‹ Études d'histoire moderneChapitre 5 sur 27 · NOUVELLE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE HISTORIQUE

En l'année 1453, quelques Italiens de noble famille étaient venus pour visiter la Sicile, et voir de près le mont Kl un, dont les cimes fumantes attirent depuis tant de riècb fl la curiosité des voyageurs. C'étaient des jeunes gens de Venise et de Florence, qui avaient étudié la istiqne sous les plus habiles docteurs, connaissaient les lettres latines, et faisaient quelquefois des vers en langue vulgaire. Savants et polis comme ils étaient, la Sicile leur semblait un pays barbare, où rien ne leur rappelait les belles cités de l'Italie et le riche commerce de Gènes et de Venise. Ils passaient les jours à parcourir avec étonnement ces contrées malheureuses, au milieu de tous les dons de la nature, et malgré la fécondité d'un sol échauffé par le volcan. Ils erraient sous ces fraîches allées' de platanes, qui descendent depuis Taurominium jusqu'au pied de l'Etna, tandis que d'un côté de riches vignobles s'élèvent en amphithéâtre, et que de l'autre

1 Ces descriptions appartiennent à la Sicile du xve siècle, telle que Bembo la représente dans un dialogue plein d'imagination sur l'Etna. Les mêmes lieux sont aujourd'hui incultes et stériles.

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la mer présente au loin la perspective continue de ses flots, et môle ses mugissements à ceux de la montagne.

Ces grands spectacles ne pouvaient détacher entièrement leur souvenir de ce qu'ils avaient admiré dans leur patrie. En voyant, sur cette terre si fertile, un peuple rare, pauvre, rude dans ses mœurs et dans son langage, ils comprenaient ce que les arts et le travail peuvent donner à l'homme ; et ils redisaient, à la gloire de l'Italie, quelques vers de Pétrarque. Plus d'une fois aussi, pour se délasser de la contemplation des ruines, assis sur les débris d'un temple grec, ou dans un cirque romain, ils se rappelaient quelques-unes de ces fictions frivoles qui avaient rendu les noms de Boccace et du Pogge si fameux dans toute l'Italie : tels étaient alors le goût et le génie des Italiens. La ferveur enthousiaste et guerrière qui avait animé le moyen âge, et qui commençait à s'affaiblir dans toute l'Europe, n'avait depuis longtemps chez ce peuple presque aucun pouvoir. La cour de Rome, la démocratie de Florence, la politique, le commerce et les voluptés de Venise, tout cela repoussait également les mœurs chevaleresques.

Ces jeunes voyageurs avaient bien entendu dire, avant de quitter l'Italie, que le sultan des Turcs, Mahomet II, devait bientôt assiéger Constantinople avec une formidable armée; mais celte nouvelle ne leur avait paru exciter dans les esprits qu'un médiocre intérêt en faveur d'un peuple schismatique, follement obstiné dans une erreur qu'il avait en vain promis de rétracter, au dernier concile de Florence. Ce n'était plus le temps des croisades, et Byzance n'était pas Jérusalem. L'annonce du péril de

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la rille impériale n'avait donc sérieusement occupé que quelques marchands de Pise et de Venise, qui négo- ( iaient dans les mers du Levant, et qui avaient saisi celte occasion de vendre à la fois aux Grecs et aux Turcs de la poudre et des armes. Mais la Sicile était alors tellement dénuée de commerce et d'industrie, que Ton ne s'y était avisé d'aucune expédition semblable; et l'on ignorait, dans celte île, quel était le sort ou le danger de Constanlinople. Un zèle aveugle pour la religion romaine rendait seulement le nom de Byzance odieux parmi le peuple, * 1 1 x i regardait les Grecs comme des impics, ennemis de Dieu et des saintes images.

