie vit épuiser, pour le temps du moins, tout l'art terrible des mines, des galeries souterraines, des bombes et des assauts.

Sans nous attacher aux nombreux faits d'armes des braves étrangers, qui venaient teindre de leur sang ces remparts attaqués parles infidèles, nous voudrions retrouver la trace de ce que fit et de ce que souffrit le peuple indigène de l'ile, ainsi disputé entre des maîtres européens et des tyrans asiatiques. Mais bien que les vœux des Grecs de Candie ne fussent plus douteux, depuis qu'ils avaient senti le poids de la conquête musulmane, ils résistèrent peu. Toutes les plaines furent envahies; et, au bout de quelques années, il ne restait aux Vénitiens que deux ou trois forteresses maritimes, et l'imprenable capitale, qui, d'un côté baignée par la mer, était défendue par

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sept boulevards et d'immenses fortifications. Les milices grecques enfermées dans la ville partageaient avec zèle tous les périls du siège. On remarquait leur courage, à côté même de ces guerriers français envoyés par Louis XIV. Leur manière de combattre offrait un curieux contraste. Tandis que les plus babiles ingénieurs de la France et de l'Italie, les Castellano, les Quirini, les Maupassan, dans les assauts, dans les combats, dirigeaient avec un art savant l'artillerie de l'Europe, les milices indigènes, gardant le cothurne antique, lançaient des flèches avec une force et une justesse redoutée des Turcs, et qui rappelaient ces archers crétois célèbres dans l'antiquité.

En 1G65, lorsque Venise obtint du duc de Savoie le secours d'un général célèbre, le marquis de Ville, et que, d'une autre part, le vizir Koproli, grand homme de guerre, vint lui-môme presser l'interminable siège de Candie, les eilorts redoublèrent. Tout ce qu'on avait fait jusque-la fut surpassé. Le nombre et la fureur des assauts, la hardiesse des sorties, firent périr en quelques mois plus de vingt mille Turcs et quatre mille chrétiens. Dans la plus mémorable de ces sorties, où les Turcs abandonnèrent leurs travaux et leurs étendards, les assiégés s'étaient avancés sur quatre colonnes, les Italiens, les Allemands, les Français et les Grecs de l'île. Tous combattirent avec une égale valeur; mais le génie opiniâtre du vizir et les forces toujours renouvelées de l'empire turc devaient triompher.

Vainement un point d'honneur chrétien et une mode de cour firent encore arriver dans Candie la plus bril-

lantc noblesse française, l'aventureux duc de La Feuillade, le jeune comte de Saint-Pol, et d'autres illustres volontaires, des Beauveau, des Créqui, desTavannes, le marquis de Fénelon et son fils. Vainement Louis XIV fit passer dans Candie un secours plus régulier, une armée de six mille hommes, commandée par le duc de Beaufort et le duc de Navailîes. Cette protection qui, renouvelée de nos jours, suffirait pour sauver la Grèce entière des efforts de la Turquie sur son déclin, fut impuissante pour défendre Candie contre cette domination barbare, qui n'avait encore rien perdu de sa vigueur, et qui, par accident, avait un grand homme pour ministre.

Koproli joignait à la force des armes l'art des négociations; et sa fierté barbare ne dédaignait pas d'employer les ruses et la subtilité naturelles à l'esprit grec. Un insulaire de Scio, Panajoti était, au siège de Candie, le confident et le diplomate du grand vizir.

Cet homme, zélé pour sa religion, et même théologien, n'en était pas moins parvenu fort avant, par son habile souplesse, dans la faveur de Koproli. On dit que les Turcs le regardaient avec respect, comme une sorte de magicien; et les Grecs, qui imputèrent à ses ruses la chute de Candie, lui dormaient le surnom du traître Architophel ; mais, sans exagérer l'influence de ce Grec, l'issue de la longue guerre de Candie s'explique assez par les efforts opiniâtres des Turcs.

Depuis plus de vingt ans, maitres de tout le territoire de l'île, ils avaient bâti une seconde capitale à une lieue de celle qu'ils assiégeaient.

k l'arrivée de l'expédition française commandée par

le duc de Beaufort, Candie, depuis si longtemps écrasée par le feu des Turcs, n'était plus qu'une ruine défendue par quelques centaines de soldats de tout pays, et habitée par quelques familles grecques et italiennes.

Mais un grand homme, François Morosini, commandait au milieu de ces débris, et repoussait toutes les offres du grand vizir et les insinuations de son adroit interprète. Entrés dans cette malheureuse place, les Français pouvaient, derrière ces bastions à demi ruinés, se défendre longtemps ; leur courage les emporta dès les premiers jours hors des murs, malgré les avis de Morosini. Engagés dans une sortie imprudente, surpris, embarrassés par l'ignorance du terrain, ils perdent cinq cents hommes et leur général , le duc de Beaufort. Ce fut un coup mortel à l'expédition; la destruction d'un vaisseau de ligne français, qui sauta sous le feu des Turcs, augmenta le découragement. On ne songea plus qu'à partir. Le duc de Navailles, inquiet sans doute de se voir seul comptable d'une expédition si malheureuse, résolut de mettre à la voile, malgré les instances du courageux Morosini.

Tous les habitants de la ville, le clergé à leur tête, poussèrent des cris de désespoir, en voyant partir leurs défenseurs. La flotte française s'éloigna, deux mois après son arrivée. Dans cet intervalle si court, les Français ne virent que les bastions de Candie ; et leurs récits n'offrent point de lumières sur la situation de toute l'île occupée par les Turcs; mais on y retrouve quelque chose des usages grecs qui frappèrent leurs yeux. Un officier raconte que, traversant une rue de la ville sillonnée de

bombes et de boulets, il vit beaucoup d'habitants assemblés dans une maison; étonné, il s'avance : le corps d'une femme était placé dans un cercueil, paré de beaux vêtements, le visage découvert, la tête ornée de perles, les doigts chargés de bagues précieuses, les bras enveloppés de dentelles, la chaussure parsemée de pierreries. Beaucoup déjeunes filles se tenaient à l'entour; et l'une d'elles disait plusieurs choses à la louange de cette femme morte, racontait ses vertus, puis s'arrachait les cheveux, déchirait ses habits, se frappait la poitrine, versait des larmes, et poussait des gémissements, auxquels toutes les autres répondaient par des cris et des pleurs ' . Les détails de ce récit indiquent sans doute une femme grecque, d'une famille riche et considérable; ils marquent bien surtout la constance de cette coutume funéraire pratiquée dans les divers lieux de la Grèce, et qui s'observait avec tant de pompe, au milieu des horreurs d'une ville assiégée.

1 Voyage de Candie fait par l'armée de France en Vannée 1669, par M. des Beaux.

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