Un soir que nos jeunes voyageurs s'étaient arrêtés à l*orient de Catane, pour contempler les derniers feux du soleil qui, près de s'éteindre, coloraient d'une lumière rougeàtre la cime enfumée de l'Etna, et semblaient répéter dans les flots l'incendie du volcan, la vue d'un vaisseau s'avancant vers la côte à force de rames frappa leurs regards. La voile latine demi-pliée autour du mal, la croix qui la surmonte, tout annonce un navire chrétien. Il approche, il aborde; et tandis que les esclaves turcs, enchaînés sur les bancs de rameurs, laissent voir, au milieu de leur misère, une sorte de joie insultante et féroce, des hommes d'un maintien noble, mais abattu, des vieillards gémissants paraissent sur le tillac, et saluent avec des cris de douleur la rive prochaine. Ils descendent, et tombant à genoux, rendent grâce à Dieu qui les a sauvés. Du navire sortent des enfants, des blessés, des femmes. Couvertes de longues robes blanches , le visage cache sous un voile, étouffant par pudeur même le dé-

sespoir, cosfemmes, immobiles sur le rivage, semblaient, à la beauté de leur taille, des statues antiques.

Un homme qui, par la majesté de ses traits, paraissait commander aux autres, élève la voix : « Nous fuyons de Constantinople, dit-il; nos frères sont morts ou captifs; l'empereur est tué; le temple de Sainte-Sophie est souillé par Mahomet : et nous venons chercher un asile dans cette Europe chrétienne qui n'a pas voulu nous secourir.»

Ces paroles, cette image de deuil, cette soudaine apparition d'une si grande infortune frappent vivement les voyageurs italiens et quelques habitants accourus au bord de la mer. L'aversion superstitieuse qui s'attachait au nom des Grecs semble vaincue dans les Siciliens euxmêmes par l'empressement du zèle et de la curiosité. On entoure les fugitifs ; on les conduit dans un monastère élevé sur la côte, et dont les bâtiments extérieurs étaient, suivant l'usage, un asile ouvert aux étrangers. Naguère, les religieux de ce couvent auraient craint d'en laisser franchir le seuil à des schismatiques de l'Église d'Orient, et les Grecs de Byzance auraient eux-mêmes cru devenir profanes, en approchant d'une église romaine ; mais le malheur fait oublier un moment ces tristes haines.

Parmi les voyageurs italiens, un jeune Médicis surtout ne pouvait contenir sa vive douleur, en voyant ces derniers débris d'un grand peuple. «Qu'avons-nous fait? s'écria-t-il. Comment Constantinople, cette ville que l'on disait encore si puissante, est-elle tombée au pouvoir des Turcs? N'aviez-vous pas des richesses , d'immenses trésors enviés par l'Europe? — Il n'y avait plus parmi nous d'amour de la patrie, répondit celui qui paraissait

LASCAMS. A?

le chef des fugitifs; les citoyens ont gardé chacun leurs richesses, et l'Étal tout entier a péri. — Mais quoi' i. prit Médicis, les Génois occupaient vos faubourgs, étaient ilKés, vos marchands! — Ils nous ont trahis, répondit le malheureux Grec. Pourquoi nous auraient-ils été fidèles? Ils feront le môme commerce avec les Turcs : it le courage désintéressé, c'était la foi religieuse de l'Europe qui seule aurait pu nous sauver. »

Alors l'étranger, retenant à peine ses pleurs, raconte on peu de mots que Mahomet avait amené de l'Asie contre Byzanee un immense appareil de vaisseaux, de soldats, e1 fatigué tout son empire pour assiéger cette ville, qu'il regardait comme une capitale dérobée à ses (enquêtes. « Seuls, dit-il, que pouvions-nous contre de telles volontés et une telle puissance? Depuis quarante jour*-, animés par le courage de notre empereur, nous supportions les attaques des Barbares. La mer, bien que remplie de leurs vaisseaux, nous était encore favorable, et semblait nous promettre des secours de l'Occident. Une chaîne de fer inexpugnable fermait l'entrée du port de Byzanee, et s'ouvrait pour donner passage à quelques vaisseaux amis. Mais, avec cette puissante et brutale obéissance d'un million de bras esclaves, Mahomet, dans une seule nuit, fait transporter par terre et jeter tout à coup dans ce port inaccessible une flotte chargée d'armes et de soldats. Quel fut le réveil qui nous montra, dès l'aube du jour, la guerre dans notre plus sur asile, le reste du monde séparé de nous, et partout Mahomet! Alors notre généreux prince, rappelant à lui toute Tantique majesté des Césars, réunit les grands , le peuple et

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quelques étrangers fidèles, pour leur annoncer le dernier combat et le dernier jour. Lorsque Constantin , dans cette nuit funéraire, après avoir demandé pardon à ses sujets, vint recevoir la communion au pied de l'autel, il semblait que cet Empire romain qui, déjà vieux il y, a douze siècles, avait une seconde fois reçu la vie par le christianisme, allait enfin mourir. Le jour suivant ne trompa pas notre désespoir. Nous avons vu dans cet horrible assaut l'empereur combattre jusqu'à la dernière heure; nous l'avons entendu proférer ce dernier cri de mort de l'empire : « S'y a-t-il point ici quelque chrétien fidèle, pour me couper la 1010'!* »

En disant ces mots, Lascaris semble succomber à l'horreur d'un tel souvenir; ses forces lui manquent ; le sang coule d'une blessure récente que cachent à peine ses vêtements. Hanimé par les soins hospitaliers des étrangers qui l'entourent : « Et moi aussi , s'écrie-t-il , ne devais-je pas mourir, moi, descendant des empereurs, et de si près allié à ce sang glorieux que le dernier Constantin vient de consacrer par son martyre? Malheureux fugitifs, ne sommes-nous pas coupables? Étrangers, Siciliens , dites-moi , ne nous méprisez-vous pas? Nous vivons encore. » Tandis qu'un murmure de respect et d'admiration semble repousser l'injuste remords du brave Lascaris , il reprend ainsi : « La religion nous ordonnait de tenter tous les efforts pour sauver de la fureur des Barbares quelques-unes de ces faibles vielimes, que menace plus cruellement la licence de la victoire. Dans ce jour affreux, où, sur les débris de nos murailles, à travers nos rangs mutilés, la foule innombrable

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inondait Constanlinople, une pieuse cro\ avait rassemblé, dans l'église de Sainte-Sophie, dos familles tremblantes et les vierges de nos monast On espérait, sur la foi d'une antique légende , qu'à l'heure même où les Barbares approcheraient des portes du temple-, un ange du Seigneur se dévoilant, exterminerait i es bandes sacrilèges; mais, hélas! j'avais appris le l'histoire et de la religion elle-même que Dieu laisse r les empires vieillis, et que, s'il veut quelquefois ir, le miracle de sa main, c'est de Leur envoyer nu grand homme. L'héroïsme et la vertu du dernier Consl rotin n'avaient pu nous racheter de la ruine : que ons-nous attendre encore? J'enlève loin du sacré, mais faible asile de Sainte-Sophie, quelques femmes illustres du sang des Comnènes; et, réunissant des amis courageux, je traverse, le fer à la main, les spectacles de sang, de débauche et d'impiété qui remplissaient tiéjà li vaste enceinte de Constantinople. Dieu puissant! que de «aimes entassa devant nos yeux la barbarie de la guerre, cent fois r< doublée par la fureur de ces peuplades sauvages, déchaînées au milieu du brillant séjour de la politesse et des arts'! Exécrables ennemis! ah! que jamais ces villes d'Europe qui nous abandonnent à vous ne soient la proie d'une de vos victoires, et ne connaissent cette guerre impitoyable, où le droit du meurtre ne s'arrête qu'où commence l'esclavage! Réfugiés à Galata, parmi des alliés d'une foi douteuse, nous sommes parvenus, dans le tumulte de cette horrible conquête, à nous

1 Voir, à la suite, noie A.

embarquer impunément. Nous portons en Italie notre nom de chrétiens, notre infortune, et d'immortels trésors ; ce sont les ouvrages des grands génies de notre patrie, ces dieux pénates de la Grèce ancienne, que j'ai sauvés du milieu des ruines de Constantinople, comme Énée dans sa fuite emportait le feu sacré de Vesta. »

Ces paroles de Lascaris, le tableau de cette grande catastropbe redoublèrent l'intérêt et le respect de ceux qui l'avaient entendu; et tandis qu'on le laissait, avec ses compagnons, prendre quelque repos dans l'asile qui leur était offert , la nouvelle de leur désastre et de leur arrivée se répandait au loin, et ne touchait pas tous les esprits d'une égale pitié; on se disait que ce désastre était une punition de l'hérésie. Les femmes se montraient plus attendries et plus effrayées, et faisaient des prières pour la conversion des Grecs et pour l'extermination de leurs ennemis. Les dames grecques, qui étaient sur le vaisseau de Lascaris, furent aussitôt conduites dans le couvent des sœurs de Saint-Benoit, près de Catane. On les accueillit avec une charité toute chrétienne. La plupart avaient dit qu'elles étaient religieuses et consacrées au Seigneur; mais, lorsque ensuite elles levèrent leurs voiles et laissèrent paraître les longs flots de cheveux noirs qui couvraient leurs tètes et animaient la régularité de leurs traits, cet usage particulier aux monastères de l'Orient sembla presque, parmi les sœurs de Saint-Benoit, une profanation scandaleuse et la preuve de toutes les erreurs tant reprochées aux Grecs par les docteurs d'Occident. Ainsi, quelques différences de cos-

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tune, quelques variétés dans les usages avaient entre-

lenu des haines si longues parmi des peuples chrétiens ipii auraient dû s'éclairer l'un l'autre et se secourir. Toutefois, les sœurs de Saint-Benoit, avant de retirer aux pauvres fugitives l'asile qu'elles leur avaient accordé, se résolurent d'écrire à l'archevêque de Païenne; et les jeunes Grecques restèrent dans celte demeure, sous la loi re de retraite et de pénitence qui leur est impot se faisant une solitude au milieu même du monastère.

Cependant les voyageurs italiens, dont l'esprit réunisi l'enthousiasme de la jeunesse cette curiosité savante qui devenait alors commune dans leur patrie, étaient impatients de revoir et d'entendre Lascaris. L'Italien moderne avait déjà reçu quelque reflet passager des arts de la Grèce : mais ce que la tradition racontait du moine Barlaam n'avait rien de semblable à l'image de ce eux Grec emportant du milieu de Gonstantinople les archives du génie antique. Jusque-là, presque tous les Grecs venus en Italie étaient ou des grammairiens assez obscurs, ou des théologiens plus occupés de controverse que passionnés pour le génie des arts. La trace de leur présence s'était bientôt effacée; et les divisions excitées par le concile de Florence avaient interrompu ce commerce de lumières à peine renaissant. D'ailleurs, lorsque Constantinople existait encore , il semblait qu'on serait toujours à temps de consulter ce dépôt des sciences que la fortune ne se lassait pas de conserver; mais aujourd'hui le foyer venait de s'éteindre, et tout avait péri sans retour. Cette pensée occupait le jeune Médicis, di-

gne du nom de son père, et zélé comme lui pour la renaissance des arts.

Lorsqu'au lever du jour Lascaris vint au bord de la nier, cherchant des yeux s'il n'apercevrait pas dans le lointain quelque navire chargé de ses malheureux concitoyens, il y trouva déjà Médicis et ses amis. L'un d'eux, jeune peintre dont les crayons devaient un jour honorer l'école de Florence, s'occupait à retracer le spectacle de la veille, au même lieu où il l'avait vu. Il esquissait ces fugitifs descendus sur la rive, ce vaisseau à l'ancre; mais sur la poupe, il plaçait une Minerve qui regardait l'Italie. Un autre de ces voyageurs, Bembo, élevé dans le sein de raii>locratie vénitienne, plus curieux de l'histoire des peuples que de celle des arts, méditait sur cette décadence si longue et cette chute si soudaine de l'empire d'Orient; et il était tenté de moins estimer une science qui ne préservait pas les États de leur ruine.

11 ne put se défendre d'exprimer cette pensée à l'illustre fugitif. « Hélas ! dit Lascaris, les arts sont le plus beau titre d'un peuple, et le seul testament qu'il puisse laisser à l'avenir; mais les arts ne triomphent pas de la corruption des lois; ils y succombent eux-mêmes. Depuis plusieurs siècles, nous mourions de langueur par le vice d'un gouvernement tyrannique et d'une société vieillissante; c'est aux peuples de l'Europe qu'il appartient de nous remplacer et d'ouvrir une époque nouvelle. Je l'avouerai, cette pensée depuis longtemps se mêlait en moi à la triste prévoyance du destin de Constantinople. Jeune encore , quand je vis nos querelles religieuses, la faiblesse de notre empire, le luxe de nos grands, je me

tourn ii rers l'étude des monuments d'un autre âge, donl langue était demeurée dépositaire, mais qu'elle ne ni plus égaler. Je rassemblais autour de moi ces précieux chefs-d'œuvre; j'en multipliais les copies, comme un préa a\ réservé pour le genre humain1. Je me dis lis : Si nous devons périr, au moins que l'Europe hérite du génie de nos pères. J'étais semblable au navin qui, près d'être englouti par la tempête, chérit I préserver des Ilots la carte de ses voyages et de ivertes. — La langue et les ouvrages des Grecs, reprit Médicis, trop peu répandus parmi nous, y sont idanl i hers aux hommes les plus sages. Notre grand Pétrarque, avant reçu d'Orient une copie d'Hoi nssait de posséder ce trésor stérile dans ses mains. Boccace, son ami, s'instruisit dans l'idiome des s , et interpréta pour lui les chants d'Homère. — Qu'ils soient entendus de tout le monde , ces chants sublimes ! s'écria Lascaris; c'est l'imagination, la philosophie des Grecs, ce sont nos orateurs, nos poètes qui doivent ranimer et enchanter l'Italie, et qui de là passeront dans le reste de l'Europe, que vous-même appelez encore barbare. Sous le ciel de la Grèce, une race d'hommes habita longtemps favorisée du plus heureux climat et de la plus noble liberté. L'inspiration y naissait du patriotisme; et la gloire élevait incessamment les âmes aux grandes actions, qui sont le type secret des beaux-arts. Homère avait inventé le beau dans la poésie, Platon le porta dans la morale : et la raison devint plus

1 Voir, à la suite, note B.

sublime ({ne I enthousiasme. Voilà sous quels auspices s'était formée, et s'est renouvelée plus d'une fois dans la Grèce, une élite de grands poètes, de philosophes, d'orateurs, que nous, malheureux bannis de Constantinople, nous allons donner à l'Italie. Jamais vaincus n'auront emporté dans leur fuite un plus rare trésor; jamais hospitalité ne sera payée d'un plus magnifique présent; nous donnerons plus encore que nous ne possédions nous-mêmes. Chez nous, peuple déchu, les modèles du grand et du beau demeuraient fidèlement conservés, mais stériles et sans imitateurs; ils enrichissaient nos archives, et ne nous inspiraient plus. Notre esprit découragé demeurait immobile dans un cercle étroit, comme notre empire même était renfermé tout entier dans Byzance. Mais que ces modèles transportes parmi vous, et parmi les peuples barbares d'Occident, viennent animer des idiomes et des peuples nouveaux, alors un nouvel âge de gloire et de lumière naîtra pour l'Europe. Vous surtout , Italiens , avec la liberté de vos mœurs, vos souverainetés pacifiques et vos villes républicaines, vous pouvez retrouver les premiers quelque chose des heureux loisirs et du beau génie de la Grèce. Les arts changeant tour à tour de climats ressemblent à ces brillants signaux dont parle notre Eschyle, à ces feux allumés de rivage en rivage, qui, pour annoncer la victoire d'Agamemnon, se succédaient et se répétaient L'un l'autre, depuis les sommets de l'Ida jusqu'aux montagnes voisines de Mycènes. Que cette flamme allumée par les Grecs, qui brûla sur les bords de l'Ionie, de la Sicile, de l'Egypte et de l'ancienne Ausonie, renaisse aujourd'hui

dans la Rome chrétienne. Quanti les Barbares s'agranut dans l'Orient, que l'Europe s'instruise et s'e\ laire! elle sera victorieuse! »

Medicis, Bembo, le peintre Alberti, Calderino, qui depuis porta les lettres grecques en France, écoutaient avidement Lascaris, et semblaient s'animer de son enlin waias me. Lascaris continua quelque temps de les entretenir du génie de Platon; il leur exposait rapidement quelques-unes de ces grandes pensées qui s'étaient jue élevées d'avance jusqu'à la sublimité de la toi chrétienne. Ltsotrîs s'arrêtait quelquefois pour s'accuser lui-même de se plaire à de tels discours. « L'empire grec n'est plus, disait-il ; et moi, faible citoyen, je vais conter ta des étrangers les merveilles du génie de nos l, qui n'ont plus de tombeaux ! Je ressemble à ces Athéniens esclaves qui, dans cette même Sicile, allaient (hantant les vers de Sophocle et d'Euripide; mais ces Athéniens n'avaient perdu que la liberté; leur patrie vivait encore et donnait des regrets à leur esclavage : moi, je suis libre, mais seul dans le monde; excusezmoi, si je cherche à retrouver une image présente de la Grèce dans le souvenir de nos arts : je n'ai plus d'autre patrie. »

Ces entretiens furent interrompus par la nouvelle que d'autres malheureux Grecs étaient abordés non loin de Messine, et cherchaient leurs compatriotes; ces nouveaux fugitifs venaient du Péloponcse et de l'Altique, où Mahomet n'avait pas encore porté la guerre. Le plus célèbre d'entre eux était Gémisle Plétho. Jadis appelé à la cour des empereurs, employé dans les négociations

d'Italie, un amour invincible pour les plus beaux souvenirs de la Grèce l'avait ramené près d'Athènes; c'était là qu'il avait nourri son enthousiasme pour la philosophie de Platon; il lui semblait que Byzance même, à l'extrémité de la Tlirace, n'avait jamais été qu'une colonie demi-barbare, trop éloignée de la vraie métropole des lits et du génie. Entouré des monuments que renfermait encore Athènes , passionné pour tous les souvenirs de la Grèce antique , ce philosophe éloquent et bizarre avait attiré sur lui ces persécutions religieuses qui, jusqu'au milieu de la chute de l'empire, déchiraient les malheureux Grecs; frappé d'analhème, il était banni de son pays, d'où tant d'autres fuyaient. On l'accusait d'avoir conservé une préférence impie, une foi sacrilège pour les anciennes divinités de la Grèce, et de ressusciter en lui les illusions et les vœux de Julien. L'Olympe d'Homère était, disait-on, devenu pour cet idolâtre des arts une sorte de mystérieux symbole que son imagination adorait, auquel il croyait presque, mêlant l'enthousiasme et la subtilité, les extases et les allégories.

Gémiste, quoiqu'il eût autrefois vécu dans les honneurs de la cour de Byzance, portait le manteau des philosophes anciens : sa taille haute, son front large et découvert , sa longue barbe blanche , ses regards pleins d'un feu mystique, l'air de méditation et d'enthousiasme empreint dans la majestueuse singularité de ses traits lui donnaient quelque chose de semblable à l'idée que l'on se ferait de P\ thagore ou de Platon. Mais Gémiste, déchu de cette simplicité des beaux temps de la Grèce, n'était qu'un imitateur des Plolin et des Porphyre. Toutefois il

inspirait un respecl mêlé de surprise. Beaucoup de

i amis des lettres s'étaient réunis autour de lui; il

avait «-il dans Byzance <-t dans Athènes de nombreui

I c'était de son école qu'était sorti le célèbre

trionqui, prévoyant la ruine de sa patrie, avait dès

longtemps quitté la foi d'Orient, pour s'attacher à l'Église

latine, et, se faisant Italien, n'avait conservé de son ori-

quc l'érudition grecque et les finesses de la cour de

M.\ Élevé au cardinalat par le pape Eugène IV,

rion semblait devenu l'espoir des Grecs fugitifs, et

Gémiste, par rattachement de son ancien disciple, leur

promettait un appui.

- vue frappa d'étonnemcnt Médicis et ses jeunes ami-; s<>n langage plein d'élévation les captivait plus encore; il n'avait rien de cette tristesse inquiète, de celte douleur d'homme et de citoyen, qui se mêlaient à toutes les pensées de Lascaris, et venaient glacer jusqu'à son enthousiasme pour les arts. Gémiste semblait habiter un monde idéal, où les chagrins de la terre n'arrivaient pas; s<«n imagination voyait toujours au delà des événements, ou plulùt les transformait à son gré, et les teignait de ses couleurs. Peut-être dans ce moment regardait-il avecune sorte de joie triste et douteuse la chute de l'empire byzantin. Peut-être, au milieu de la victoire de Mahomet et de l'ébranlement de l'Europe, il rêvait le retour des de la Grèce et la liberté des temps antiques. 11 remercia Médicis et les jeunes Italiens des égards et du lèle qu'ils avaient marqués pour ses compatriotes; et son langage respirait une sorte de hauteur et de confiance dans l'avenir. ? Jeune homme, dit-il à Médicis, vous

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laites bien d'admirer la Grèce ; vous êtes digne de votre père que j'ai vu dans Florence , à l'époque des inutiles débats du concile. Il fut curieux d'apprendre quelquesunes des vérités de nos sages. Mais son âme était trop occupée des soins étroits de la politique vulgaire; il songeait surtout à gouverner ses concitoyens, et il ne s'attachait pas aux grandes pensées du maître des sages. Le temps lui manquait pour les hautes vérités; et il ne comprenait pas la réforme qu'attend l'univers, et qui peut encore sortir de la Grèce.

— Nous sentons déjà , répondit Médicis , tout ce que les arts de la Grèce peuvent donner de gloire et de lumière à notre patrie; venez en Italie; portez-y votre langue et les ouvrages des grands génies dont vous êtes les dignes interprètes. Lascaris nous a montré comment nos villes d'Italie peuvent imiter la politesse d'Athènes et s'enrichir de ses antiques chefs-d'œuvre. La Grèce va renaître parmi nous ; elle passera chez les peuples d'au delà les monts; elle y portera les lettres et l'éloquence.» Un sourire du vieux philosophe semble annoncer que de telles paroles ne répondent pas à sa pensée et à ses espérances. « Nous en parlerons, dit-il, j'attends ici les lettres de Bessarion ; je veux savoir ce qu'il offre à ses concitoyens et à la Grèce, dont il a deux fois apostasie les souvenirs. »

Gémiste évita de prendre un asile dans le monastère de Saint-Benoit , si généreusement ouvert à ses compatriotes; mais il se promettait de les voir sans cesse et de parcourir avec eux quelques-uns des sites extraordinaires et des antioues monuments qui environnent Catane. Le

lendemain, dans une de a s soirées où le souffle du vent

lut le climat brûlant de la Sicile, les fugi-

ni. après une longue course, sur un des de l'Etna. Médias el ses amis les accompagnaient, el un jeune frère du couvent de Saint-Benoit, qui paraispus d'une vive curiosité pour leur science, les avait suivis. ! .a se trouvaient réunis, auprès de Lascaris et de Gi misfc . plusieurs Grecs illustres, Hermonyme de Sparte, 0| ni . nourri dans la philosophie d'Aristote, Georrbizonde, fameux par ses querelles et son éloquence, Andronique, qui fui le maître de Laurent de Médicis, Démétrius d'Athènes, le plus ingénieux interprète d'Homère, Théodore Gaza, Michaël Apostole, l'admirateur el l'élève de Gcmiste. De récentes nouvelles venues de l'Orient occupaient leur entretien ; elles annonçaient la translation irrévocable de l'empire turc dans Bysanoe. Mahomet avait fait une mosquée de Sainte- Sophie, un harem du palais des Césars. D'innombrables familles, appelées des diverses parties de son empire, venaient remplacer dans Stamboul celles que la guerre ou IV avaient détruites ou dispersées; le culte

était conservé dans la population des vaincus; et Mahomet leur accordait un patriarche qu'il avait décoré lui-même de la crosse pontificale. Du reste, le sultan allait dévorer tous les débris de l'empire et menaçait Tfébizonde et la Morée, devenus ses tributaires. Ces détails redoublaient la douleur de Lascaris. « Le faible de notie patrie, disait-il, est plus qu'anéanti; Mahomet arrête le carnage pour faire subsister dans la servitude une image du peuple vaincu; il y aura dans

GO LASCARiS.

Byzance un christianisme esclave de l'Alcoran, un éveque chrétien choisi par le profanateur de nos temples : je n'ose plus rien espérer, même de la religion. » Cette douleur, ressentie par tous les amis assemblés, paraissait ne pas se communiquer à Gémiste; il était préoccupé d'une autre pensée et semblait animé d'une espérance qu'il n'avouait pas. « Que parlez-vous, dit-il, de destruction ou d'esclavage? vous souvenez-vous des paroles que prononçait l'hiérophante à l'entrée du sanctuaire, à la lueur de la flamme sacrée : Veillez et soyez purs? La Grèce meurt , parce qu'elle a perdu les traditions de ses aïeux; elle se retrouverait elle-même, en remontant aux sources sacrées où puisaient nos pères. » Pendant qu'il s'exprimait ainsi avec un enthousiasme enveloppé de mystère, à son aspect vénérable, à sa longue barbe blanche, on eût cru voir un pontife de Delphes ou d'Eleusis ; ou plutôt ce lieu sauvage, où les Grecs étaient réunis, ce voisinage du volcan rappelait Empédocle tourmenté des grands secrets de la nature et prêt à s'élancer dans les abîmes de l'Etna.

La préoccupation singulière qui semblait passionner Gémiste, non-seulement pour les arts, mais pour les croyances de l'antiquité , n'était pas alors sans exemple, même en Italie. Le goût des lettres romaines, sans cesse éveillé par les monuments et les ruines qui couvraient le vieux Latium , ranimait aussi les souvenirs du polythéisme ; et c'est dans ce même temps que vivait Pomponius Laetus, qui, né d'une famille illustre de Naples, avait adopté le nom d'un ancien Romain, et, au milieu de ses disciples, comme lui fanatiques de Rome pro-

fane. des autels à Romulus, et imitait furtive-

menl les rites sacrés et les cérémonies chantés par Ovide. un. ■ Bembo avait récemment vu Pompon ins à Venise, où il s'était réfugié, son paganisme littéraire l'ayant fait soupçonner, avec quelques autres savants, de complots contre le trône pontifical. Frappé de ce souvenir, Bembo n'en était que plus attentif aux paroles et à l'enthousiasme de Gémiste, cl l'écoutait cependant sourire, tandis que le jeune religieux de Saint-Benoit, témoin de cette scène extraordinaire, demeurait les mains jointes, presque saisi d'une muette

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